Des blocs de pierre comme politique ?

© Jean-Philippe Cazier
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Le « Centre humanitaire d’accueil pour réfugiés » situé Porte de la Chapelle a une capacité de 400 places. Ce qui est largement insuffisant si l’on constate le nombre de migrants qui ne sont accueillis nulle part, qui survivent dans les rues de Paris, par exemple à Stalingrad ou, justement, dans la zone de la Porte de la Chapelle, autour du Centre d’accueil. Si celui-ci est « humanitaire », les conditions qui règnent autour ne le sont pas du tout, au contraire. Les personnes sont laissées à elles-mêmes, en tout cas par les pouvoirs publics. Si des associations et des groupes d’individus ne les aidaient pas, ces migrants seraient seuls, sans rien, mis dans la situation de ne pas pouvoir survivre.

A Stalingrad, j’ai vu des hommes apeurés, visiblement paniqués par le sentiment qu’ils ne pourraient pas survivre.

A Jaurès, j’ai vu des enfants jouer à faire des ricochets sur le canal Saint-Martin. Ils avaient neuf ans, onze ans.

© Jean-Philippe Cazier
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Porte de la Chapelle, les migrants qui se retrouvent à « vivre » dans la rue construisent des abris qui sont démontés par la police. Comment vivre dans la rue, à Paris, au mois de février, sans se construire un abri ? Les empêcher de construire ces abris revient à les empêcher de vivre. Ils ne peuvent pas avoir accès au Centre d’accueil et ils ne peuvent pas fabriquer d’abris de fortune dans la rue. Que peuvent-ils faire pour survivre ? Que peuvent-ils faire si l’Etat du pays dans lequel ils cherchent refuge les empêche d’assurer leur survie ? Si l’Etat est leur ennemi et menace leur vie ? C’est ce que fait l’Etat français aujourd’hui, qui ne refuse pas uniquement d’accueillir dignement ces migrants mais menace leur vie, activement, de manière concertée, avec les moyens qui sont les siens : l’insuffisance volontaire des moyens d’accueil, l’empêchement de vivre par d’autres moyens, le recours à la force policière et à une justice elle-même dominée par une logique policière et répressive.

Il semble que le « Centre humanitaire d’accueil pour réfugiés » ne soit qu’un alibi, un masque grossier pour une politique inhumaine, violente, répressive, négatrice de la dignité minimale. Ce qui est évident si l’on constate ce qui existe aujourd’hui à la Porte de la Chapelle.

Je n’ai entendu aucun candidat à la présidentielle s’insurger contre ce que subissent ces migrants ni vu aucune action concrète de leur part…

© Jean-Philippe Cazier
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Un certain nombre de migrants ne pouvant accéder au Centre d’accueil se sont installés un peu plus loin, boulevard Ney, sous un pont du périphérique. Quand je dis qu’ils se sont installés, cela veut dire qu’ils ont trouvé là un endroit pour dormir par terre, sans eau, sans WC, sans rien pour se protéger du froid ou s’abriter du vent, au milieu des véhicules qui circulent sans cesse. Quelques sacs de couchage, quelques cartons, quelques habits – c’est tout. Ils n’ont rien et l’Etat n’est pas capable de leur donner quoi que ce soit – ne veut pas leur donner quoi que ce soit. Des bénévoles passent pour offrir à manger, à boire. Des équipes de « petits déjeuners solidaires » sont là pour les aider – mais il arrive que la police, parfois, les en empêche…

Dans ces conditions, les migrants ne peuvent pas dormir, ils ne mangent pas suffisamment, ils souffrent du froid, des maladies d’hiver, parfois de maladies chroniques. Ils ne voient pas comment s’en sortir. Ce qu’ils doivent surtout constater, c’est que l’Etat non seulement ne les aide pas mais les empêche de s’en sortir. Que l’Etat de la France – 9e puissance économique mondiale selon le FMI, pays « démocratique », « pays des Droits de l’Homme » – semble pourtant les condamner. A quoi ? Que veut l’Etat français concrètement, clairement ? Et que fait-il des droits de ces hommes ?

Régulièrement, la police française passe et emporte les sacs de couchage, les habits, et les jette. Les camions à ordures les ramassent.

© Jean-Philippe Cazier
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Il y a quelques jours, à l’endroit où s’était constitué ce campement de fortune, des blocs de pierre ont été déposés. Quelle institution a donné l’ordre ? La Mairie de Paris ? La Mairie du XVIIIe ? La Préfecture ? Les trois ? Ce qui est certain, c’est qu’une institution de l’Etat français a donné l’ordre de couvrir de blocs de pierre l’endroit où ces migrants s’étaient réfugiés pour les empêcher de dormir là. Où peuvent-ils dormir ? Où peuvent-ils aller ? A quoi sont-ils ainsi condamnés ? Ceux qui ont donné cet ordre, que veulent-ils faire de l’existence de ces personnes migrantes ? Leur permettre de vivre ? Vraiment ?

Nous nous étions donné rendez-vous, le 13 février dernier en fin d’après-midi, pour essayer de faire quelque chose. Manifester ? Déplacer les blocs ? Nous nous sommes retrouvés avec les migrants, à parler, à apporter de la nourriture, de l’eau. Il y avait des gens d’associations. Il y avait Maël. Il y avait Arno qui portait des sacs remplis de quatre-quarts. Dans le groupe de ceux qui sont venus, il y avait beaucoup de jeunes. Un d’entre eux raconte qu’il a été arrêté par la police lors de la manifestation en faveur de Théo organisée à Ménilmontant. Il a fait 17 heures de garde à vue sans boire ni manger – simplement parce qu’il était parmi les manifestants. Donc : la police française arrête sans raison objective, frappe, impose des conditions de garde à vue pénibles et dégradantes, viole comme dans le cas de Théo et d’autres, jette les affaires des migrants, leurs couvertures, leurs sacs de couchage. C’est ce que fait la police française aujourd’hui, en 2017, durant la présidence de François Hollande. Non pas accidentellement mais de manière récurrente, systémique. Et si elle ne fait pas que ça, elle fait pourtant aussi cela – impunément. Et non seulement impunément mais, comme dans le sort fait aux migrants, en appliquant une politique – ou une anti-politique – décidée par l’Etat.

© Jean-Philippe Cazier
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X est allongé dans un sac de couchage. Il est plus de 19h, il fait froid. Il a beaucoup d’habits sur lui, un bonnet plus une capuche. Je lui demande si je peux lui poser des questions. Il n’est pas du tout méfiant, au contraire, il sourit. Il me dit : « yes…, oui ». Son anglais n’est pas très bon, le mien est pire.

Qui a posé ces pierres ?

Je ne sais pas.

Depuis combien de temps êtes-vous ici ?

Deux mois.

Vous ne pouvez pas avoir un autre endroit pour dormir, par exemple dans le Centre ?

Non, je n’ai pas le droit de m’y installer. Le centre est plein. Ils nous disent de partir.

Comment faites-vous pour vivre ici, pour manger ?

Des personnes me donnent parfois un peu d’argent ou de la nourriture.

D’où viennent les personnes qui sont ici ?

Du Soudan.

Pourquoi êtes-vous partis du Soudan ?

A cause de problèmes graves, de la violence.

Vous voulez rester en France ?

Oui, mon frère vit aussi en France.

© Jean-Philippe Cazier
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Et lorsque je lui demande ce qu’il pense de la France qui « l’accueille » ainsi, il me répond qu’il a connu pire. Notre anglais si mauvais nous fait rire…

Il y a maintenant plus de monde que tout à l’heure. L’idée de départ était de déplacer les blocs de pierre pour permettre aux migrants d’occuper l’espace mais aussi pour protester de manière concrète contre cette forme de politique. Dans un premier temps nous avons renoncé, les blocs étant évidemment trop lourds. Mais certains jeunes du groupe, plus malins, ont trouvé des pieux – Dieu seul sait où – et ont entrepris de déplacer certains blocs pour les réunir et former une sorte de mur qui protégerait les migrants du froid. Avec ce qui fait violence, fabriquer un abri – l’idée est géniale. D’autres personnes se dispersent et reviennent avec des plaques métalliques, des carrés en carton pour aider à construire l’abri.

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Bien sûr, ce qui est fait est surtout symbolique, d’une efficacité très relative. Mais c’est en même temps un acte réel de solidarité, un acte d’accueil et d’inclusion. Un acte juste. Un acte politique. En regardant les jeunes s’efforcer de déplacer les blocs de pierre, je pense que ce sont eux qui, en faisant cela, font réellement de la politique. Que ce n’est ni Mélenchon, ni Hamon. Encore moins, évidemment, Macron ou Hollande. Sans parler de la droite française pour laquelle ce que je dis là est incompréhensible. Comme cela est incompréhensible pour une grande partie de la gauche.

Je me dis aussi que ce qui est ici politique est qu’existe un peuple fait de français et de non français, un peuple constitué de tous et qui se fout des papiers d’identité – qui au contraire affirme que le peuple, c’est nous, avec ou sans papiers, les français et les migrants. C’est ce peuple qui est ici éminemment politique, qui est la seule politique. C’est cette politique que ne font, en France, ni la droite ni la gauche, puisque pour elles ce peuple-là n’existe pas, ne doit pas exister.

Avant de partir nous offrons à manger et des bouteilles d’eau. Les migrants nous remercient – « merci…, thank you, thank you ». Ils posent leur main sur leur cœur. « Thank you… merci, merci beaucoup ».

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