Aglaé : Bigger than life

Aglae

Dans la mythologie grecque, Aglaé, fille de Zeus ou d’Hélios selon les sources, fait partie des rayonnantes Charites (les Grâces romaines). La déesse éternellement jeune représente la séduction et la beauté dont témoignent les célèbres représentations de Cranach ou de Raphaël entre autres, ça c’est fait, c’est pour la grande culture.

Mais, Aglaé. Le spectacle est de Jean-Michel Rabeux, avec Claude Dégliame. Si le mot « artiste » signifie encore quelque chose, Rabeux-Dégliame en sont, des artistes, des vrais, c’est incontestable. J’ai vu le spectacle dimanche, j’étais avec Marc, 26 ans, tout à fait cultivé mais il ne connaissait ni Rabeux ni Dégliame. Alors j’étais heureux, fier, parce qu’il allait les découvrir grâce à moi, c’est un peu con à dire ainsi… Claude Dégliame ? Pour moi c’est dans le sillage de Casarès, de Signoret, d’Elizabeth Taylor, Garbo, Vivien Leigh, Magnani, Callas, vous voyez ? Je ne plaisante pas.
Et si Claude Dégliame est « moins connue », c’est qu’elle a fait d’autres choix. Total respect. Grande dame et jeune demoiselle.

Celle qui arrive est aussi une grande dame mais on ne le sait pas encore : nuisette de soie noire et dentelles, lunettes de soleil avec palmier et pink flamingo sur les branches, elle apparaît, ou plutôt nous rejoint. Nous sommes à l’aise, nous avons posé nos manteaux sur des cintres avant l’entrée en salle, nous voilà dans une sorte d’esquisse de cabaret, de club ou de boîte de nuit, c’est la petite salle Roland Topor au Théâtre du Rond-Point, il n’y a pas de plateau, il y a des tabourets, une sorte d’à-plat comme en peinture.

C’est important qu’il n’y ait pas de plateau, Claude Dégliame est là pour porter une voix le plus humainement possible, à notre hauteur, et il n’est pas question ici de surjouer la figure monstrueuse d’un personnage exceptionnel qui s’appellerait Aglaé (même si les fantômes de Phèdre et de Médée ne sont pas loin), ici nous sommes tous des monstres, public et actrice, et tous les visages sont éclairés comme pour mieux le souligner. Claude Dégliame est au milieu des spectateurs-clients, elle nous touche parfois, très gentiment, nous frôle, elle offre un verre de whisky à un joli garçon, elle flirte un peu et on a tout de suite très envie qu’elle nous embarque dans le récit décousu de la grande vie d’Aglaé. On est d’emblée prêt à tout gober, le hard, le soft, le too much, le rigolo aussi, les mots crus, les silences pendant lesquels l’esprit vacille, le sensationnel, l’à peine croyable et l’épaisseur du temps, la douleur.
Peut-être qu’elle invente un peu, Aglaé, ou bien peut-être qu’elle en dit moins qu’il n’en faudrait, on sent que la parole n’est pas totalement raccord avec les faits, ceux qu’ont dit réels, chrono-logiques, mais ce qu’on sent aussi, surtout, dès les premiers mots, c’est qu’il n’y a et qu’il n’y aura aucun mensonge. Et c’est comme un pacte tacite, ici rien que du vrai et de l’incarné. Car mentir, elle n’en est plus là, Aglaé, depuis belle lurette, même si elle aime toujours autant plaire et séduire. Elle a plus de soixante ans et elle n’a rien à cacher, c’est une vieille pute et elle est fière de l’être, pute et vieille, fière et heureuse d’avoir vécu tout ce qu’elle a vécu, elle n’a honte de rien, parce qu’en plus il faudrait avoir honte ?

D’ailleurs la vraie Aglaé s’en fout qu’il y ait un spectacle « sur elle », et elle n’a pas demandé de fric, Rabeux et Dégliame l’ont rencontré by chance, via une amie commune, et Aglaé s’est prêtée au jeu de la confession ou des aveux, le rosé aidant à libérer la parole… Nul doute qu’elle s’y connaît en chose humaine, on la lui fait pas, forcément quelque chose a dû lui plaire dans l’écoute de Jean-Michel Rabeux et Claude Dégliame… leur amusement, leur compréhension. L’anonymat, si elle l’a demandé, « l’anonyme » comme elle dit, c’est à cause du fils, le putain de fils, c’est-à-dire que la famille du fils ne sait pas que « Mémé Aglaé, elle suce des bites »… ah le fils… sa croix, sa plus grosse connerie, l’amour. Elle le supporte pas, le fils, et lui non plus ne supporte pas sa mère. Ils se voient tous les jours.

Donc Aglaé est une pute, depuis très longtemps, elle est aujourd’hui grand-mère mais elle fait la pute depuis ses douze ans, oui pute, être, faire, on sait pas, on s’en fiche. Prostituée, péripapéticienne ? Elle aime pas l’hypocrisie, Aglaé, donc elle dit au plus juste, pute, pupute, c’est pas compliqué. Mais attention, c’est un métier ! Une pute c’est pas une salope ! D’ailleurs elle est pour le légal ! même si elle aime bien en même temps que ce soit pas « légal, légal »… ne pas attendre d’Aglaé qu’elle soit cohérente, elle a peut-être mieux à être.

Elle aurait pu être à Carrefour, faire la caisse parce qu’elle aime sincèrement le contact avec le client, les gens, elle aurait pu faire autre chose comme sa soeur, certes elle vient de Sarcelles, certes ils étaient pas spécialement riches mais ils étaient pas spécialement pauvres, elle n’a pas fait ça, « sucer des queues », par manque d’argent, au début. C’est venu comme ça, « les queues se sont mises à faire la queue », elle sait pas, ça a commencé avec les frères et les copains des frères, faut croire qu’elle était faite pour ça, puis ça l’a intéressé, à douze ans, elle en a eu l’idée, branler la queue du voisin contre 100 francs, faut croire qu’elle était faite pour ça, et pourquoi pas ? Il était bien content de les donner, les 100 balles, le voisin, il a pas rechigné. Alors ? Où est le mal ? Et puis les garçons, comme dit Aglaé, ça leur rabat le caquet, « ils se croient tout permis à cet âge-là ». Tu la veux la main ou la bouche d’Aglaé ? Ben, faut passer à la caisse mon garçon. Et voilà, ça a commencé comme ça, une première passe dans la cave d’un HLM neuf… jusqu’à la Tour d’Argent, les Princes, poser nue pour un grand peintre… Que voulez-vous, elle avait le corps parfait, Aglaé, puis les trucs du sexe ça l’intéressait, ça la dégoûtait pas. Ajoutons une chose capitale, Aglaé s’est aperçue qu’elle était libre, en faisant ça, qu’elle pouvait faire fortune si elle s’y prenait bien, et la liberté, vous voyez, ça n’a pas de prix. Liberté d’être, de penser, de faire, de désirer, d’exister, de faire ce qu’on aime. Ce qui nous chante !

On dit que la Mistinguette n’était pas la plus jolie, qu’elle n’était pas celle qui chantait ou dansait le mieux, mais qu’elle avait une putain de présence, délicieuse !

Ce spectacle est un des plus délicats qu’il m’ait été donné de voir et d’entendre, l’un des plus dépourvus de vulgarité, Aglaé-Dégliame est d’une élégance folle, c’est réjouissant, bigger than life, ça rend joyeux, elle a le swag, Aglaé, je l’ai rencontrée et je ne suis pas prêt de l’oublier, que « grâce soit rendue à sa vie de chien » comme dit Jean-Michel Rabeux. La fin, le dernier cut, est magnifique, je n’en dirai pas plus. La passion est suspendue donc rendue éternelle, noir.

On sort, on récupère son manteau, on a envie de se taire. On a envie de marcher. Nous sommes allés marcher sur ces fameux Champs-Élysées avec Marc, la plou belle avenue du monde sous de la neige fondue sale, comme « le plus beau tango du monde, celui que j’ai dansé dans vos bras, j’ai connu d’autres tangos à la ronde mais mon cœur n’oubliera pas celui-là… »

Cette nuit je repensais au spectacle, au texte en particulier qui j’espère sera édité, j’ai repensé à Party Girl le film de Marie Amachoukeli, Claire Burger et Samuel Theis. L’Angélique du film et Aglaé ne sont pas les mêmes femmes mais elles sont de la même race, celle des grands vivants, des êtres libres, jusqu’à l’incandescence. Autre bizarrerie du cerveau en état de sommeil plus ou moins profond, c’est ensuite Marie-Angélique Arnauld, abbesse de Port-Royal, 1591-1661, figure majeure du jansénisme, qui a traversé mes rêves, mes pensées… Liberté ?

Aglaé, texte et mise en scène : Jean-Michel Rabeux d’après les mots d’Aglaé
avec : Claude Degliame
scénographie : Jean-Michel Rabeux, Jean-Claude Fonkenel
assistanat à la mise en scène : Vincent Brunol
lumières : Jean-Claude Fonkenel
régie générale : Denis Arlot