Nina Leger : sexe et dépendances (Mise en pièces)

Nina Leger
Nina Leger

Comment écrire le sexe ? Non pas l’acte sexuel, ou pas seulement, non pas la pornographie, ou pas seulement, mais le sexe masculin, exhibé, fétichisé, débarrassé de tous les oripeaux des récits conventionnels ou déjà écrits, trop lus, des discours qui le narrativisent, l’érotisent, le réduisent ? Tel serait le propos de Nina Leger dans son dernier livre, « romance », dit-elle, mais d’aujourd’hui, Mise en pièces comme on démantèle un attendu, comme « elle construit un palais de mémoire qui, à mesure qu’il se peuple de sexes nouveaux, se complique de couloirs, d’annexes et de dépendances ».

Le récit est ici « assemblage » et « expérience », comme le suggère l’une des deux citations en exergue du livre, signée Greg Egan dans Permutation City (1994), roman de la copie virtuelle, des avatars et simulations, il s’agit d’écrire « à partir d’une poussière d’instants dispersés ». Tout est tension et paradoxe dans Mise en pièces : (d)écrire le corps, la chair, le sexe, dans une prose étrangement désincarnée, depuis le point focal d’une narratrice dont on ne sait rien, ou si peu, figuration d’informations contradictoires : « elle » se nomme Jeanne, elle pourrait être graphiste, illustratrice, journaliste, ex-secrétaire d’un ophtalmo ou même professeur dans une université de province mais ce serait contrainte comme « facilité narrative ».

Peu importe. Seul compte un rituel, feindre l’évanouissement, être secourue, entraîner sa proie dans un hôtel, figuration d’une page blanche, fixer l’image d’un « sexe bandé », la placer dans une collection, mise en pièces, au sens premier, d’un album mental nommé « palais de mémoire » : « chaque pièce de l’édifice accueille le souvenir d’un souvenir particulier et en assure la mémorisation », « qu’importent le visage, la taille, la carrure ou le ventre, elle ne leur accorde pas le moindre regard, car rien, dans la physionomie d’un homme, n’annonce jamais son sexe ».

Mise en piècesLa romance sans romance de Nina Leger « se passe des intrigues qui polissent les faits ». La narratrice arpente une « géographie sexuelle », des corps sans repères comme autant de lieux et de stases. Pas de causes, pas d’explicitations psychologiques, le refus de tout récit qui jugerait, expliquerait ou trouverait des origines, au profit du pur déploiement d’hypothétiques contradictoires : le sexe est sans pourquoi.

Madame rêve et arpente, artifices, formes oblongues, ad libitum, elle raconte des scènes, des sexes dressés, sucés, caressés, regardés, objets et sujets, une vie réduite à ce fétiche, déployée depuis ce centre de gravité, d’hôtels en sex shops, jeu de masques parfois, vérité crue à d’autres, mais toujours « sans noms, sans titres et sans définitions ».

Un vide plein, en somme, véritable gageure et tour de force de cette Mise en pièces de tout récit érotique, de ce fameux et caricatural « continent noir » du plaisir féminin, inversion radicale de tous ces livres dans lesquels « les héroïnes ne vivaient que d’être les objets du désir mâle », où le sexe était soit guimauve sentimentale soit pornographie sans âme — c’est le récit qui est ici mis à nu.

Nina Leger, Mise en pièces, Gallimard, 2017, 155 p., 15 € — Lire un extrait

Rencontre avec Nina Leger le 4 février 2017, à la Librairie Michèle Ignazi :