Franck Gérard : May 2nd, 2014 (Fifty-Three Days, journaux américains, 15)

© Franck Gérard
© Franck Gérard

PALM SPRINGS /Day fifteen.

Je ne peux pas dire que je suis déçu, bien au contraire. Dire que le premier livre de photographie qui a eu de l’importance pour moi fut Le désert américain de Raymond Depardon. Ce n’était pas à cause du désert, c’était l’histoire qu’il racontait ; c’est cela qui m’a marqué ; pas forcément les images. Je suis sur la Highway ; un vent terrible souffle et je tiens bien le volant à deux mains ; car parfois je suis déporté ; les panneaux lumineux parlent de ce vent. Je roule, pas trop longtemps, avant d’arriver ici. C’est après la Moreno Valley que tout a commencé à devenir jaune et brûlant. Je roule sur la 10 South et j’arrive au milieu des champs d’éoliennes ; c’est ici que je trouve un motel, au bord de la Highway, entre une station-service et des étendues de sable, de cailloux. Il n’y a rien d’autre ici, pas même un quelconque fast-food.

Un motel « à l’américaine » comme je le fantasmais ; bien pourri, qui pue la clope ; je vois trois cendriers dans la chambre ; et quand je rentre, il fait 10 °, vu que l’air conditionné est à fond. Un terrible choc thermique. Je «check» ma chambre, je prends la route. Je suis nulle part, seul, et c’est si jouissif. Je tourne soudain à droite, là où il n’y a pas de panneau.
Je suis la route et arrive au bout ; je continue, c’est une piste et je fais une poussière de malade derrière la voiture. J’arrive au bout, il n’y a rien sauf le désert et toutes ces montagnes d’une beauté extraordinaire ; je sors de la voiture : silence total! Et je crie! Je sais, c’est un peu cliché, mais c’est inimaginable de beauté ! Je laisse la voiture et je marche, un peu, mais pas trop longtemps vu la chaleur. Je suis content, je ne croise pas de serpents à sonnettes. Après, je roule, juste pour le plaisir, dans le désert ; et ce paysage, ce paysage, encore et encore. Je prends quelques images, mais c’est peine perdue, tu photographies et c’est beau, forcément ; et ce n’est pas cela que je cherche mais il faut toujours attraper, tout de même, ces images ; non pas pour le souvenir, mais pour la beauté, juste la beauté. Il fait 40 °, peut-être plus au soleil ; l’air est sec. A un moment, j’arrive dans une espèce de Canyon et j’imagine les indiens me jeter des pierres ou alors partir marcher et me perdre comme dans ce film fantastique de Gus Van Sant, Gerry. Oui, le mot arrive, Western, car tout est tellement cinématographique à cet endroit ; et j’ai cette culture, la culture américaine en moi depuis longtemps ; et là, je sens que c’est flagrant ! En bien ou en mal, en bien et en mal.

Après, je décide d’aller à Palm Springs ; je ne suis pas loin. Je vois des autocollants sur les voitures qui annoncent l’ambiance : « Free Punches in the face », ou encore « IRAQ, I SERVED ». Je me gare. Je demande à deux vieilles femmes où est « downtown », elles me répondent non. Je redemande à deux autres du même genre, silicone et botox, et elles me répondent «no» aussi mais j’insiste et le contact se lie. Elles croyaient que j’étais un homeless qui leurs demandait de l’argent ; elles me racontent qu’ici « people are scared ». Je suis bien à Parano Land. Cela change de Los Angeles. Je croise un type en short style hawaïen avec une jambe style Robocop ou Terminator. Je vois un magasin qui s’appelle «Frenchy’s fashion» ; vu la vitrine et l’intérieur que j’entrevois, je me dis : Heureusement, nous ne nous habillons pas comme cela en France ; c’est juste des fringues de mémé… Soudain, j’aperçois un type au loin qui promène un gros chien ; je me demande bien quelle sorte de chien c’est, vu la taille ; il approche. Non, ce n’est pas un chien, rassurez-vous, c’est juste un type qui promène son sanglier en laisse ! Eh oui, forcément, je le shoote ! Je vais faire des courses dans le premier supermarché que je trouve. Là, les gens viennent vers moi, lient le contact et sont cool. Forcément, je dépense de l’argent ici, alors je ne peux plus être pris comme un homeless. Je me balade dans la ville, en voiture ; d’extraordinaires villas, et tout est vert, en plein désert, dans cette « ville oasis » où je suis obligé de m’arrêter pour laisser passer des voitures de golf, dans le quartier d’« Indian Canyon » ; je suis encore un peu écœuré.

Je rentre au Motel ; il fait déjà nuit. En arrivant, je fais attention car il y a une jeune femme en vélo. Ce qui m’intrigue, c’est qu’elle est en bas résille et habillé à la manière d’une femme de la rue. Je me gare et sors de la voiture. Je la vois arriver ; elle ne me voit pas, je me fais discret.
Elle frappe à une porte du motel ; un type ouvre et sourit. Il sort une liasse de billets. Je deviens invisible, m’éclipse, admirant les clignotants rouges de ces centaines d’éoliennes mêlés aux étoiles et à ce léger croissant de lune. Je regarde le ciel, assis à côté d’un cactus de quatre mètres au moins, et souris parce que je trouve, à cet instant, que la vie est belle.

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