Comme je suis drôle on me croit heureux : Simon Delétang d’après Édouard Levé

« Ce qu’ils cherchent n’est pas une phrase,
mais la phrase reste la face la plus hospitalière du ciel »
(d’après Pierre Alferi, Chercher une phrase)

Hier soir a eu lieu à Montévidéo (Marseille), la création du spectacle de Simon Delétang, Comme je suis drôle on me croit heureux : une heure trente autour de Suicide, d’Œuvres et Autoportrait, mais aussi des photographies d’Édouard Levé. La « proposition plastique, théâtrale et poétique », portée par quatre jeunes comédiens et comédiennes de l’ERAC, clôt une résidence d’artiste de 5 semaines à Marseille, elle sera de nouveau présentée vendredi et samedi soirs.

Au fond du plateau vide tendu d’une bâche/page blanche est posé un canapé comme un appel à prendre position. Comme l’écriture de Levé fonctionne par propositions détachées et groupes de mots formant séquences, le spectacle se compose d’une série discontinue de positions dans l’espace, chaque position construisant une séquence de corps. Séquence de mots dans une phrase : sujet, verbe, complément. Séquence de corps dans l’espace :  femme, homme, femme, etc. Les groupes plastiques des corps comme autant d’énoncés possibles ou d’hypothèses d’énonciation disposés sur une page blanche.

Chacune de ces  propositions est une supposition d’histoire : les hypothèses d’Oeuvres, la relecture d’une vie à partir de sa fin, ce suicide qui ouvre une existence au lieu de la clore, déploie les possibles d’un pourquoi de ce geste puisque le livre supposé lui donner un sens s’est refermé, perdant la page donnant la clé ; avant de mourir, le « tu » a laissé ouverte une bande dessinée. « Dans l’émotion, ta femme s’appuie sur la table, le livre bascule en se refermant sur lui-même avant qu’elle ne comprenne que c’était ton dernier message ». Le père a fini par s’identifier au livre, il cherche, la page, la phrase, note des « hypothèses suicide » dans des dizaines de classeurs, citant « les bulles de la bande dessinée comme si c’étaient des prophéties ».

Le spectacle fonctionne lui aussi non comme un spectacle à thèse mais comme une série d’hypothèses de spectacle, un ensemble de propositions qui sont autant de suppositions : « Ta mort a mis fin à ces hypothèses complexes ». L’œuvre de Levé se retrouve dans cette série d’énoncés verbaux, plastiques, musicaux (Daniel Darc) dans la lignée, ludique et tragique, d’un Perec, suicide mode d’emploi.

On pense à Jakobson citant H. Jackson dans ses pages sur l’aphasie (Essais de linguistique générale), « la perte du discours est la perte du pouvoir de construire des propositions. L’inaptitude au discours ne signifie pas une absence totale de mots ». Le spectacle de Simon Delétang, en parfaite harmonie avec le travail d’Édouard Levé, investit cette perte ou « agrammatisme » d’un discours dans lequel l’énonciation se suicide en un tas de phrases, de mots, et la scène en séquences de corps.

J-C. Cavallin et C. Marcandier

Comme je suis drôle on me croit heureux, Mise en scène Simon Delétang, d’après Edouard Levé, Avec quatre élèves en troisième année à l’ERAC (Ensemble 24) : Rosalie Comby, Chloé Lasne, Geoffrey Mandon, Alexandre Schorderet.

le vendredi 31 mars à 20 heures et le samedi 1er avril à 20 heures.

Montévidéo – 3, impasse montévidéo 13006 Marseille
Spectacle : Entrée Libre Réservations conseillées au 04.91.37.97.35 ou info@montevideo-marseille.com