Franck Gérard : November 29, 2014 (Fifty-Three Days, journaux américains, 42)

© Franck Gérard. Avec le soutien de l'Institut Français et de la ville de Nantes
© Franck Gérard. Avec le soutien de l’Institut Français et de la ville de Nantes

LOS ANGELES /Quelque part dans le désert américain /Sixteenth day

Ça n’a plus rien de commun avec avant-hier lorsque je me lève. Faire un « break » à Malibu m’a réussi. Il faut dire que je tire sur la corde, je pousse mes capacités de marche ou de conduite loin, très loin. Comme je le disais, c’est de l’ordre de la performance, de l’endurance, du « trail » presque. Tout est lié. Ce qui m’intéresse n’est pas la photographie en elle-même, c’est l’image ; vivre par et de mes yeux. J’aime autant produire une « image mentale » en écrivant, qu’une image photographique ; les deux sont liés.

Bref ; je prends la voiture, décide d’opérer de la même manière qu’en marchant : l’Errance. Avec tout de même un but qui s’impose, de nouveau : The Desert ! Je sais que le désert est juste derrière les montagnes à une heure ou deux. Direction l’Est ; tu y arrives forcément. Highway, highway, tu m’appelles. Quatre, six, huit voies ; on te double à gauche, à droite, dans tous les sens. Je passe la montagne, arrive dans une vallée. Au début, un village, Phelan. Des maisons disséminées dans le désert entre les Joshua trees. Des drapeaux américains, Yankees, ou les deux, flottant partout ; ça sent le red neck à plein nez : ça sent la poudre, le flingue. J’en vois la trace sur des panneaux, des réservoirs d’eau… Je roule, respecte les 55 miles de rigueur ; les voitures derrière moi me collent, me pressent d’aller plus vite pour me dépasser à 80 miles dans la fureur de leurs moteurs, aspirant la poussière des bords de route. J’aime cette poussière, je ne vais pas vite, selon eux, mais j’ai la fureur de vivre ! Des fermes d’élevage à l’herbe verte, grasse et insolente ; je veux du jaune, du blanc, du sec : ce vide qui me remplit. Et soudain, plus rien. Seul sur la route, à avaler les Miles, à se tordre le coup à regarder les bas-côtés. Je prends une piste au hasard en direction d’une colline noire. Je salis la voiture ; je fais une trace dans le ciel, de celle que l’on remarque à des dizaines de miles alentours : la poussière qui monte vers le soleil. Je ne peux pas aller plus loin. Je marche. Une seule image : un rapace en haut d’un Joshua Tree ; on « se jauge » ; c’est lui qui part le premier.

Je ne comprends pas réellement pourquoi le Désert me fait cet effet là ; je n’ai pas analysé la chose. Avant, c’était la montagne plus que la mer. Et se perdre dans les forêts. Définitivement le désert. Cela monte en moi, c’est comme un désir, oui, un désir sexuel ; je ne sais pas pourquoi ; j’ai juste envie de le vivre, de vivre dans le désert dans une bicoque de rien du tout. De marcher sans croiser personne pendant des heures. Je me dis que je ne peux pas rater la Death Valley ; c’est impossible, il faut que je voie/vive cela avant de mourir. Une sacrée putain de dope ; la meilleure ! Sniffer des rails de sable avec tes yeux ! Plonger en toi en même temps.

Plus tard je reviens vers la civilisation, du moins les quelques maisons ou caravanes qui sont posées. Je suis sur « El Mirage road ». Je shoote la station-service, une maison abandonnée. A côté, une maison, habitée, celle-ci. Je vois les rideaux se soulever plusieurs fois ; ça sent la parano. Je pars vite. Plus tard, une collection de petites maisons à l’abandon, elles aussi ; seules au milieu du désert. Je trouve un endroit pour faire demi-tour ; je tombe sur un tournage ; je sors, discute. Trois types dont le « Director » qui vient du Montenegro ; une Ferrari et une jeune femme en sous-vêtement qui essaie, à ma vue, de se cacher sous un voile transparent noir. Pas d’image possible, je le sens ; on rit de cette rencontre improbable, une minute, et chacun retourne à son « Business », à sa vie. Une petite maison qui me plait bien m’apparaît à nouveau ; « U-turn one more time ». Une voiture rouge est garée sur le bord de la route, devant. Je sors de ma voiture ; une nana déboule d’un buisson en courant. Je crois l’avoir dérangée dans une fonction bien naturelle. Mais elle sent la peur. Je vais vers elle, mon appareil à la main. Tends les mains, lui montrant que je n’ai que cette seule arme. On se regarde. Elle tend les mains et me montre son arme ! Nous avons compris ! Nous avons le même appareil photo ; alors, nous éclatons de rire ! Elle est photographe, de Los Angeles.

On discute cinq minutes ; elle avait laissé les clefs sur la voiture et s’est fait un flip lorsque je me suis arrêté ; vu l’endroit où l’on est, je comprends. « Pas de corps » aux alentours. Il peut t’arriver n’importe quoi ; personne, absolument personne dans les environs. Tu peux mourir. On peut faire disparaître ta voiture vu toutes les Casses Rockn’roll du coin. That’s all. Je vous rassure ; je ne l’ai pas tuée ! Direction Est ; la montagne arrive. Des Joshua trees aux forêts de pins ; parfois même des feuillus. Des panneaux qui t’indiquent que tu dois mettre des « chaines » aux roues au-delà. A cinq minutes du désert. Mais la neige n’est pas encore là. Je vois, en passant, des stations de sport d’hiver. J’angoisse plus que dans le désert sur ces routes en lacet ; c’est curieux ; encore une fois, je ne comprends pas pourquoi. La compréhension viendra plus tard ; ça, je le sais. Je fais une pause à Wrightwood : père noël et compagnie ; échoppes promettant les milles merveilles de la montagne. Il fait froid ; c’est haut. Je redescends au plus vite, retourne retrouver les anges déchus à 1h00 de là, seulement. En 24h00 : l’océan, la ville, la montagne, la forêt et le déseeeeerrtttt ! Je sais, au moins, pourquoi j’aime la Californie ! Direct dans un vernissage à Chinatown où les seules personnes avec qui j’ai un réel contact sont : Un norvégien, une allemande et un italien ! Je me demande alors : d’où est-ce que je viens ?

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