Ossip Mandelstam : Parnok — timbre égyptien

Ossip Mandelstam
Ossip Mandelstam

« Incendies et livres — c’est très bien.
Nous regarderons encore et nous lirons. »

Saint-Pétersbourg, mai 1917. Février est passé, octobre est à venir. Qui est-il ce Parnok qu’on aperçoit déambulant dans les rues ? D’où sort-il, que veut-il donc ce « petit homme », aussi étrange que touchant, dont une part du nom s’enveloppe au passage d’un nuage de vapeur (Πap) ? Pressé d’en avoir le cœur net, désirant faire le point sur cette forme sautillante, affairée, quasi burlesque par moments, on dira que ce type est le héros d’un livre stupéfiant, Le Timbre égyptien, écrit en 1927-28 par Ossip Mandelstam, livre qui est en outre son unique œuvre de fiction. On aura, ce faisant, le sentiment d’avoir convenablement répondu, un peu stabilisé les choses en les rendant intelligibles, sans même s’apercevoir qu’on n’aura rien fait, sinon aggravé les effets d’un malentendu, en l’espèce un mal-lu.

Mandelstam nous avait pourtant mis en garde. Bien plus qu’une figure romanesque, « Parnok était la victime des préjugés sur la manière dont doit se dérouler un roman. » Façon d’annoncer qu’avant de devenir le nom du protagoniste principal de cette prose invraisemblable, avant d’éprouver une vie de papier lisible par d’autres que lui, Parnok aurait à endurer les nuisances d’un symptôme — le refus d’accueillir la vérité atypique d’une intrigue —, pour se donner à voir enfin tel quel, l’homme de paille d’une expérience littéraire ajustée à une vie comme à sa doublure fragile.

Si on s’en contentait, on aurait déjà de quoi tenir Le Timbre égyptien pour un livre innovant et majeur, ce qu’il est par ailleurs. Après quoi, on reconnaîtrait sa lignée en songeant à ce que Mandelstam avait déjà exposé dans La fin du roman, un écrit de 1922 où il était question justement du rapport entre écriture romanesque et intrigue biographique, ou plutôt de l’exténuation dudit rapport : « Désormais les destinées du roman vont se confondre avec l’effritement de toute biographie en tant qu’expression de l’existence d’un individu, ou plutôt avec la perte irrémédiable de toute biographie. » Alors, réalisant que le personnage convoqué dans ces pages se soutient d’un seul défaut biographique, en finirait-on peut-être avec le malentendu. Aux prises avec l’héroïsme paradoxal de cet homme, on y verrait un peu moins mal, on se laisserait porter par l’énergie du texte, son flot d’images, gratifié en prime de deux questions. La première, qu’on laisse de côté pour le moment, concernerait notre aptitude à lire une histoire pareille, à ce point inattendue. La seconde, plus âpre, renvoyant à l’existence même du bonhomme, on la dirait ainsi : sait-on ce qu’est une vie une fois privée de son lest biographique ? Il va de soi qu’on se garderait de réagir trop vite, sauf à noter cependant, en suivant Mandelstam, que n’étant plus celle d’un sujet souverain, une telle vie n’aurait sans doute plus affaire qu’aux variations immédiates et fugaces de sa propre sensibilité : « Depuis l’enfance, il s’attachait de toute son âme à tout ce qui est futile, faisant événement du murmure de tramway de la vie. »

Parnok, homme vapeur, homme fumée, « nuage en pantalon » pour reprendre le beau titre de Maïakovski. Preuve que l’absence de biographie n’implique pas d’aller tout nu de par le monde. Ou disons, pour aller vite — à l’échelle du temps, la vie de Parnok est une petite fronce —, que l’acte d’habiter sur Terre suppose aussi l’habit. On ne sera donc pas surpris de voir que cette pseudo nouvelle pétersbourgeoise se trame à partir d’une histoire de vêtement. D’une jaquette, pour être précis, d’un costume d’apparat et de chemises, vêtements du monde, sinon mondains, qui permettent l’inscription et la reconnaissance sociale, exigent aussi la confection et la blanchisserie.

Le soir est venu. Parnok a posé la précieuse jaquette sur le dossier d’une « chaise viennoise » que Mandelstam emprunte à son propre mobilier pour régler le récit. Elle y restera jusqu’au matin, pense-t-il, profitant de ce sommeil propre aux objets dont les humains n’ont pas idée. Or au réveil, elle n’y est plus. Que s’est-il passé ? En douce, Mervis le tailleur l’a ravie — plus tard il dira à Parnok qu’il lui fallait la vendre pour payer sa cheviotte. Peu délicat de la part de l’artisan, mais pas de quoi faire un drame, n’est-ce pas. Si, justement, répond Mandelstam : « Ah, Mervis, Mervis, qu’as-tu fait ! Pourquoi as-tu ôté à Parnok son enveloppe terrestre, pourquoi l’as-tu séparé de sa sœur chérie ? »

Ossip Mandelstam

À présent, le « petit homme » spolié n’a plus d’autre choix que celui d’essayer de récupérer son habit dont il est désormais clair qu’il se confond avec son identité. Ce que Le Timbre égyptien va mettre en intrigue correspond à cette quête. Cela ne se fera pas sans mal, « c’étaient de terribles temps : les tailleurs raflaient les jaquettes et les blanchisseuses raillaient les jeunes gens qui avaient égaré leur reçu. » La quête en question va conduire le héros — le double ou l’ombre portée d’un Mandelstam qui ne l’a admis à l’existence que pour jeter un œil sur sa propre vie — ici et là, dans une ville dont il arpente les trottoirs encore humides avec « les sabots de mouton de ses souliers vernis ». Saint-Pétersbourg, la ville au faux air de « maladie infantile » qu’il serait utile, une bonne fois, d’examiner et de soigner. La déambulation coûtera, le temps presse, il faudra faire vite : « Je me hâte de dire la vérité vraie. Je me dépêche. Le mot, comme l’aspirine, laisse un arrière-goût de cuivre dans la bouche. » Parnok rencontrera des gens de toutes sortes et de toutes conditions. Depuis la fenêtre de son dentiste, il assistera à un lynchage qu’il tentera en vain d’empêcher, se souvenant de ce dont sont capables les foules lorsqu’un « ordre effrayant » les incite à rendre une « justice sommaire ». Il ne doutera plus d’appartenir lui-même au nombre de ceux qu’on n’aime pas, ces juifs qu’on regarde de travers, qu’on persécute. Ces êtres-là, écrit Mandelstam, qui sait de quoi il parle, la foule « les repère tout de suite, leur lance des sarcasmes et leur donne une chiquenaude sur le nez. Les enfants aussi les prennent en grippe et ils ne plaisent pas davantage aux femmes. » Quant à l’habit cherché, sans qu’on sache tout à fait pourquoi ni comment, voici qu’il rejoindra finalement la garde-robe du capitaine de cavalerie Krzyzanowski, personnage officiel, double inversé, brillant et séduisant, du « petit homme » Parnok.

En vertu d’un supposé désordre sensible de prime abord, on a cru voir une sorte d’écriture automatique à l’œuvre dans Le Timbre égyptien. On pourrait certes s’en persuader, mais ce serait sommaire et aussi inexact que le jugement qui consisterait à prétendre que ce livre relève d’une expérimentation formelle. Lorsque Mandelstam confie n’avoir peur « ni de la couture ni du jaune de la colle », lorsqu’il ajoute que « barbouiller, c’est mieux qu’écrire », il a tout en vue sauf un jeu gratuit. Que les phrases, les idées, les images se suivent ici sans s’ensuivre peut s’expliquer. Depuis 1925, Mandelstam ne parvient plus à écrire de poèmes. Tout se passe comme si le vers, son phrasé, sa puissance d’invention émancipatrice lui échappaient. C’est donc en prose qu’il va s’efforcer de trouver de quoi porter un regard neuf sur le chemin d’une vie affectée comme on sait par les convulsions de l’Histoire. Ce qu’il dira sur ce point dans La quatrième prose est sans équivoque : « La révolution d’Octobre ne pouvait pas ne pas influer sur mon travail, puisqu’elle m’a confisqué ma « biographie », la sensation de mon importance personnelle. Je lui suis reconnaissant d’avoir, pour toujours, mis un terme au confort de l’esprit et à toute existence assurée par une rente culturelle. » Il se lance dans la composition d’une sorte de tétralogie dont Le Bruit du temps, livre inventaire de colère, et Le Timbre égyptien, récit d’une quête de soi, sont des pièces en miroir, les deux autres étant Voyage en Arménie et La quatrième prose.

Si Le Timbre égyptien peut à bon droit dérouter le lecteur, c’est qu’ici l’écriture est soumise à un régime inusité, par conséquent déconcertant. Un régime dicté par la logique des déplacements, du rêve éveillé et des pensées qui viennent en tête d’on ne sait où. Ce n’est pas sans raison. Abîmée par la vulgarité et l’inconséquence des gens de lettres engoncés dans leurs cols de fourrure, « ma plume ne m’obéit plus », écrit Mandelstam, elle a perdu « son paraphe d’hirondelle, son jambage initial ». Une nouvelle méthode s’impose, dictée par la survie chez celui qui se voit « pépin de citron jeté dans une fente du granit pétersbourgeois. » À cette méthode revient de concevoir une voie autrement praticable que celles de l’époque, chaotique et forte en mots d’ordre comme en compromissions. Là encore, c’est dans La quatrième prose qu’on trouvera, formulé de façon véhémente et précise, son principe : « Je n’ai pas de manuscrits, pas de blocs-notes, je n’ai pas d’archives. Je n’ai pas d’écriture, pour la raison que je n’écris jamais. Je suis le seul en Russie qui travaille à la voix, quand cette saloperie de meute en rage autour de moi écrit, écrit. Un écrivain, moi ? Hors de ma vue, crétins ! Par contre, j’ai plein de crayons — tous volés, et de toutes les couleurs. On peut les tailler au petit rasoir « gillette » ». Portrait express d’un Ossip Mandelstam en écrivain qui n’écrit pas, déclare disposer seulement de la voix et du crayon volé. C’est-à-dire du timbre d’une vie et du fruit d’une rapine afin d’échapper au troupeau des littérateurs que le pouvoir et l’opinion célèbrent.

Ossip Mandelstam
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Au fond, il ne serait pas faux de dire que Le Timbre égyptien est un livre qui aura malgré tout été composé deux fois. Une fois au son de la voix, une autre au nom de la couleur. De la voix procèdent le chant, le souffle (importance majeure de la musique ici, à laquelle des remarques superbes sont consacrées). À la multiplication des couleurs, celles des crayons taillés à coup de lame, incombe le tracé des lignes forces, les nuances, les digressions, les contrastes et les oppositions. Si Le Timbre égyptien est composé au moins deux fois — les deux n’en faisant qu’une —, il faudra donc le relire sans délai quand on croira bêtement l’avoir lu. La première fois, on éprouvera, un peu groggy, une liberté pensive, une fantaisie à vif à chaque ligne. La deuxième et les fois qui suivront, on aura le bonheur de vérifier — la chose est superflue, on le savait — que Mandelstam est un des poètes, a fortiori en prose, des plus lucides et des plus courageux lorsqu’il s’agit de ne pas être sourd à l’insensé et redoutable « Bruit du temps ». Le sien était terrible. Le nôtre, à plus d’un titre et pour d’autres raisons, ne l’est pas moins.

Ossip Mandelstam, Le Timbre égyptien, traduction Christian Mouze, Pré-texte « Mots pour Le Timbre égyptien » par Olivier Gallon, Postface d’Odile des Fontenelles, éd. La Barque, 64 p., 15 €

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