Vélimir Khlebnikov

Véritable événement de la rentrée, les œuvres de Vélimir Khlebnikov, rassemblant en un volume les années 1919-1922, paraissent chez Verdier sous la houlette d’Yvan Mignot.
Pour Diacritik, Pierre Parlant a interrogé le traducteur et préfacier de ce volume sur cette entreprise poétique parmi les plus remarquables de la littérature russe du 20e siècle.

Vélimir Khlebnikov

Alors qu’on use et abuse du mot événement pour signaler la parution d’un livre, comment ne pas être prudent au moment d’évoquer celui que viennent de publier les éditions Verdier rassemblant en un épais volume les Œuvres de Vélimir Khlebnikov écrites entre 1919 et 1922 ?
Et pourtant, cette fois-ci, pas d’excès de langage, c’est bel et bien un événement, sans doute un des plus décisifs quant à notre réception d’un poète majeur qu’on aura rangé trop souvent et de façon désinvolte parmi les Futuristes russes.

Ossip Mandelstam
Ossip Mandelstam

« Incendies et livres — c’est très bien.
Nous regarderons encore et nous lirons. »

Saint-Pétersbourg, mai 1917. Février est passé, octobre est à venir. Qui est-il ce Parnok qu’on aperçoit déambulant dans les rues ? D’où sort-il, que veut-il donc ce « petit homme », aussi étrange que touchant, dont une part du nom s’enveloppe au passage d’un nuage de vapeur (Πap) ? Pressé d’en avoir le cœur net, désirant faire le point sur cette forme sautillante, affairée, quasi burlesque par moments, on dira que ce type est le héros d’un livre stupéfiant, Le Timbre égyptien, écrit en 1927-28 par Ossip Mandelstam, livre qui est en outre son unique œuvre de fiction. On aura, ce faisant, le sentiment d’avoir convenablement répondu, un peu stabilisé les choses en les rendant intelligibles, sans même s’apercevoir qu’on n’aura rien fait, sinon aggravé les effets d’un malentendu, en l’espèce un mal-lu.

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Ça me plaît que vous n’ayez pas le mal de moi

Ça me plaît, Marina, de t’entendre parler de nous. Ce vers tiré de Insomnie acte sa fragilité paranoïaque et dans le même moment une maturité toute particulière, je veux dire : n’a-t-on jamais, lorsque on le désire, à faire face au retour radoteur des vers et de leur ami Lyrisme ? Des cons de l’enfer musical et des faussaires du sens ?

OssipMandelstam
Ossip Mandelstam

Quelqu’un vient à cheval. Tandis que l’animal silencieux progresse à travers les « pâturages géants de l’Alaguez », à mi-voix, une pensée se déploie dans la tête du cavalier. Elle cherche à prendre forme, soudain se cabre, interroge : « — Dans quel temps voudrais-tu vivre ? ». Étrange question, assurément, à laquelle pourtant il est aussitôt répondu : « Je veux vivre dans l’impératif au participe futur, voix passive — au  »devant être ». »

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En 1886, dans un conte amer aux nombreuses connotations philosophiques et religieuses, Léon Tolstoï montrait comment, en peignant le portrait désabusé d’un paysan russe cédant aux sirènes du productivisme et à la tentation de la l’expansion agricole, elle pouvait mener celui-ci à sa perte. En adaptant Ce qu’il faut de terre à l’homme, Martin Veyron, inoubliable auteur de L’amour propre (ne le reste jamais très longtemps) et de Marivaudevilles, livre un album au dessin rond et généreux qui sublime le texte de l’écrivain russe.

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« Olia, puis-je vous demander un service ? Et seulement à vous.
– Ça dépend duquel.
Bourmistrov agrippa la table, comme s’il s’apprêtait à l’arracher du sol.
– Pouvez-vous manger pour moi ? Ici. Maintenant.
– Comment ça, pour vous ?
– Je veux dire, en sorte que je puisse vous regarder. Simplement vous regarder.»

Bourmistrov regarde Olia manger, c’est devenu un rituel. Tout a commencé dans un train filant « à travers l’Ukraine torride », « simplement, comme tout ce qui est inéluctable ».