La guerre d’Algérie en ligne de mire : Fictions postcoloniales à l’épreuve. Défaite/Victoire.

Laurent Gaudé
Laurent Gaudé

Le neuvième roman de Laurent Gaudé, Ecoutez nos défaites, interroge la guerre, qu’elle soit, déclarée ou feutrée, dans le présent d’une Méditerranée bouleversée, submergée par ses identités particulières. Pour en mesurer les dimensions, il creuse l’interrogation dans une profondeur historique qui, dépassant cette Méditerranée pour un de ses exemples, s’étend jusqu’au continent américain avec la guerre de Sécession et Grant, point de référence le moins bien intégré, à mon sens, au reste des narrations croisées, mais qui lui permet de sonder la « défaite » au sein même d’une victoire. Dans un entretien, il a bien précisé que c’était « le langage du monde » qui l’intéressait.

La notion de « défaite » qui est au centre de sa construction narrative, est particulièrement intéressante car porteuse de significations pour les guerres d’aujourd’hui dans la mouvance de la décolonisation. Elle peut nous aider à éclairer une part des fictions postcoloniales prenant comme objet d’écriture la guerre d’Algérie (1954-1962), de plus en plus présentes dans le champ littéraire avec le rappel de quelques titres et des fictions plus récentes sur lesquelles nous nous attarderons : celles de Maïssa Bey, Claire Tencin, Michel Serfati et Joseph Andras.

Dès l’exergue du récit de Laurent Gaudé, fil rouge de notre interrogation, nous sommes dans le ton en quelque sorte, même s’il faut y revenir en cours de lecture pour décoder la citation de Constantin Cavafy dans un texte qui exhorte Antoine à saluer Alexandrie qu’il perd. La perte n’est ni la négation de l’antériorité ni la fin de tout. Puis au « tu » de cette exhortation se substitue un « je », celui du personnage principal qui médite sur la sensation du temps qui passe et qui engrange en soi ce que l’on a vécu, en couches superposées. Son nom, Assem Graïeb, est un nom d’emprunt, celui d’un « chasseur, tueur de la République » : une nouvelle mission est sur le point de lui être confiée où il sera « français d’origine algérienne, ou tunisienne, ou libanaise ». Il traque les hommes que le pouvoir lui désigne, sans discuter et apparemment sans état d’âme… jusqu’à ce jour. C’est justement la fêlure qui ne va cesser de s’agrandir qui permet à toute la fiction de se construire. Le moment semble venu d’un ressenti du malaise, de la contestation, de cette « immense gueule intérieure ». Il songe alors à un grand joueur d’échecs qu’il a observé sans savoir « s’il redoute davantage la défaite ou la solitude qui suivra la victoire ». Lui-même, tueur de la République, n’a jamais pu dire « si nous gagnions ou perdions car il faut toujours recommencer ».

Il rencontre, ce soir-là, une femme dont l’origine est précisée, « irakienne » avant même que son prénom ne soit donné, Mariam. Ils passent la nuit ensemble sans se mentir ni vraiment se confier mais en s’acceptant dans leur singularité respective : deux prénoms, Assem et Mariam, deux corps, deux désirs, deux professions. Un agent secret et une archéologue : tous deux, à leur manière, combattent les forces de l’obscurantisme. Durant cette première nuit, elle lui raconte Mariette Pacha (François Auguste Ferdinand Mariette), la statue de Bès, le Sérapéum, la forme du pied du dernier prêtre dans la poussière, le rôle de violation et de conservation de l’archéologie. En retour, Assem lui récite un poème de Cavafy, leur talisman jusqu’au terme de la fiction.

Ecoutez nos défaitesAprès ces premières pages consacrées au couple du présent, entre en scène un troisième personnage, Sullivan, américain, exerçant le même métier qu’Assem, dans une scène de guerre en Afghanistan où il est sauvé in extremis par les siens. Ce sauvetage marque sa rupture avec son métier qui sert de prétexte narratif pour donner un contenu à la nouvelle mission d’Assem : il se verra confier l’évaluation de la « fiabilité » actuelle de Sullivan, revenu en mille morceaux d’Afghanistan, après avoir aussi participé à la capture de Ben Laden à Abbottabad et à son éventuelle « neutralisation ».

On quitte alors la fiction du présent pour plonger dans l’Histoire. Cette cohabitation, fréquente chez Laurent Gaudé, est portée à son point extrême de télescopages suggestifs et de parallèles inattendus, demandant un lecteur actif et en éveil. Le romancier choisit Ulysses S. Grant (1822-1885), commandant les troupes nordistes durant la guerre de Sécession et devenu le 18è président des États-Unis ; Haïlé Sélassié, empereur d’Ethiopie (1892-1975) aux prises avec Mussolini dont il ne reconnut jamais l’autorité ; et plus avant dans l’Histoire, Hannibal (247 av. JC -183 ou 181 av. JC), le Carthaginois contre Rome. Laurent Gaudé aime à lier actualité et grande Histoire pour, ici, interroger les notions de défaite et de victoire, pour tenter des comparaisons et mettre en résonance. Il choisit aussi des vaincus plus célèbres que leurs vainqueurs, du moins au moment de leur défaite : ainsi l’empereur d’Ethiopie prononce un discours en 1936 à la Société des Nations, encore d’actualité aujourd’hui, cité dans le roman. Au moment même où il est vaincu, aux yeux du monde, Haïlé Sélassié « sent […] quelque chose qui ressemble à la victoire comme si ce long chant de vaincu qu’il vient de prononcer balayait les insultes et annonçait des joies encore invisibles » (pp. 157 à 165).

La première des quinze parties qui composent ce récitatif aux intonations épiques se clôt sur Sullivan et porte comme titre le nom d’une ville, là où la mission est confiée à Assem et là où il a connu Mariam, « Zurich ». Notons que les quatorze autres titres égrènent des noms de villes ou de quartiers et régions, tous méditerranéens, en dehors du triangle de vie du couple central : Zurich, Paris, Genève. Nous reconnaissons ou découvrons : Argos, Erbil (plus familière d’être nommée ces derniers jours de 2016 puisque proche de Mossoul ; le sac du musée de Mossoul étant raconté juste avant), Beyrouth, Al-Jnah Street, Capoue, Addis Abeba, Zama, La Cyrénaïque, Libyssa, Alexandrie, Tripoli et Canne della Battaglia. Au lecteur lui de découvrir ce que cache un nom et en quoi il fédère les éléments de la fiction de chaque partie. On ne peut entrer dans le détail de cette construction narrative vertigineuse mais on peut en relever certains procédés mettant le lecteur au plus près du sens du poème en prose qui termine le roman (p. 279-282) en une reprise incantatoire du titre. Selon les parties, le trio d’acteurs d’aujourd’hui est convoqué plus ou moins longuement et le romancier l’entrecroise avec chacun de ses personnages historiques. Ainsi, pour la troisième partie, « Erbil » : on lit un entrelacement de paragraphes courts des différents « sites » choisis par la fiction, au cri qui les réunirait tous de « Chargez ! » et « A l’attaque ! ». Ce qui est dit de la guerre de Sécession pourrait s’appliquer aux autres conflits d’hier et d’aujourd’hui : « C’est à cela que ressemblent les victoires : les blessés claudiquent et les mourants gémissent, comme dans une défaite ».

Simultanément, le premier leitmotiv du roman ponctuant ces évocations guerrières est le vacillement des « tueurs de la République » : Assem en est au premier stade, pourrait-on dire, alors que Sullivan l’a accompli et son changement d’identité en est une des marques : Job se fait exploser et, comme les vaincus d’hier et d’aujourd’hui – le corps de Ben Laden, par exemple –, n’aura pas de corps identifiable. Ce premier stade est assez avancé puisque, dès le début de la fiction, Assem se souvient de son oncle qui lui avait posé la question, lorsqu’il se préparait à entrer dans ce métier : « Es-tu prêt à partir ? » Elle prend sens quand il vacille : « Au départ, déjà, il faut accepter l’idée d’être amputé de ce qui vous est le plus cher. Au départ, déjà, la certitude qu’il n’y aura aucune victoire pleine et joyeuse ».

Le second leitmotiv est entièrement porté par Mariam et son entêtement obstiné d’archéologue qui cherche à conserver les signes, les traces de l’Histoire humaine. Comme elle le pense à Erbil, après le sac du musée de Mossoul : « Ce qui reste, c’est ce qu’elle cherche, elle. Non plus les vies, les destins singuliers, mais ce que l’homme offre au temps, la part de lui qu’il veut sauver du désastre, la part sur laquelle la défaite n’a pas de prise, le geste d’éternité ». Et face aux « hommes en noir », ceux de l’État islamique (jamais nommé ainsi) ou les fascistes espagnols de Franco, « ce qui se joue là, dans ces hommes qui éructent, c’est la jouissance de pouvoir effacer l’Histoire ».

Cette quête à laquelle elle ne renonce pas, quelles que soient les péripéties de son histoire personnelle (cancer, rupture amoureuse douloureuse), elle parvient à la transmettre, contaminant Assem, à son corps consentant. Ainsi, attendant d’être conduit auprès de Sullivan à Beyrouth, il pense au lynchage de Kadhafi auquel il a assisté, sur la route entre Syrte et Misrata, et simultanément à la vision des vestiges de l’Antiquité : « Les colonnes romaines étaient face à la mer comme des stèles du temps et le crépitement des armes était laid face à leur immobilité. Il avait senti, alors, comme il le sent aujourd’hui, que c’était à ce temps-là qu’il appartenait, lui, le temps de l’urgence, de la guerre, le temps de l’action ». Il se récite des vers de Mahmoud Darwich – inventés comme Laurent Gaudé l’a dit dans un entretien – car il est nécessaire pour lui de convoquer alors dans son texte le grand poète palestinien, car le monde lui a volé les mots : il n’a été qu’une succession d’actes qu’il a acceptés d’accomplir. Et lorsqu’il retrouvera Sullivan-Job, il comprendra qu’ils partagent « la même morsure » et gémissent « de la même défaite ».

Par son métier, il est toujours en guerre : « Mais où est la victoire lorsque tout continue sans cesse ? […] Une victoire qui clôturerait vraiment un état de guerre, et construirait la paix ? ». Assem est de plus en plus habité par la voix de son oncle « qui lui a mis dans les mains les poèmes de Pasolini, de Darwich, de Césaire pour qu’il connaisse la voix rebelle du monde ». Mariam, elle, est sûre de la justesse de sa quête d’archéologue. La contamination d’Assem par Mariam est accomplie lorsqu’il décide d’enfouir dans le site de Canne della Battaglia où il y eut des milliers de morts, la statue du dieu Bès « qui veille sur les morts et chasse les mauvais esprits » : « Écoutez nos défaites […] Il la glisse et c’est sa façon de proclamer sa défaite à lui, de lui donner un nom. Il n’est pas triste, il le fait avec douceur et sérénité. Nous avons perdu. Non pas parce que nous avons démérité, non pas à cause de nos erreurs ou de nos manques de discernement, nous n’avons été ni plus orgueilleux ni plus fous que d’autres, mais nous embrassons la défaite parce qu’il n’y a pas de victoire et les généraux médaillés, les totems que les sociétés vénèrent avec ferveur, acquiescent, ils le savent depuis toujours, ils ont été trop loin, se sont perdus trop longtemps pour qu’il y ait victoire. Écoutez nos défaites. Il la glisse et ce pourrait être Mariam qui le fait, à l’autre bout de cette mer Méditerranée qui a connu tant de lumière et de sang ». Lire le roman de Laurent Gaudé, c’est nécessairement relire les guerres quelles qu’elles soient. Comme il le disait sur RTL, en septembre 2016, le combat passe par les mots, même si l’efficacité d’un roman face à la barbarie n’est pas démontrée. Une de ses convictions est bien que « l’écrivain est peut-être la voix rebelle du monde ».

sans-titre6Je ne reprendrai pas le titre de Claire Devarrieux dans Libération : « La légende des siècles – Laurent Gaudé part en guerres » pour célébrer une sorte de Victor Hugo new look. Je privilégierai surtout le socle de réflexion que ce roman nous offre pour une guerre qui travaille les sociétés française et algérienne, à juste titre : la guerre d’Algérie, en m’arrêtant sur des fictions postcoloniales. Précisons que si la guerre d’Algérie n’apparaît pas dans aucun des romans de Laurent Gaudé, elle est l’objet d’une fiction théâtrale, Les Sacrifiées, en 2004, chez Actes Sud.

Il y visite surtout le destin de trois femmes de générations successives permettant d’évoquer la guerre, l’émigration, l’islamisme. Son texte, « A propos de la pièce », est à citer dans le cadre de notre réflexion pour faire le lien entre son roman et les récits que nous allons évoquer :

« Je fais partie de la génération des enfants de ceux qui eurent « vingt ans dans les Aurès » et j’ai le sentiment que quelque chose nous a été transmis de là-bas. Une transmission par défaut. Nos pères ont perdu en ces terres un peu d’eux-mêmes et cette chose perdue nous a été léguée. Comme un regret. Comme un souvenir de jeunesse et de souffrance mêlé. Mon désir d’écrire sur l’Algérie a croisé celui de Jean-Louis Martinelli. Nous avons discuté. Chacun de nous d’eux semblait convaincu de la nécessité de porter au théâtre cette histoire qui continue à agiter notre société. Jean-Louis Martinelli m’a alors passé commande d’une pièce de théâtre. Je n’ai pu me lancer véritablement dans l’écriture des Sacrifiées que lorsque s’est imposée l’idée du triptyque.
Je ne voulais pas me cantonner à la période de la guerre d’Algérie mais accompagner mes personnages de cette période là à nos jours. La pièce s’est construite ainsi : trois parties, trois époques, trois personnages féminins. De la guerre d’indépendance (1954-1962), à la montée de l’islamisme (les années 1990) en passant par l’émigration des années 1970-1980, nous suivons le destin de Raïssa, Leïla et Saïda.
Les Sacrifiées n’est pas une pièce sur l’histoire de l’Algérie. Ni sur l’histoire des relations franco-algériennes. Je ne suis ni historien ni analyste politique. Je suis dramaturge. Si l’histoire est présente – et elle l’est – c’est uniquement comme matériau pour la fiction. L’enjeu est là pour moi : parvenir à faire, à partir de cette matière réelle et contemporaine, une œuvre théâtrale. Et de ce fait, faire du théâtre le lieu où résonnent les tragédies d’aujourd’hui.
Les Sacrifiées, c’est l’histoire de trois femmes : Raïssa, Leïla et Saïda plongées dans la tourmente. Chacune croit, à un moment donné, au bonheur. Et pour chacune, la promesse du bonheur est repoussée parce que l’Histoire fait irruption dans leur vie et saccage tout. Elles sont, sans cesse, dépossédées et contraintes au combat. C’est bien de cela dont il est question. Faire entendre, sur un plateau de théâtre, à travers ces trois personnages, le cri de rage et de révolte de ces femmes ».

Laurent Gaudé, né en 1972, invite lui-même par l’allusion de sa première phrase à évoquer une « bibliothèque » française sur cette guerre du côté de ceux pour qui elle a été une remise en question de leurs certitudes. On sait qu’il y eut en France, tout au long du processus colonial, des écrivains soucieux de décrire et d’évoquer l’Algérie dans des termes différents ou opposés au consensus général. Au moment de la guerre et malgré saisies et interdictions, d’autres voix s’élèvent. Ainsi, en 1960, Noël Favrelière (1934) faisait paraître aux éditions de Minuit, Le désert à l’aube, qui inspira le film de René Vauthier (1928-2015), Avoir vingt ans dans les Aurès (1972) qu’évoque Laurent Gaudé.

Noël Favrelière
Noël Favrelière

La même année, sous le pseudonyme de Maurienne, Jean-Louis Hurst (1935-2014), faisait paraître aux mêmes éditons, Le Déserteur et Maurice Maschino (1931), Le Refus, chez Maspero. Comment ne pas citer, plus tard, en 1967, Elise ou la vraie vie de Claire Etcherelli (1934) qui obtint le prix Femina ?

Rappelons aussi dans la capacité à brouiller les frontières entre témoignage et fiction avec une efficacité redoutable contre le confort du lecteur, les 80 exercices en zone interdite (1961) de Daniel Zimmermann (1935-2000), publié chez Robert Morel, ce fut un grand succès de librairie, très vite interdit. Cette publication vaudra à l’auteur, entre autres, une lettre de Sartre, un blâme de sa section du Parti communiste, un article élogieux dans Témoignage chrétien et un procès en correctionnelle pour injures à l’armée… Nouvelles de la zone interditeEn 1988, il publie une nouvelle édition augmentée, Nouvelles de la zone interdite. Il emprunte ce que Zohra Bouchentouf-Siagh nomme une « poétique de l’indicible », en usant « d’une langue rude et réduite au minimum mais dont le pouvoir de « résonance » continue bien après la lecture, parfois jusqu’à l’obsession ». Sur un autre registre mais passionnant à lire parallèlement et la même année, chez Julliard, le roman, La Grotte, du général Georges Buis, faisant revivre les opérations d’un escadron dans les Aurès, pilonnant la région à la recherche d’une grotte qui serait le cœur de la « rébellion ». Il y aurait bien d’autres titres à citer pour mieux approcher cette Histoire entre deux pays. Ainsi, dans la décennie 90, les publications se font plus nombreuses : Georges M. Mattei (1933-2000) édite La Guerre des gusses qui est le récit de l’expérience vécue d’un rappelé dont on a pu dire que c’était un livre « insoutenable » mais indispensable.

Au début de ce XXIe siècle, les fictions postcoloniales changent de ton et d’énonciateur. Certaines œuvres renouent avec les générations précédentes mais la guerre d’Algérie peut apparaître au cours d’un récit auquel elle n’est pas consacrée. C’est le cas, par exemple de Sorj Chalandon (1952), dans Profession du père (2015). Ce jeune garçon, Emile, vit un huis clos effrayant à cause de la folie et de la violence du père. Mais venons-en à une nouvelle génération, non impliquée comme actrice dans le conflit, qui intègre dans ses fictions la guerre d’Algérie. C’est le cas de deux romans dont on a beaucoup parlé : Des Hommes (2009, quatre prix littéraires) de Laurent Mauvignier (1967) et Où j’ai laissé mon âme (2010, deux prix littéraires) de Jérôme Ferrari (1968). Sur cette lancée d’un retour de mémoire « algérienne » dans le « récit national », le Goncourt est attribué à Alexis Jenni (1963) en 2011 pour L’Art français de la guerre. Ce dernier roman est exemplaire de l’intérêt et de l’ambiguïté que soulève la question coloniale. L’Indochine a une place conséquente dans le roman et l’Algérie, après la Seconde Guerre mondiale, une place importante. La condamnation de « la guerre » dans sa généralité ouvre le roman avec la guerre néo-coloniale qu’a été la première guerre du Golfe. Puis le narrateur poursuit une ligne mélodique plus transversale dans l’ensemble du roman : rendre sensible son lecteur aux heurs et malheurs de l’armée française, faire que les Français regardent d’un autre œil leur armée et portent un jugement moins tranché sur les guerres coloniales, les obligeant à affronter l’impensé colonial. Pour cela, la fiction s’appuie sur la vie d’un légionnaire, Victorien Salagnon qui, après avoir été un peu par hasard dans la résistance, s’est engagé pour l’Indochine et continue en Algérie : de la Seconde Guerre mondiale à la guerre d’Algérie, c’est ce que le romancier nomme « la guerre de vingt ans : 1942-1962 ». On a aussi les retombées des guerres coloniales avec le personnage de Mariani et ses groupes d’autodéfense et des pages particulièrement hostiles contre le film La Bataille d’Alger de Pontecorvo et le FLN à la fin de cet énorme roman, en une place stratégique conclusive dont l’auteur est bien conscient comme Alexis Jenny le dit dans un entretien avec Baptiste Liger dans L’Express, le 2 novembre 2011 : « Je sais bien que l’Algérie n’est pas la France, mais il me semble que c’est une erreur de parler de guerre coloniale. C’est avant tout une guerre civile […]. Tous les autres n’ont ici plus le droit à l’Histoire, à l’image des pieds-noirs… Leur présence même interdisait la résolution du conflit. Dès lors, il ne faut jamais oublier que ces deux pays et leurs ressortissants ont des racines communes, beaucoup de choses à se dire ».

Cette réhabilitation de Salignon, Alexis Jenni la revendique : « Souvent, quand on parle aujourd’hui de personnes comme Victorien Salagnon, c’est mal vu. Ça n’est pas bien. Mais qu’est-ce que ça signifie, d’arriver en 1946 en Indochine? Qu’est-ce que ces types ont vécu? Quoi qu’on pense des Bienveillantes, on peut reprocher à Jonathan Littell l’incohérence du personnage de Max Aüe […] Alors, j’ai tenté de donner à mon héros une certaine logique. Salagnon, c’est un type qui a fait des études et qui se retrouve dans quelque chose qui le happe. Que se passe-t-il quand un individu a priori pas élevé pour une telle aventure se retrouve propulsé en Indochine ? Il correspond un peu à l’image caricaturale que j’ai du lecteur de L’Art français de la guerre, appartenant à une classe moyenne cultivée. J’en ai assez du discours classique et rassurant, comme « les tortionnaires sont des salauds ». Ça, c’est facile. Le type intelligent, que fait-il en situation de guerre ? ».

Il serait intéressant de relire les héros de Jérôme Ferrari, Laurent Mauvignier ou le Victorien Salignon d’Alexis Jenni à l’éclairage de l’ouvrage de Charlotte Lacoste, Séductions du bourreau. Enfin, dans ces fictions postcoloniales, on s’intéressera plus particulièrement à quatre récits à la tonalité différente, marquant une étape décisive dans l’approche des mémoires franco-algériennes de la guerre : il y a tentative de sortir du « duel » colonial pour l’observer et le représenter autrement et de réfléchir à la transmission, involontaire par les « aînés », souvent mortifère, nourrissant parfois une rancœur diffuse à l’égard du pays perdu et de ses habitants.

Maissa Bey
Maïssa Bey

Maïssa Bey, née en 1950, publie en 2002, Entendez-vous dans les montagnes, mixte de La Marseillaise et d’un chant patriotique algérien, Min Djibalina (De nos montagnes). Dès la dédicace et la photo du père, nous savons que nous abordons un document mis en fiction par une fille adulte. C’est une belle photo de l’image idéale du père : un homme souriant entourant de ses bras ses deux enfants posés sur ses genoux. Puis le récit commence. Une femme est dans un train en France. Deux autres passagers la rejoignent, une jeune fille de vingt ans et un homme d’une soixante d’années dont le visage se superpose à celui du père et à celui du personnage du roman qu’elle est en train de lire, Le liseur, qu’elle l’a choisi « pour quelques passages lus en le feuilletant, des questions posées par cet homme qui interroge son père pour comprendre le passé ». Ce passé a en son centre la torture, devinée dans les monologues intérieurs de l’homme assis dans le train. L’objectif de la narration est de comprendre l’indifférence des bourreaux, la ligne invisible qui fait qu’un homme bascule de l’humain dans l’inhumain.

Le face à face silencieux se resserre : cet homme qui a sensiblement l’âge du père de la femme et elle ne peut s’empêcher de penser qu’il peut avoir été un de ceux qui l’ont torturé et tué. Une fois de plus, en son for intérieur, elle tente de redessiner le portrait du père à partir de quelques photos. Les quelques phrases échangées avec réticence avec l’homme du train lui ont confirmé ce qu’elle pressentait : il avait été « appelé » pendant la guerre d’Algérie. Pour s’esquiver, elle se réfugie dans ses propres pensées : « Elle a quitté ce pays pour venir se réfugier ici. Quelle ironie de l’histoire ! Elle, la fille d’un « glorieux martyr de la révolution », d’un homme exécuté pour avoir voulu chasser la France de son pays, la voilà qui cherche refuge chez ceux que, lui, l’instituteur, le héros aujourd’hui célébré par tant de commémorations et dont l’école du village porte le nom, a combattus ! ».

Mais l’étau se resserre car l’homme reprend la parole et lui dit qu’il était à Boghari, ce qui la fait sursauter puisque c’est sa ville de naissance. Elle revient alors sur son interrogation antérieure sur les limites de l’humain. Elle essaie d’imaginer « LA scène » mais, comme toujours, elle n’y parvient pas : « Toute petite déjà, elle essayait de donner un visage aux hommes qui avaient torturé puis achevé son père avant de le jeter dans la fosse commune. » La scène qu’elle veut imaginer sans le pouvoir est donnée dans le monologue intérieur de l’homme qui se souvient de ce « rebelle » différent des autres.

La jeune fille intervient pour dire son incompréhension du silence autour de la guerre d’Algérie. La femme lui répond en dénonçant les « silences » et les « blancs » de l’histoire de la guerre, de part et d’autre. L’homme et la femme ne se parleront pas directement et c’est juste au moment de descendre du train qu’il lui dira qu’elle a les yeux de son père, la reconnaissant comme fille de ce père. C’est un nouveau paradoxe que celui qui l’aide à franchir la distance au père soit celui qui la fait disparaître. Car cette femme sait évoquer le « héros » mais l’image du père s’y dissout et ne peut plus être reconstituée. Fille de héros certes mais fille, orpheline de père. Ce dévoilement autobiographique, à cause même de la forme qu’il prend dans ce récit et dont Maïssa Bey a dit, à maintes reprises dans des rencontres, combien l’écriture en avait été douloureuse, sort l’Histoire de son conventionnalisme. L’héroïsme du père réel n’a pas entraîné une idéalisation de la représentation paternelle dans un pays qui vit encore de la violence et des cassures de l’histoire du passé et du présent.

Entendez-vous dans les montagnes

Claire Tencin
Claire Tencin

Ce récit court mais concentré, provoquant des effets durables, nous renvoie à d’autres fictions qui mettent en scène un père. Différemment mais c’est aussi d’un père transformé par la guerre d’Algérie que nous parle Claire Tencin, choisissant pour titre une des phrases obsessionnelles de ce dernier : « Je suis un héros j’ai jamais tué un bougnoul » (2012), dans un récit qui paraît dix ans plus tard, ne rencontrant pas le public qu’il méritait. Dans un récit tranchant comme une lame de couteau car l’écriture ne laisse pas une minute de répit, la narratrice (« je », Claire Tencin elle-même ?) raconte son père, gendarme, revenu complètement transformé des guerres coloniales (Indochine et surtout Algérie). L’anecdote est relativement simple : ce gendarme ne termine jamais sa guerre et l’installe au cœur de sa famille par sa violence physique et verbale. Le style en fait tout le prix en rendant cette violence palpable.

La narratrice de Claire Tencin raconte son père, gendarme de province et ancien soldat volontaire d’Indochine et d’Algérie. L’intérêt du récit réside essentiellement dans le fait que, pour elle et ses proches, la guerre d’Algérie ne s’est pas finie en 1962 avec les Accords d’Evian, elle a poursuivi son œuvre destructrice de manière sournoise, au sein des familles. L’écriture rend compte de toute la violence et de toute la vulgarité du père, reflets du racisme de cette guerre. La phrase-titre, la fille l’entend depuis toujours : « Mon père a déclaré ça, assis au bout de la table, comme il avait toujours été, à la place du chef, dominant, éructant, rugissant de cette place, figure de proue de la galère familiale ». Ce père est en colère et la colère ne le lâche qu’avec sa mort. L’héroïsme qu’il proclame, sa fille a du mal à y croire, elle qui a vécu quotidiennement la haine raciste du père et sa violence contre sa femme et ses enfants : « Les mots ne font pas de deuil, ils se réveillent, plus tenaces que la mort. J’ai été réveillée dans mon lit, affalée devant ma télé à zapper au milieu de l’ennui, toute chamboulée d’entendre les mots « héros de guerre », satanés mots qui en ressuscitent d’autres, esprits des morts qui circulent sur les ondes.
Je suis un héros j’ai jamais tué un bougnoule, ai-je commencé à écrire ».
En donnant son année de naissance, 1963, la narratrice insiste sur l’authenticité de son témoignage et les prolongements néfastes de la guerre : « je suis née à la fin de la guerre d’Algérie et au début d’une autre guerre, celle qui allait continuer de se poursuivre dans le corps énervé de mon père pendant quarante ans » avec des projectiles – mots et coups – contre tous ceux qui l’ont trahi. Honte, impuissance, haine, la fille radioscopie ce père pour comprendre sinon admettre cette violence. Et le récit se termine par la dénonciation de l’oubli de ces soldats : « Je l’ai entendu se gausser dans le ciel tristounet du village, il m’a crié, Tu les as vus, les cons ? Ah, les cons ! Et toute la rue a ri avec lui, les passants, les buveurs dans les cafés, les vaincus avec l’étendard, j’ai ri aussi. Vive la France ! ».

La guerre d’Algérie s’est poursuivie, se poursuit encore, dans l’islamophobie actuelle, dans la mémoire confuse de jeunes rebelles à l’État français, État qui a bu le calice de l’indécence jusqu’à la lie en ne reconnaissant que du bout des lèvres les massacres d’octobre 1961 en plein Paris. Mais les Français dans leur ensemble en sont bien les complices, planqués dans la métropole pendant cette guerre, indifférents aux crimes d’État du passé, à l’image du monde médiatico-littéraire n’ayant offert aucun éclairage à ce livre superbe d’intransigeance – une littérature qui a, visiblement (pour reprendre Gracq puis Jourde), trop d’estomac ! ».

Je suis un héros

Dans une perspective moins trash et avec un horizon plus optimiste, Michel Serfati (1953), publie son premier roman en 2015, Finir la guerre. Si le père de la narratrice du précédent récit parlait peu des actions de sa guerre même s’il éructait à longueur de temps, celui d’Alex entre dans le récit, pendu, s’étant suicidé cinquante ans après la fin de la guerre. « La masse lourde du cadavre pendait au bout de la corde, chargée d’un silence définitif, bras et jambes immenses. A côté de la chaise renversée, sous les pieds nus, gonflés et noirâtres, les deux pantoufles et une flaque. Alex s’immobilisa sur le pas de la porte, pétrifié devant cette scène incompréhensible. Il ne vit pas tout de suite le visage, le corps faisait face à la fenêtre, mais il sentit l’âcreté de la pisse, mêlée à une odeur de renfermé, non, une odeur de merde qui giflait, il étouffa un cri. A pas feutrés, comme pour ne pas réveiller le défunt, il avança et le contourna à distance prudente… ».

Michel Serfati
Michel Serfati

Même s’il y a une grande distance entre ce père taiseux et ce fils, bien malgré lui, héritier, le suicide l’oblige à chercher le secret de cette vie. Dans les tiroirs, il trouve une lettre que son père a reçue récemment d’Alger. Il prend la décision de se rendre dans cette ville pour découvrir et comprendre où son père « a laissé son âme » pour reprendre le beau titre de Jérôme Ferrari. Il y rencontre Kahina, la jeune femme auteure de la missive, qui lui apprend que son père est considéré par elle comme un héros puisqu’il a tenté de sauver son propre père l’été 1959. Il va donc, avec elle, sonder ce mystère qui lui révèle bien autre chose mais aussi une attirance certaine vers Kahina, partagée. Tous deux déambulent dans Alger avec ses lumières et ses échecs : ils se reconstruisent en dépassant le poids des pères et la culpabilité de leurs actes.

Finir la guerre

Joseph AndrasC’est sur une autre « matière » que le « père » qu’a travaillé Joseph Andras, né en 1984, avec De nos frères blessés en 2016. Au-delà des remous suscités par son refus de jouer le jeu médiatico-littéraire, ce qui nous intéresse dans ce récit remarquable et qui vient ici conclure ce quatuor de fictions courtes et condensées mais toutes aux résonances profondes, c’est la capacité du romancier à prendre en charge un document : l’enquête de Jean-Luc Einaudi, Pour l’exemple. L’affaire Fernand Iveton, avec une préface de Pierre Vidal-Naquet, et à en faire un récit prenant, engagé et éminemment littéraire, au sens noble du terme. En ouvrant le livre et en repérant tout de suite dans le titre la citation du poème d’Annie Fiorio-Steiner que j’avais publié dès 1989 dans mon Anthologie de la littérature algérienne (Bordas-Enap), je me demandais ce que j’allais apprendre de ce destin qui me fascinait depuis longtemps et comment le récit n’allait pas me tomber des mains. Déjà, en 1990, Rachid Boudjedra avait choisi Iveton come un des trois personnages structurant son roman, Le Désordre des choses et, lui aussi, s’appuyait sur l’enquête d’Einaudi. J’avais cherché en vain, dans l’essai d’A. Camus, Réflexions sur la guillotine, écrit alors que cette « affaire » battait son plein – ce n’était pas rien de guillotiner un Français d’Algérie pour son engagement dans la résistance contre le colonialisme – une vraie défense d’Iveton et j’avais dû me contenter d’une simple mention qui ne nommait pas le condamné : « l’ouvrier communiste qui vient d’être guillotiné en Algérie pour avoir déposé une bombe (découverte avant qu’elle n’explose) dans le vestiaire d’une usine, a été condamné autant par son acte que par l’air du temps. »

Il faut préciser : explosif réglé à une heure où il ne pouvait faire de victimes : Roblès en avait informé Camus et lui avait demandé d’intervenir, ce que Camus avait refusé. Je n’ai pas retrouvé ce qu’en dit Joseph Andras à la fin de son texte sur André Abbou et sa passionnante enquête, Albert Camus entre les lignes (1955-1959). JDans la préface à l’édition américaine de Plaidoyer pour un rebelle (1967), Emmanuel Roblès précisait : « Pour ne pas gêner la famille de la victime et à la demande de ses amis, j’ai situé la scène en Indonésie où la guerre contre la tutelle hollandaise a ressemblé, par bien des aspects, à la guerre de libération en Algérie. J’ajoute que cette œuvre devait être créée en 1960, c’est-à-dire très près de l’événement qui l’avait inspirée. ». Ce déplacement de l’Algérie à l’Indonésie ne s’explique d’ailleurs que si la pièce est écrite pendant la guerre car après, au contraire, il ne se justifiait plus, en tout cas du point de vue de la famille d’Iveton. Fernand Iveton est une figure de la guerre de libération et le poème d’Annie Fiorio-Steiner écrit le jour de son exécution, à la prison de Barberousse – « Ce matin ils ont osé/ ils ont osé/vous assassiner » –, l’a inscrit au plus intime de la mémoire algérienne, au pays même. L’écriture de cette pièce éclaire sur l’engagement d’Emmanuel Roblès dans le conflit algérien. Pour l’édition américaine toujours, dans la préface, celui-ci en a donné la source : « Près d’Alger, en 1957, un ouvrier français, solidaire de l’insurrection algérienne, plaçait une bombe dans l’usine électrique où il travaillait. Il fut admis à l’enquête qu’il avait réglé l’engin pour que l’explosion ne produisît que des dégâts matériels. Son acte relevait du sabotage révolutionnaire, non du terrorisme aveugle. On le guillotina. Il ne peut bénéficier de ces mesures de grâce qu’on accordait à certains terroristes algériens. Dans un climat de passions furieuses ou désespérées, la justice, pour lui, se montra expéditive. ».

Roblès donne toute une gamme de positionnements des Français d’Algérie à travers le juge Hazelhoff, le médecin, le Dr. Van Rook et Keller, traitant les trois personnages avec beaucoup de respect. Si sa position est peut-être plus du côté des deux premiers, celui qui force son plus grand respect est bien Keller. Dans le travail sur la psychologie de ce personnage et sur les propos et les actions qui sont les siens, il y a chez Roblès l’acceptation et la reconnaissance du fait national et de l’exigence de liberté, de dignité et d’indépendance du peuple colonisé. Le fait colonial a vécu et il ne propose pas un aménagement. Là où il s’inscrit en faux, c’est par rapport au terrorisme : toute la pièce vise à montrer l’innocence de Keller en tant que « terroriste aveugle ».

Pourtant, malgré toutes ces informations et ces œuvres antérieures ou grâce à elles…, la lecture de De nos frères blessés enthousiasme, confirmant le pouvoir de la littérature de faire signifier les êtres, les faits et le contexte autrement, par ses choix et son travail d’écriture. Joseph Andras ne fait pas d’Iveton un super-héros, comme il le souligne dans un entretien donné à El Watan en mai 2016 : c’est un militant convaincu mais jusqu’au bout – les lettres citées le montrent – il croit qu’il va être gracié tant sa condamnation expéditive ne peut tenir la route d’un point de vue juridique : « Fernand Iveton n’était pas un franc-tireur de nature, un marginal par principe ». Le récit lui rend toute son humanité, renforcée par le rôle central que Joseph Andras donne à Hélène son épouse et donc à l’amour qui les lie : « son amour pour Hélène est à ce point éclatant qu’il était impossible d’en faire l’impasse : Fernand aime – sa femme, sa terre, son ami d’enfance et la justice sociale ». Son ami d’enfance, c’est Henri Maillot, l’intellectuel au destin célèbre également mais que le romancier n’a pas choisi, lui préférant Iveton : « Je tenais à cette parole populaire, où les terrains de foot sont plus familiers que les bibliothèques ». L’humanité d’Iveton, c’est aussi qu’il est « l’auteur d’un fiasco ». On retrouve ici les notions de victoire et de défaite telles qu’elles sont développées dans le roman de Laurent Gaudé. La langue de Joseph Andras mêle des évocations de la ville dont on sent qu’il la connaît bien et le mélange de français et d’arabe qu’on y entend quotidiennement : « Cette cohabitation des langues participait du projet (et sans traduction en bas des pages pour le lecteur francophone – j’y tenais) ».

Le titre – Joseph Andras a été touché par le poème trouvé dans l’enquête Einaudi – lui permettait de rendre Iveton à sa communauté résistante au-delà des clivages ethniques et religieux : « J’aimais ce « nos » : Fernand Iveton n’est pas seul dans son combat. Un militant conjugue toujours au pluriel ». Enfin à la question « pourquoi ce livre ? », Joseph Andras répond : « Nulle envie de « rejouer la guerre ». Plutôt de renouer les fils et de tracer, comme on tend la main, une autre voie : celle de l’idéal d’émancipation social et politique qui habitait les protagonistes. C’est un livre qui chahute les narrations officielles et effiloche les hauts drapeaux – des autorités françaises et du FLN ». La cohérence de son engagement « engage un autre horizon, pour penser l’Histoire, la mémoire et les liens qui unissent nos deux sociétés ». Joseph Andras se déclare ravi d’être publié aussi en Algérie : « Iveton devait être lu chez lui, c’est la moindre des choses ». « Chahuter les narrations officielles », c’est bien ce que font ces quatre récits, avec les moyens de l’art qui décuplent les effets sur les lecteurs, si tant est qu’ils les lisent…

Analysant en 2015, dans son ouvrage d’historien sur l’OAS, l’impact que la guerre d’Algérie a encore sans l’inconscient collectif en France, Alain Ruscio affirme : « La société française est aujourd’hui encore fortement marquée par la question algérienne. Il y a plusieurs millions de Français qui sont liés à l’histoire de l’Algérie pour des raisons différentes […] et toutes les raisons de continuer le combat mémoriel ». C’est donc une des raisons qui explique que l’heure est venue de fictions fortes sur cette guerre clivante pour la société française. Dans les perspectives qu’elles dessinent, elles me semblent rejoindre ce que le penseur camerounais, Achille Mbembe entend par pensée postcoloniale (« Qu’est-ce que la pensée postcoloniale ? », Esprit, n° 330, décembre 2006) : « La pensée postcoloniale est également une pensée du rêve : le rêve d’une nouvelle forme d’humanisme – un humanisme critique qui serait fondé avant tout sur le partage de ce qui nous différencie, en deçà des absolus. C’est le rêve d’une polis universelle parce que métisse […] Pour que cette polis universelle existe, il faut que soit reconnu à tous le droit universel d’hériter du monde dans son ensemble ».

Joseph ANDRAS, De nos frères blessés, Actes Sud, et éd. Barzakh (Alger), 2016 et« Iveton évolue hors des clous », entretien avec Walid Bouchakour, El Watan, 28 mai 2016
Maïssa BEY, Entendez-vous dans nos montagnes, éd. de l’Aube et éd. Barzakh (Alger), 2002
Laurent GAUDE, Les Sacrifiées, Actes Sud, 2004 et Ecoutez nos défaites, Actes Sud, 2016
Charlotte LACOSTE, Séductions du bourreau, PUF, 2010
Michel SERFATI, Finir la guerre, Phébus, 2015
Claire TENCIN, Je suis un héros j’ai jamais tué un bougnoul, éd. Le Relief, 2012