Bertrand Tavernier : déclaration d’amour au cinéma français par Laëtitia Baltz

En 1995, les spectateurs étaient conviés à Un voyage avec Martin Scorsese à travers le cinéma américain (A Personal Journey with Martin Scorsese through American Movies) puis à travers l’Italie en 1999 (Mon Voyage en Italie/Il mio viaggio in Italia), par un même réalisateur, rendant hommage aux cinéastes l’ayant inspiré et livrant, par la même occasion, une autobiographie. Bertrand Tavernier, très féru de cinéma américain, qui a par ailleurs préalablement salué ce cinéma avec 50 Ans de cinéma américain (coécrit avec Jean-Pierre Coursodon) et Amis américains, a emboîté le pas à Martin Scorsese.
En 2016, c’est Voyage à travers le cinéma français, dont le titre et la démarche font directement écho à ces deux documentaires et qui en est le pendant à l’échelle du cinéma français, fruit de six années d’un travail délicat et titanesque, mais bien au-delà, d’une vie nourrie et emplie d’un amour incommensurable du cinéma. Selon le même procédé, ce « trésor mondial » – d’après Scorsese – de 3h11, tout d’abord présenté en avant-première dans la sélection « Cannes Classics » puis diffusé en salle à l’automne, est désormais disponible en DVD.

À 75 ans, Tavernier revisite, à sa manière toute personnelle, le cinéma qu’il affectionne, entre les années 1930 et 1970. Avec plus de 400 extraits – sur près de 2000 films et documents d’archives visionnés – et plus de 90 films cités, c’est une plongée dans le cinéma français qu’il nous présente sous l’angle subjectif d’un cinéma d’auteur, mettant en avant l’humain. Comme il le dit lui-même,
« je voudrais que ce film soit un acte de gratitude envers tous ceux, cinéastes, scénaristes, acteurs et musiciens qui ont surgi dans ma vie. La mémoire réchauffe : ce film, c’est un peu de charbon pour les nuits d’hiver. » C’est une généreuse exploration consistant à mettre en lumière ses maîtres, ceux qu’il admire et qui l’ont inspiré.

Bertrand Tavernier voyage à travers le cinéma français

Entre autoportrait dressé depuis l’enfance et sa rencontre à six ans avec sa grande passion, le cinéma (fortement marqué par Dernier Atout de Becker), il privilégie les personnes et ses expériences sans pour autant éluder le contenu filmique afin de nous faire découvrir ou redécouvrir, reconnaître ou voir autrement ce que nous croyions connaître. C’est un voyage aux allures de foisonnante odyssée cinématographique parfumée de madeleine de Proust à travers ses souvenirs d’homme, de spectateur et de professionnel, mais également les représentations collectives de cet art et notre propre rapport à ces images et ce qu’elles provoquent en nous de réminiscence, d’affect et de surprise. Comme le lui a si bien écrit le cinéaste Jean-Paul Rappeneau « c’est un film sur toi qui, tout à coup, devient un film sur nous. »

Avec un parti pris fondé sur ses choix affectifs, Bertrand Tavernier raconte, il se raconte, au gré de flashbacks sans chronologie, entre analyse filmique d’une scène précise, détail d’un plan ou d’un mouvement de caméra, retour sur une anecdote ou la naissance d’une réplique, archives, entretiens, moments forts comme la série B des années 50 ou le mouvement de la Nouvelle Vague et l’importance des rencontres et amitiés qui ont tant compté pour lui et jalonné son parcours — ce qui s’avère finalement un véritable et délectable récit de vie et d’apprentissage de façon originale, via son medium de prédilection que sont les images.

Ce documentaire est profondément ancré dans du vécu : enthousiasme, érudition et passion sont les maître mots qui s’en dégagent. Le réalisateur nous parlant de ce qu’il connaît en profondeur, transmet tout son savoir et son amour de cet art en une magnifique et savoureuse « leçon de cinéma » (sans pour autant être didactique) dont nous apprenons beaucoup, parfois au détour d’un commentaire intimiste ou analytique sur certains dessous, sur une mise en scène ; sur le rôle d’un décorateur, d’un styliste, d’un éclairagiste, du scénariste, d’un producteur voire le rôle parfois insolite d’un acteur ; sur une référence ou un fait ; sur une petite histoire ; sur une vision ou une idée apportant un nouvel éclairage sur un personnage ; sur un film ou un contexte. L’effet immédiat est cette envie de revoir et de se replonger plus avant dans certains films ou de connaître d’autres pans de cette richesse jusqu’alors inconnus voire à peine entraperçus. D’une façon ludique, tout cinéphile peut à la fois tester ses connaissances en la matière, s’amuser à reconnaître les films, retrouver avec joie une émotion, une scène mais également combler ses lacunes.

 

Plus généralement, il est aussi question des salles de cinéma, de lieux qui désormais n’existent plus mais dont attestent d’anciennes photographies de temps révolus, de la Cinémathèque dirigée à l’époque par Henri Langlois, du Festival de Cannes et de l’Institut Lumière, autant de « lieux de mémoire » cinématographiques dans le sens érigé par Pierre Nora. Sont également abordés la mode et les costumes, le scénario, les éclairages et surtout, outre la bande-son sous la direction de Bruno Coulais, une part belle est accordée à la puissance évocatrice de la musique de compositeurs toujours là pour prendre le relais des paroles et des mots pour décrire et faire ressentir de fortes émotions.

Références et influences cinématographiques se trouvent ainsi resituées dans un cadre plus large. La grande richesse de ce long documentaire réside dans le fait qu’il ne se cantonne pas au seul cinéma : celui-ci est directement et même étroitement lié au politique (évolutions des politiques ministérielles culturelles dans l’après-guerre), au contexte socio-historique et à d’autres registres artistiques extrêmement prégnants. La littérature n’est pas en reste et Louis Aragon encadre un peu ce film puisque les parents de Tavernier (son père, résistant était écrivain) l’ont caché chez eux pendant la Résistance et que nous le retrouvons mentionné vers la fin au sujet d’un article élogieux sur Pierrot le fou de Godard : ce qui tend bien à prouver que le cinéma est non seulement un objet culturel, une œuvre artistique personnelle, mais également un construit social, fruit de tant d’influences collectives et finalement diverses.

Jean-Luc Godard, Pierrot le Fou

Ce voyage dans la mémoire visuelle à la fois collective et individuelle voire intimiste de la part de l’un de nos grands réalisateurs nous rappelle que la force du cinéma, où espace et temps sont retrouvés et dépassés, est d’être fait de rythme et de pulsation. Complet en ce qu’il évoque tous les aspects de la chaîne filmique, il nous fait revivre des moments d’émotion intense si particuliers à l’atmosphère du noir et blanc et de ses gros plans et dévoile, en filigrane, un fil rouge unissant cette grande famille tissée de liens d’amitiés et parfois de rivalités.

L’un des points centraux du documentaire est la place capitale attribuée à Lyon qui en encadre l’ensemble : ville de son enfance, c’est également le berceau de la naissance du cinéma, là où furent tournés les premiers films des Frères Lumière et là où se situe l’Institut Lumière que Tavernier préside avec, comme il le dit lui-même, « son complice de Lyon », Thierry Frémaux qui en est le directeur, mais également le délégué général du Festival de Cannes et le président de l’association Frères Lumière. Et justement, en écho à l’ouverture, le documentaire s’achève par un entretien entre les deux hommes au sein de l’Institut puis à son entrée, là où tout a commencé. Enfin, le générique de fin annonce une suite, une série de neuf heures, sûrement pour la télévision. En attendant, à l’occasion de cette sortie en DVD, l’Institut Lumière organise début avril trois nouvelles séances et un master class en présence de Bertrand Tavernier.

 

Par ailleurs, l’un des motifs de cette magistrale rétrospective, abordé à un moment donné du voyage, est tout le travail de préservation et de restauration de ce patrimoine culturel de notre humanité et tout ce qui concerne l’archivage et la conservation des copies. Cela s’inscrit dans un courant plus global renforcé par la célébration en 2015 des 120 ans du cinéma. Les projets de rétrospectives et de patrimonialisation se multiplient, comme l’atteste aussi la sortie début 2017 de Lumière! L’aventure commence… réalisé par Thierry Frémaux à qui nous devons également la sélection « Cannes Classics » fondée en 2004. Martin Scorsese et Bertrand Tavernier dont la passion du cinéma ne se borne pas à la réalisation, consacrent leur vie à cet art et à sa préservation dont ils sont imprégnés en se passant successivement le flambeau de cette lumière.

Cette déclaration d’amour au cinéma français est un réel moment de partage de ce qui constitue le cœur de cet art : la magie du cinéma rendue possible grâce à tous ceux qui font et vivent ce cinéma. Cet hommage-témoignage sous forme de mise en abyme cinématographique nous offre non seulement un bilan et une réflexion sur ce qu’est le cinéma français mais aussi sur le rôle du 7e Art : faire passer, par la lumière, un message de rêve, d’espoir, finalement de vie.

Nuovo Cinema Paradiso (1988)

Et nous spectateurs, nous nous retrouvons un peu dans la peau de Jacques Perrin, dans la dernière scène de Nuovo Cinema Paradiso de Giuseppe Tornatore, qui s’extasie à visionner une bobine léguée en héritage où il découvre un montage de toutes les séquences coupées par la censure des films de son enfance et dont le visage traduit tant d’émerveillement et une riche palette d’émotions en reflet à celles qui se déroulent à l’écran.

Bertrand Tavernier, cinéaste cinéphile, s’illustre ici en tant qu’écrivain d’un cinéma vivant composé d’individualités dont les souvenirs et images constituent une mémoire collectivement partagée et à préserver, et confirme avec force modestie la formule coctalienne selon laquelle « le cinéma, c’est l’écriture moderne dont l’encre est la lumière. » En outre, il nous ouvre les portes sur son parcours de vie placé sous l’étoile du 7e Art. À l’issue de ce documentaire, nous avons simplement l’envie de poursuivre ce voyage sous le signe de la lumière et d’adresser à Monsieur Tavernier un profond merci.

Laëtitia Baltz

Bertrand Tavernier, Voyage à travers le cinéma français, DVD, Gaumont, 195 mn, 19 € 99

« Imaginez que vous êtes au cinéma… »