Otto Dix ou le regard impitoyable (Arte)

Otto Dix ou le regard impitoyable

Otto Dix (1891-1969) a peint mendiants et prostituées, soldats massacrés et paysages torturés, le sexe et des corps crus, les perversions et désastres de son temps. Il a brisé tabous et convenances dans la représentation pour mettre à jour les failles d’une société allemande profondément bouleversée par la Première Guerre mondiale, les blessures à vif et ces inégalités criantes — criardes sur ses toiles — qui ont été le germe et le terreau du nazisme.
Arte diffuse le dimanche 5 mars un documentaire de Nicola Graef, Otto Dix ou le regard impitoyable, soit un double portrait, celui d’un artiste, celui du monde dans lequel il évolue et qu’il peint sans aucune concession.

Otto Dix porte un regard d’anatomiste sur le monde : il ne le regarde pas, ne l’observe pas mais le dissèque, comme le montre une galerie de ses tableaux, au tout début du documentaire de Nicola Graef, comme autant de regards fixes portés sur qui croit regarder la toile, se voit de fait transpercé par elle. A la fin du film, un autoportrait du peintre, en pleine tourmente nazie (1942), le montre cette fois avec des yeux aveugles, atones, en retrait d’un monde dont les horreurs le dépassent, lui qui a été exclu de toute exposition, de tout enseignement de la peinture par le pouvoir national-socialiste qui condamne son « art dégénéré ».

Otto Dix autoportrait 1942

C’est toute la trajectoire artistique et personnelle d’Otto Dix que retrace ce documentaire, à travers tableaux, commentaires de spécialistes de l’art mais aussi images et films d’archives, entretiens avec le peintre et son fils. Le film permet de saisir la singularité d’un artiste inclassable, provocateur, que l’on a tendance à classer dans la Neue Sachlichkeit, la « nouvelle objectivité », voire le vérisme, alors que lui-même a toujours refusé toute appartenance, cultivant une liberté de ton qui lui vaudra d’être vilipendé par le régime nazi, pour des œuvres accusées d’être immorales et d’affaiblir l’ardeur belliqueuse des Allemands.

C’est tout un pan du siècle dernier qui nourrit l’œuvre d’Otto Dix, les tranchées et massacres de la première guerre mondiale d’abord : l’artiste a 24 ans quand il est appelé sous les drapeaux et se retrouve sur la ligne de front, à l’automne 1915, avec, dans sa musette, la Bible, un livre de Nietzsche et son carnet de croquis. La guerre lui est une expérience fondatrice, qui le brise et le fascine. Il dit dans ses lettres son horreur pour ce « déchaînement bestial » et « grandiose« , ses dessins, alors qu’il attend l’assaut, en témoignent.

Otto Dix

Otto Dix
« Er wollte dokumentieren« , dit son fils Jan Dix, il voulait documenter ce qu’il avait vécu. Ses tableaux, de retour de la grande boucherie, poursuivent dans la même veine : la brutalité de la guerre est celle que l’on retrouve dans le regard qu’il porte sur la bourgeoisie, les convenances, ce monde qui s’étourdit pour Otto Dixtenter d’oublier. Otto Dix, dans une liberté absolue de ton et de représentation, représente les excès de la République de Weimar, la force destructrice et encore souterraine à l’œuvre en Allemagne, il dit le sexe, la débauche, les pulsions de mort.

Il devient rapidement l’étoile montante de la scène artistique, le portraitiste le plus demandé d’Allemagne, quand bien même ses tableaux refusent toute esthétisation comme la dimension divertissante de l’art : il n’a de cesse de décaper, exalter la beauté de la laideur, de faire tomber les masques, de peindre la vanité de la comédie politique et sociale. Il n’est donc pas étonnant qu’il soit parmi les cibles d’Hitler et Goebbels qui veulent une « Nouvelle Renaissance », soit un art qui exalte les valeurs du national-socialisme. La réponse de Dix est de peindre les sept péchés capitaux et d’ajouter à l’un des personnages représentés une moustache…

Otto Dix

Otto Dix doit quitter Dresde, il s’installe avec sa famille dans le Sud de l’Allemagne, non loin de la frontière suisse, mais il refuse de quitter « le pays où sont ses tableaux« . Il se mure dans un exil intérieur à Hemmenhofen, il est interdit d’exposition mais continue de peindre, principalement la nature qui l’entoure : « j’étais condamné aux paysages. La peinture de paysages était une sorte d’émigration« . Ces toiles sont sa résistance à Hitler, de véritables métaphores, traduisant un désastre tant ces paysages sont désertiques, apocalyptiques ou nostalgiques. Toute l’œuvre d’Otto Dix, des dessins de guerre aux motifs religieux de ses derniers tableaux, aura ainsi documenté son siècle et constitué une forme de résistance dans et par l’art au mépris de tout classement et de toute morale.

« Otto Dix ou le regard impitoyable », Arte, dimanche 5 mars 2017, 15 heures — Documentaire de Nicola Graef (Allemagne, 2017, 53 mn)

Otto Dix ou le regard impitoyable Arte