Franck Gérard : November 19, 2014 (Fifty-Three Days, journaux américains, 32)

© Franck Gérard. Avec le soutien de l'Institut français et de la ville de Nantes
© Franck Gérard. Avec le soutien de l’Institut français et de la ville de Nantes

LOS ANGELES /Sixth day

Je ne sais pas ce qui se passe en bas dans la vallée ce soir. Les sirènes hurlent. Les sirènes américaines, c’est un peu la même chose que lorsque tu regardes un peu trop longtemps le soleil et qu’une tache reste fixée un bon moment sur le cristallin. Il m’arrive parfois cela avec le son : que les sirènes soient toujours présentes dans mon réseau auditif, alors qu’elles sont déjà bien loin ; un peu comme un écho. En prenant mon café, j’entends la voisine qui soliloque ; et cela dure. Je comprends finalement qu’elle parle à son chien. Une heure plus tard, après m’être douché et préparé, ça continue. Je trouve cela étrange mais me dit qu’il est mieux de parler à son chien que de regarder la télévision. Et puis je descends ; je revois ce vieux latino qui « campe » sur Meridian Street ; il est assis devant son camping-car et sirote un soda. Nous nous saluons brièvement ; peut-être que demain, nous engagerons la conversation. Refaire le même parcours, chaque jour, prendre « ses marques » ou des habitudes ; aller à l’épicerie ou au bar du coin, j’aime cela. Tu as l’impression à un moment de marcher au « radar automatique » mais il faut se « surpasser » pour continuer à voir ; pour que toutes les choses se renouvellent, pour que ton regard reste « aiguisé » afin de continuer à couper des tranches de réel. Je vais prendre la « Gold line » : arrêt Highland Park. C’est tout de même à 30 minutes de marche, au moins ; il ne se passe rien, je ne prends pas d’image.

J’ai envie d’aller à Long Beach mais c’est loin ; 1h30 de métro environ avec deux correspondances. Peut-être demain. Alors je décide de continuer au-delà de Downtown pour, peut-être, arriver Uptown. Mais y-a-t-il un Uptown à Los Angeles ? Je vais loin, sors du train. Mais rien ici qui aujourd’hui m’inspire ; je reprends la ligne dans le sens inverse et sors de sous terre pour avoir la surprise du paysage car la ligne jaune est principalement en surface. Je suis à « Mariachi Plaza » sur la First Avenue, à l’est de Downtown : la vue sur la Skyline est magnifique. Il est déjà midi et je n’ai toujours pas la moindre image… Je me « laisse aller » aux paysages, à des images classiques ; rien de très extraordinaire, même si c’est beau… Je me mets à marcher. Deux colporteurs latinos qui proposent des articles de ménage me dépassent. J’aime beaucoup cette culture, cette « économie » de la rue. Je shoote l’un deux, traversant la route. J’arrive au pont qui survole la L.A. River qui n’est à cet endroit qu’un mince filet d’eau contraint par le béton. Elle est entourée par les voies ferrées : même si j’ai l’envie d’y descendre, c’est impossible car tout est grillagé. Nul autre humain sur ce pont. A part dans des voitures.

Alors je mets ma vision en « mode architecture » et il y a de quoi dans le quartier : une maison violette avec un dôme avec cette immense écriture « The one eyed GYPSY », où ton avenir doit sans aucun doute t’être révélé, jouxtant un bâtiment chinois qui lui-même touche un immeuble de brique très américain. J’aime beaucoup la folie de l’architecture ici ! J’adore le style californien inspiré par le Mexique. Une femme me demande de l’argent ; je ne lui en donne pas. Ici, dans la rue si quelqu’un te demande « How are you doing ? », c’est la plupart du temps un homeless. On m’interpelle sans cesse et je ne suis pas « Crésus ». Puis, elle laisse tomber de la monnaie ; cela attire mon attention car j’entends tinter les pièces. Elle les regarde et ne daigne pas les ramasser. Je les ramasse derrière elle ; un quarter, une dime et trois cents. Mais c’est trop tard pour lui rendre ; elle a déjà disparu ! J’oublie ces pièces que je mets dans ma poche arrière gauche ; pas avec les autres qui m’appartiennent ; ces pièces qui vont me filer la poisse. Je les jetterai demain dans l’Océan Pacifique en faisant un vœu ou les donnerai à un homeless. Comme il ne se passe rien du tout aujourd’hui, je décide d’appliquer la théorie de l’attente : tu stoppes à un carrefour, et là tu attends que quelque chose se passe ; en général cela marche à 100 %. Et la théorie se vérifie mais un peu trop à mon goût !

La première chose qui apparaît est ce caniche avec ses chaussons oranges ; puis ce type qui fait une fresque murale sur la palissade noire d’un chantier, mais avec un minuscule flacon de « blanco » ; un tournage de film avec ses trois voitures de police et ses fumigènes mais impossible d’y accéder, c’est sécurisé.Les théâtres de Broadway, d’une beauté insolente, mais presque tous fermés ; cette femme homeless qui se balade presque nue, juste vêtue d’une couverture. Cet homme qui lit le journal sur un banc. La lumière est hallucinante, alors je n’arrête pas de shooter. Mais tout cela se passe dans un espace assez confiné : quelques dizaines de mètres carrés. Je remarque que je suis remarqué mais j’ai confiance ; sans doute trop. De l’autre côté de la chaussée je vois arriver ces deux femmes, amoureuses, vêtues exactement de la même manière. Ça c’est une image, me dis-je ! Elle traverse, je shoote, elles me voient ; je les prends de dos et vois leur inquiétude. Dans ces moments-là, je vais directement vers ceux que je photographie pour leur expliquer ce que je fais et leur demander leur accord. Elles ne sont pas OK pour l’image ; l’une d’elle me dit « She’s mine », en parlant de sa copine et non de son image, et bien sûr je ne suis pas là pour ce genre de chose. Donc, pour moi, par respect, c’est une image qui n’existe pas, qui n’existe plus et je leur dis. Je reste quelques instants sur ce carrefour et repars sur la septième avenue. Soudain, je suis encerclé par cinq types, des « petits flics » : vélos, talkie-walkie et T-Shirt violets ; c’est la « milice » privée de Downtown ; ceux qui passent la journée à gérer les nombreux homeless du coin. Ils ont assisté à la scène et me disent qu’il ne faut pas prendre les gens sans leur accord. Ce que je fais très peu ici. Bref, ils doivent faire un rapport pour « sexual offence », selon eux. Putain, si à chaque fois que je prends une personne dans la rue, de plus, entièrement habillé, on m’accuse de « sexual offence », et comme par hasard là ce sont des femmes, à qui j’ai expliqué la situation, je n’en ai pas fini ! Je m’explique, tout se passe bien ; je leur donne ce qu’ils veulent : mon passeport, mon numéro de téléphone américain. Et puis voilà, ils notent leur truc en souriant et finissent par me donner une carte élimée de « Downtown » en me disant presque merci de cette distraction vu qu’ils ont l’air de sacrément s’emmerder dans leurs boulots. Ils repartent en souriant, me souhaitant un bon séjour.

C’est ça aussi Los Angeles. Comme tout endroit ! Je repars choqué, et marche, refroidi, le temps que ma tristesse se transforme en colère pour évacuer cette stupide situation vécue. Hors de question de faire des images ! Je suis aveuglé par mon intérieur ! J’ai L.A. haine ! En quinze ans d’« En l’état », jamais il ne m’était arrivé une telle chose, moi qui suis en empathie avec le règne humain ; j’analyse tout cela jusqu’à ce que je revienne ici vous écrire ; et la colère passe et tous les arguments sur la photographie de rue, et les autres, que je voulais vous asséner sont repartis, dans ma tête. C’est sans doute mieux ! Je ne vais pas me plaindre ; il fait beau ; je fais ce que j’aime, je photographie et j’écris. Et en plus je suis ici ! Ce qui est sûr, et certain aussi, c’est que je continuerai jusqu’à la mort !

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