Franck Gérard : May 11, 2014 (Fifty-Three Days, journaux américains, 24)

© Franck Gérard
© Franck Gérard

NEW YORK /day twenty-four.

J’aime les fenêtres, j’aime regarder par cette ouverture sur le monde, au dehors. C’est toujours unique, singulier ; c’est le cadre déjà, le réel découpé ; c’est carré, rond, en losange… C’est un éloge à la lumière, à la photographie ou encore au cinéma.

Ce que je vous écris à l’instant n’est pas très original, je sais ; surtout que les deux premières images « photographiques » de ce monde ont été faites par une fenêtre justement ; Niepce et Daguerre. C’est juste que je me demandais comment commencer ce texte aujourd’hui. Alors j’ai regardé par la fenêtre et j’ai décidé de vous écrire de ma fenêtre.

Imaginez-vous au deuxième étage d’un petit immeuble modeste de Harlem, là-bas, à New York, avec vue sur la rue ; on voit un immense garage où est indiqué au néon sur un poteau « Car Wash & Lube » (et j’aime beaucoup cela). Ce garage est ouvert 24 heures sur 24. A proprement parler, leur principale activité est le lavage de voiture. Et tous les soirs, tous les matins, j’ai grand plaisir à les observer se jeter sur les voitures, quelquefois à 7 ou 8 pour lustrer, laver, polir, aspirer, rire aussi. Je suis espion, ils ne me voient pas derrière ma fenêtre. Lorsque les clients assistent à ce rite, les « nettoyeurs » n’aiment pas cela et le font sentir. Je regarde et pourrais écrire une thèse sur le sujet ; je pourrais rester toute la journée à les regarder travailler. Il ne se passe rien de bien extraordinaire mais tout est là. Ce matin, samedi, il y a une queue de folie qui bloque la rue ; pour faire laver sa voiture. Je remarque cet homme qui sort du magasin avec une bonne dizaine de peaux, pas de chamois, mais plutôt d’écureuil, et qui va sans doute faire le boulot lui-même, à la maison. Vu sa voiture à 200 ou 300 000 dollars, je comprends sa méfiance ! LOL ! Tiens, je tourne la tête et voilà une magnifique limousine noire qui vient faire sa toilette du soir. De l’autre côté de la rue, douze fenêtres allumées, douze scènes car aucun volet, store ou rideau. On mange, se lave, boit un verre, discute, regarde la télé… Mon Fenêtre sur cour personnel, et j’adore cela. Cela me rappelle cette femme que j’avais vue en face de l’appartement où je me trouvais alors, à Kiel, en Allemagne. Elle sortait de sa douche, nue et peignait ses longs cheveux noirs devant un miroir. Cela m’évoquait des peintures comme Le bain Turc. Et ce n’était pas dénué, pour moi, d’une forme d’érotisme.

Je pense aussi à ma fenêtre, où tous les jours la Loire me surprend ; et elle me manque ainsi que ceux que j’aime… Je dois, peut-être, fermer la fenêtre maintenant, pour vous conter, un peu, ma journée.

Je ne dors que très peu ; je subis le « jet lag » dans l’autre sens ; impossible de dormir avant 4h30 du matin. Je sors du lit à 10h00, mange, me lave et me donne à la rue. Je descends juste un peu, de la 110è à la 93è où je m’enfonce dans le métro. Un bonimenteur crie, veut « me vendre » Jésus. Un marchand du temple clamant les bienfaits de «Jisusse» ; franchement, j’hallucine! Mais il fait beau et chaud ; enfin (!) ; l’air est si doux. Je descends jusqu’à Spring Street mais là c’est plutôt l’Automne ! Il pleut à verse! Une seule différence, il fait chaud et humide, c’est un orage. Si je sors du métro à cet endroit-là, c’est parce que j’ai décidé de me faire le pont de Brooklyn. Avant, je mange ; je m’éclate, avec un peu d’hésitation au début, mais c’est le meilleur Fish & chips que j’ai jamais mangé ; je pense à Liverpool ou Leeds ! Où j’aurais pu vous écrire, aussi, des centaines d’histoires ; certaines sont toujours présentes en moi.

Je suis à Soho. Ayant fait le plein de graisses saturées, heureux, un peu mouillé après l’orage, je poursuis ma route vers ce pont légendaire. Je décide, avant tout, d’aller SOUS le pont car j’ai toutes ces images de film, tous ces fantasmes en moi. Et puis, j’aime beaucoup ces quartiers de « sous les ponts » ; moi-même, c’est là que je vis, par choix et par amour de ces sortes de « bout du monde ». Je marche, encore ; de moins en moins de restaurants, de boutiques ; j’arrive dans un quartier où c’est sûr, à 100 %, je suis le seul français du coin ; c’est comme une cité de banlieue, comme la ZUP où j’ai vécu, enfant. Les gens sont très pauvres, cela se ressent, mais très ouverts, très souriants. Cela me fait du bien. Je ne prends pas d’images car je savoure l’instant. Sous le pont, il n’y a rien. C’est « crade », ça suinte, c’est glauque ; rien à voir avec les films, peut-être que c’est de l’autre côté de la rivière, là où on a filmé ; mais il y une passerelle, non loin. Je la suis, arrive au bord de l’East River. Et à ce moment-là, je reste immobile, m’assois sur un banc et reste là, planté, pendant au moins 20 minutes ; je fais encore une fois le plein de beauté. Le ciel nuageux est une vraie peinture ; c’est un peu comme à Los Angeles ou Marseille, avec ce ciel bleu intense, mais je comprends que le relief des nuages me manquait.

Dehors, il pleut à nouveau, il est Minuit cinq pour moi, 6h05 pour vous… J’écris avec l’impression d’en faire un peu trop, ce soir. Mais tout est trop ; je me remplis jusqu’à l’overdose, presque… Je vois ce vieil homme qui fait « l’oiseau », je le shoote et décide de le suivre. De temps en temps, ses bras sont comme des ailes. Un autre, avec un T-shirt de Santana, écoute des airs de guitare et les mime. Un vrai champion d’«Air-guitare». L’image est faite et nous discutons car je n’ai pas été vraiment discret ; il me dit avoir oublié sa guitare à la maison, c’est pour cela qu’il joue dans l’air, l’air de rien. A nouveau l’orage, je trouve un abri et vois tous ces joggers trempés jusqu’aux os qui continuent à courir. Au loin, l’Empire State, flou, derrière la pluie. Aucun touriste dans le coin ! Je suis au bord de la route Interstate 495. Mais je replonge dans Manhattan au niveau de la 34è rue ; aperçois cette femme qui hèle, avec le bras, un taxi. Je prends l’image. J’avais déjà aimé tous ces gestes ; la manière de pointer du doigt ou celle avec trois doigts ou quelquefois comme le salut nazi ; et le taxi stoppe, la plupart du temps jaune, vous le savez. Une série à faire mais sérier ne m’intéresse pas. Je préfère le mélange, en général.

Un Homeless se balade avec une pancarte : « I need money for weed » ! Encore une hallucination. Je rentre dans un bar, raconte l’anecdote au serveur pour être sûr que « weed » signifie bien ce que je crois. Oui ! Je lui demande de confirmer que c’est bien illégal à New York ; ça l’est mais il me rétorque qu’il a le droit de l’écrire, « la liberté du discours » ! On rigole. Je décide de rentrer. Je fonce sur la quarante-sixième ; croise encore les «bouffons» de Broadway, touristes inclus, sortant des bus en groupe, coachés, autant dire aveuglés, par les lumières des publicités alentours, qui me brûlent les yeux… Je tombe sur un magasin immense dont je prends la vitrine, pour cette seule raison que je la trouve horriblement laide. Juste après, je regarde à l’intérieur et la scène est folle. C’est chez « Build a bear », un truc comme ça. Je vois un petit garçon, accompagné de sa mère, avec un ours en peluche tout plat. Une « employée » met l’ours sur un tuyau et le remplit, peu à peu ; il gonfle. Puis donne un cœur au môme ; il le frotte sur son propre cœur et elle le met dans l’ours avant de le « fermer », de recoudre le dos de l’ours. C’est une scène extrêmement émouvante, car l’enfant, d’environ trois ans, est plein d’amour pour ce petit ours qu’il vient de « faire naître ». C’est bien le but de cette société, mais je trouve que cela marche ; et même, très bien! J’ai envie d’aller aux toilettes, après cette bière, mais je suis dans un quartier où il n’y a plus rien. Soudain, au loin, une lumière, un « pub-restaurant » et je demande si je peux utiliser les toilettes ; finalement, je prends une autre bière. Je discute avec cet Irlandais, le barman. Et nous évoquons, nous évoquons, de Bobby Sands à nos vies. C’est une belle rencontre et une longue discussion.

Je trouve le métro et viens vous écrire, soudain envahi par un peu de cette tristesse qui ne peut être traduite que par un unique mot, « la Saudade ». J’ai sans doute trop écrit ; trop ressenti… Je viens de sortir dans la nuit. C’était beau toutes ces voitures du NYPD fonçant à au moins 100 à l’heure dans la nuit. Je n’ai pas mangé depuis cet inoubliable « Fish and chips ». Malgré tout, je suis rempli d’énergie ; ressens, en marchant très vite (alors qu’en rentrant je me sentais épuisé, après sept ou huit heures de marche), que cette ville commence à me nourrir, à moins que ce soit l’inverse ; qu’elle me phagocyte. Je comprends pourquoi on peut mourir vite, ici, lorsque l’on est un « artiste ». Je comprends ce que je sais déjà, depuis longtemps ; que la ville est et a toujours été entité. Je ne reste qu’une cellule, qu’un atome infime, ici ou ailleurs, traversé, un peu quand même, heureusement, par la vie, et le hasard (« chance » en anglais) ; ça fait du bien de ne pas être et d’être tout à la fois. Je deviens vite lyrique alors je crois qu’il est temps d’aller dormir ; avant que je ne vous expose et que je m’exp(l)ose moi-même à de futiles exposés! Et finalement, emporté par mes jambes, je n’aurais pas (encore) franchi ce pont mythique ; peut-être demain..?

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