La Scierie : tripalium sans visage


C’est un livre sur le travail. C’est un récit anonyme. Le travail aussi est anonyme. C’est le tripalium sans visage, le tripalium à trois pieux, qui torture et qui abat. La Scierie travaille le bois. La Scierie travaille l’homme, jusqu’à l’épuisement.

Début des années 1950, l’auteur, X donc, ayant échoué au baccalauréat, embauche dans une scierie des environs de Blois, deux autres suivront. Il raconte.
Ce récit a été publié pour la première fois aux éditions de L’Age d’Homme en 1975. L’auteur l’avait communiqué une vingtaine d’années auparavant à Pierre Gripari. Dans sa préface, ce dernier indique que l’auteur « ne veut plus écrire », qu’il « se désintéresse de son œuvre ». La maison genevoise Héros-Limite réédite le texte en 2013.

Les premiers mots, « J’écris parce que je crois que j’ai quelque chose à dire », annoncent la suite : une écriture brute, directe, sèche. X doit dire. Et jamais il ne tombera dans le piège « du naturalisme sordide, et encore moins dans celui de l’ouvriérisme béat » (P. Gripari), il va dire, c’est tout, il va dire la Scierie, le travail.

Les qualificatifs pour ces scieries ? La « taule », le « bagne ». Les paysans des alentours appellent même une d’entre d’elles « Buchenwald ».
10 heures par jour, 12 heures par jour, parfois plus.
L’hiver, dans les hangars ouverts : bois gelé, clous gelés, « fer gelé qui colle aux mains », « mains crevassées par le froid », « pieds tellement gelés qu’on a l’impression d’avoir du bois dans les chaussures ».
L’été, « la sciure et la sueur se collent sur les visages », la résine se liquéfie et on en est « poissé de la tête aux pieds ».

En permanence, la hantise, c’est le rendement. Aller vite, toujours plus vite, tenir la cadence, l’accélérer. Tout le monde s’engueule (« J’engueule Roger sans arrêt, Garnier engueule Bébert, Bébert engueule les deux autres. Les bois résonnent d’injures et d’imprécations. On se croirait dans un asile de dingues »). Et « on ne plaint pas celui qui a un accident, on se moque de lui ». Le patron, qui par ailleurs néglige les dispositifs de sécurité et ne fait réparer le matériel que lorsqu’il tombe en ruine, clame que « tous ceux qui se coupent sont des cons, qu’il faut vraiment être con pour se couper, que ceux qui se coupent n’ont qu’à apprendre à travailler ».

Aucune solidarité entre ouvriers, « ils se bouffent mutuellement ». Les hommes à l’heure haïssent les hommes aux pièces et vice versa : « les types aux pièces veulent gagner leur vie et sont jaloux des types à qui chaque heure amènent soixante-dix francs de plus, automatiquement. Les types à l’heure détestent les gars qui sont aux pièces, qui les font marner et s’énerver sur des machines dangereuses ». Le narrateur lui-même va jusqu’à scier à toute vitesse pour enterrer Bibi — « un salaud » — sous les planches et le pousser à se blesser. Le patron est ravi, qui voit son sciage augmenter, et « derrière le dos de Bibi, fait signe de pousser encore plus ». Bibi s’écroulera un soir, « le bout du médius emporté jusqu’à l’os par la dégau ».

Le Bois est le maître du chantier, « toujours là, pas plutôt disparu qu’il est remplacé, le bois inerte, qui ne souffre pas, lui ».
La Scie, véritable Léviathan, monstre du chaos de l’atelier, « jamais fatiguée, exige le travail de dix hommes pour la nourrir, pour la satisfaire », elle « hurle, chauffe, crache », « résonne dans les nerfs ». Elle coupe, elle tranche, elle déchire, elle arrache, elle meurtrit — les ongles, les doigts, les mains,  un ouvrier a même « la joue emportée du coin de la lèvre à l’œil gauche par un nœud de sapin qui s’est détaché en passant à la circulaire ». Les blessures ponctuent le texte. « Le sang pisse de partout , dans votre bordel ! » s’exclament les habitants du bourg voisin.

Il faut fournir, jamais on ne s’arrête, et les corps, à bout, s’effondrent :
« épaules en bouillie… jointures raides… côtes tranchantes… le corps entier douloureux dans chaque muscle, de la viande qui crie grâce !… oreilles qui sifflent… comme un voile de sang devant les yeux ». La journée terminée, les genoux et les mains n’en finissent pas de trembler. Dans la scierie la plus terrible, c’est la débâcle, « ici, on ne se dérange pas pour pisser, on pisse où on est: les griffeurs sur leur chariot, le scieur à sa place, etc. Pas de temps à perdre. »
Un ouvrier, écartant des grumes au tourne-bille, « fournit un tel effort qu’il chie dans sa culotte ».
Les mains, martyrisées, en témoignent : « Ses doigts sont déformés, tous sans exception. Tordus dans tous les sens, les bouts écrasés, pleins de cicatrices blanches, les ongles ne poussent plus que par endroits. Les chairs noires sont bourrelées dans la paume, comme repoussées », de « grosses mains pleines de cicatrices, sales, avec des veines qui ressortent, les doigts souvent mutilés par les scies ».

Le départ au régiment délivrera X. Son dernier regard se portera sur un ouvrier qui « titube sous au moins cent kilos de sapin » et il « jure tout bas, presque les larmes aux yeux :
—  C’est fini. Jamais, jamais je ne recommencerai
. ».
En 130 pages, la littérature prolétarienne a atteint un de ses sommets.

La Scierie, éditions Héros-Limite, 2013, 144 p., 16 €