Laurence Cossé : La grande Arche, tragédie noire pour un monument blanc

La Grande Arche

Un monument iconique, lumineux, spectaculaire et méconnu aux portes de Paris : La Grande Arche. Un architecte danois, épris de pureté qui mourra sans l’avoir vue achevée. Un Président de la République visionnaire, possessif et vénéneux. Et un puissant roman, une épopée, une enquête minutieuse, sur la tragédie noire d’un bâtiment de marbre blanc. Laurence Cossé, grand prix de l’Académie Française pour l’ensemble de son œuvre, livre La Grande Arche chez Gallimard.

« Belle à couper le souffle. Colossale, mais pas tant que ça. D’un blanc de neige sur le bleu du ciel. Éblouissante, au sens premier, à faire mal aux yeux. De proportions parfaites, c’est peu dire: la perfection posée (…) Nécessaire. Empêchant aujourd’hui d’imaginer un autre monument à cet endroit clé. »

La première difficulté, pour tenter de rendre la richesse du livre, est de savoir par où commencer, tant l’ouvrage est dense et foisonnant. Nous pouvions donc, comme nous l’avons fait, ouvrir notre article par la description que fait Laurence Cossé de la Grande Arche. Car l’arche est un personnage central de ce roman qui en porte le nom. L’auteure signe une prouesse littéraire, puisqu’elle parvient à rendre limpides et simples, sans aucun dessin ni photographie, les étapes techniques de la construction du monument. Elle parle très précisément d’architecture, de matériaux, d’enjeux mécaniques, physiques, de maîtrise d’ouvrage, sans perdre le lecteur même néophyte. Magistral.

Mais l’ouvrage est bien plus que le récit chronologique de l’édification du monument. Nous aurions aussi pu commencer cet article par la chronique d’un choc de civilisations. L’âme danoise contre l’esprit français. Un pays égalitariste et rigoureux, contre un autre, philosophe et bohème. Laurence Cossé résume ainsi : Au Danemark, dont vient l’architecte de l’arche, « nul ne peut se prétendre plus capable, plus sage, plus intéressant que quiconque, ni supérieur, ni singulier. Il ne faut pas chercher à sortir du rang, encore moins à dominer ou à posséder plus que les autres. Ainsi, tous et chacun seront heureux. » Un pays résolument égalitariste donc, et qui fut le premier au monde « à permettre une union civile aux couples homosexuels, en 1989, puis le mariage, l’adoption et le mariage religieux à l’Église luthérienne d’État. »

sans-titreLe travail du journaliste est donc doublement ardu, s’il veut restituer fidèlement ces deux aspects du livre. Voici que surgit pourtant un troisième angle, et c’est le plus important : l’histoire de la Grande Arche du point de vue de son créateur, Johan Otto von Spreckelsen, l’architecte danois sorti brusquement de l’anonymat après avoir gagné contre toute attente le concours pour la construction de ce monument dans le quartier d’affaires de La Défense, près de Paris. Spreckelsen, est une figure singulière, manifestement inadapté à l’ampleur de la tâche : un être d’une rare élégance, beau, intransigeant et visionnaire. Et fragile. Le roman de Laurence Cossé en raconte l’ascension fulgurante puis la chute, la folie, la maladie et la mort, avant l’achèvement de son œuvre. Nous aurions donc pu lancer cet article en faisant parler Spreckelsen, en une citation qui dévoile l’une de ses facettes et où il livre sa vision du quartier d’affaires de La Défense : « Ici, c’est chacun pour soi, les multinationales, les banques, les puissantes sociétés financières. Tout le monde veut s’imposer, pour le meilleur ou pour le pire. Ça peut être fait avec élégance ou sans élégance. C’est à la fois fascinant et repoussant. »

La Grande Arche est donc un foisonnant récit chronologique, où s’enchevêtrent en permanence les plans politique, technique, éthologique, sociologique, émotionnel, artistique. Quatre longues années de travail pour l’auteure, dont la moitié de pure enquête, entretiens et documentation. Et c’est pourtant la mention « roman » qui figure sur la couverture du livre.

Laurence Cossé explique : « Cette avancée pas à pas dans l’épaisseur d’une réalité passée a été un long travail, en effet, qui jamais pourtant ne m’a paru lourd. Enquêter n’est ni ennuyeux ni difficile : c’est essentiellement une question de temps et d’opiniâtreté. Ce qui est difficile et m’a demandé un mal fou, c’est de tirer d’une masse inorganisée d’informations un objet d’art, puisque telle est l’ambition du romancier. Et c’est d’autant plus dur que les données ne sont pas imaginaires et ne peuvent donc se plier à la fantaisie de l’auteur. Écrire un roman où tout est vrai m’a paru beaucoup plus astreignant qu’écrire une fiction (exercice auquel je m’adonne à nouveau comme on prend une récréation). »

Paul Andreu est omniprésent tout au long du roman. C’est un architecte français de premier plan, né en 1938, dont les réalisations monumentales ont essaimé dans le monde entier. Une foule d’opéras, de stades et d’aéroports et autres impressionnantes réalisations, dont nous ne retiendrons ici que deux exemples : l’aéroport Roissy-Charles De Gaulle en 1967 (il avait 29 ans) et l’Opéra de Pékin en 1999. Il a longuement partagé ses souvenirs avec Laurence Cossé, et lui aussi valide la désignation « roman » pour cet ouvrage pourtant digne des plus sérieux documentaires. S’il est une figure capitale de La Grande Arche, c’est que Paul Andreu a été d’abord désigné pour aider Spreckelsen — expérience inédite dans le domaine de la construction monumentale — à constituer une équipe, un cabinet d’architectes de combat. La situation évoluant et devenant de plus en plus inextricable, Paul Andreu s’est retrouvé sur le devant de la scène jusqu’à jouer presque seul le premier rôle, à mesure que Spreckelsen perdait pied, se noyait et finissait par disparaitre tout à fait de l’épopée de la Grande Arche.

Tout le tragique au sens classique du terme est là : Paul Andreu aura fini par construire l’Arche alors qu’il ne devait qu’aider son véritable père, qui lui, finira par la renier et disparaîtra sans l’avoir jamais vue achevée. « C’était compliqué à l’époque, c’était très compliqué, se souvient Paul Andreu. Aujourd’hui, je vois les choses de manière beaucoup plus lucide, beaucoup plus calme, mais ça ne les fait pas changer de nature. La mémoire se retransforme en permanence. Ce n’est pas une gravure dans la pierre. J’ai transmis mes souvenirs comme des éléments à la romancière et dont elle fait un roman. »

De son propre aveu, l’auteure n’a utilisé qu’un quart de la masse d’informations accumulées. Qu’elle a dû trier, infuser, hiérarchiser, ordonner, ordonnancer : « Mais je dois préciser que c’est la première fois que je tente cette évaluation, parce que vous me le demandez. Écrire un roman s’apparente beaucoup plus à la dépense et à la perte qu’à la recherche de gain – tout comme vivre, dans l’idée que je m’en fais, ou aimer. »

Pour Paul Andreu aussi c’est bien un roman : « Il y a dans le roman moderne toute une tendance qui est de parler de choses qui existent et d’en parler très précisément (comme ceux de Jean-Claude Carrère en France ou Javier Cercas en Espagne). Ils s’appuient sur des faits, des enquêtes, des travaux, et ils ne font pas pour autant des ouvrages historiques. Parce que l’auteur tout en collectant les faits, choisit dans les faits, n’a pas la prétention d’être complet, objectif (il ne l’est jamais). C’est une autre démarche que celle d’un historien ou d’un essayiste. Laurence Cossé a pris les éléments qu’elle voulait, les a mis dans un certain ordre et tout ça est au service du récit de la vie de ce personnage, Spreckelsen, pour lequel elle éprouve une grande sympathie, au sens propre: elle souffre presque pour lui. Elle en parle comme une romancière. Le roman n’est pas que fiction. »

L’architecte danois Spreckelsen est donc cet homme fragile, écrasé par les milliers de tonnes de béton. « Le moins qu’on puisse dire est que c’était une personnalité complexe, analyse Laurence Cossé. J’aime le roman parce qu’il permet d’explorer l’infinie complexité du réel, en particulier des personnes. Il permet de rendre compte de cette complexité jusqu’à la contradiction ; je ne m’en suis pas privée dans ce livre. Qui peut se targuer de connaitre autrui ? Jean Paulhan a eu une phrase magnifique à ce sujet : “Les gens gagnent à être connus, ils y gagnent en mystère”. La personne et la façon d’être de Spreckelsen restent largement mystérieux. Mais le roman s’accommode bien du mystère. »

Laurence Cossé
Laurence Cossé

On cerne un peu mieux les contours de cet homme, lors de cet échange avec Paul Andreu, au sujet des ascenseurs à construire pour monter au sommet de l’Arche : « On lui explique que, si on le suit, le temps d’attente moyen dépassera de beaucoup une minute. Et alors ? demande-t-il. – Alors tous les spécialistes savent qu’un temps d’attente supérieur à trente secondes est insupportable.
– En venant travailler à la Défense, dit Spreckelsen, les gens sont pris dans les embouteillages ? – Souvent, oui. – Ils y passent combien de temps ? Ça dépend. Quelquefois une heure.
– Et ils ne peuvent pas attendre l’ascenseur une minute ? »

À mesure que se déroule l’histoire tragique de la Grande Arche, Spreckelsen devient irascible et incontrôlable. Pris d’angoisses inextinguibles, il lui arrive de plus en plus de « péter les plombs » : « Il faut imaginer l’ambiance, des centaines d’ouvriers au travail, le boucan, la poussière. On se déplace entre les engins, on regarde, on pose des questions. Avec les casques sur la tête on doit crier, tout à coup on s’est aperçu que Spreck n’était plus là. On l’a cherché. Il s’était esquivé sans rien dire. Quand on l’a revu plus tard, il ne s’est pas expliqué (…) Tout s’est passé comme s’il avait pris peur. »

Un peu plus loin encore : « Tout le monde portait un casque. Le socle de l’Arche sortait de terre. Spreckelsen était très tendu. À un moment, je lui ai posé une question, il n’a pas répondu. Il m’a regardé avec des yeux fous. Il était hagard. Je pense qu’il avait craqué. Il avait pété les plombs, comme on dit. » Exaspéré au delà du raisonnable par les innombrables modifications qu’on lui impose, pour d’évidentes raisons de faisabilité, Spreckelsen dans une ultime crise de conscience, finira par se désengager totalement de l’œuvre. Une répudiation pure et simple et sans appel. Une fuite presque définitive. Les mois passent et il revient pourtant en France et la France sera cette fois encore la terre de son malheur : « Il tombe malade à Paris, en revoyant le chantier dont il s’est exclu et le monument dont il ne veut plus qu’on le lui attribue. »

L’auteure souligne d’ailleurs que cet effacement professionnel était presque écrit, ou plutôt non-écrit, un effacement symbolique fondamental : elle a beau éplucher des centaines de pages d’archives diplomatiques, Spreckelsen y est introuvable. « Ce n’est pas compliqué, il n’y a quasiment rien sur Spreckelsen dans les archives du ministère des Affaires étrangères : rien quand il gagne le concours en mai 83 (…), rien sur le triomphe que son projet connaît à Paris (…), rien sur sa démission en juillet 86 ; rien sur sa mort en mars 87. »

Que s’est-il donc passé pour que cette Arche qui devait être le point d’orgue de la carrière de Spreckelsen, soit devenu son tombeau ? Laurence Cossé donne dans le livre une piste qu’elle nuance aussitôt pour nous : celle d’une incompréhension atavique entre les sociétés danoise et française. Si l’on se laissait aller, on pourrait croire Spreckelsen supérieur, dominateur, capricieux voire dur, orgueilleux et même ingrat à l’égard de la France qui l’a consacré et enrichi. « Je ne crois pas qu’il existe aucune société homogène, nous dit Laurence Cossé. Si l’on repère des traits dominants dans une société, c’est approximativement. Pour ce qui me concerne, je me méfie des généralités sur les peuples ou les pays. J’ai dû cependant me renseigner sur les caractères les plus flagrants de la société danoise, notamment en allant séjourner au Danemark, parce que toutes les personnes impliquées dans l’histoire de l’Arche que j’ai rencontrées m’ont dépeint la confrontation de Spreckelsen avec ceux qu’il appelait “les Français” comme l’incompréhension mutuelle de représentants de cultures très différentes. Spreckelsen était un homme singulier, comme les grands artistes. Il était de mère hongroise. C’était un catholique convaincu dans un pays façonné par le protestantisme. Il avait reçu une éducation non conventionnelle. Vous le voyez comme “supérieur, dominateur”, “capricieux voire dur”, “orgueilleux”, “ingrat”. Il était aussi exceptionnellement élégant et beau, audacieux dans son inspiration, à l’aise dans tous les milieux. J’ai noté dans mon livre des témoignages sur son charme, sa générosité, sa grande simplicité. En France, il a surtout été dévoré d’anxiété, coincé par un succès au concours tout à fait extraordinaire et inattendu dans un rôle de maitre d’œuvre qu’il ne pouvait pas assumer, incapable de faire confiance à qui que ce fût parmi les Français, tant il avait de prévention contre la France bref, pris au piège. »

Mais alors quel est cet impossible accord de l’esprit français avec l’âme danoise ? Sur ce sujet Laurence Cossé se montre incisive : « Nous avons du mal à le croire, nous autres Français qui nous voyons si rationalistes, organisés et pour tout dire très intelligents, mais aux yeux de beaucoup de nos voisins nous sommes des passionnels, des idéologues, des phraseurs, des agités, des individualistes, enfin des gens peu sûrs. Le plus triste est que la réalité a donné raison à Spreckelsen et à ses craintes (…) il parle sans rancœur mais il a des mots définitifs sur le peu de sens du contrat en France, sur les remises en cause incessantes des choix collectifs, sur la violence des affrontements entre camps politiques. Et là, il parle d’expérience. »

Laurence Cossé
Laurence Cossé

La société danoise, quant à elle, serait un modèle de rigueur et notamment donc dans son sens du contrat. « On sait ce que veut dire le contrat socio-politique. Dès lors qu’on a décidé quelque chose en commun, que ce soit dans la vie publique ou dans l’entreprise, on n’en varie pas — sinon d’un commun accord. Les gouvernements sont toujours des gouvernements de coalition ; quand l’un succède à l’autre, il ne se croit pas obligé de détricoter le budget, les lois, les politiques.
La règle est respectée : y contrevenir coûte cher, même pour ce que les Français considèrent comme un péché véniel, par exemple garer sa voiture à un endroit qui n’est pas prévu pour ça. On ne ferme sa maison ni le soir ni en partant le matin. Les rues sont pleines de vélos sans antivol. Si on oublie son sac dans l’autobus, on le récupère aux objets trouvés le lendemain. »

L’humour grinçant est convoqué pour illustrer ces antagonismes puissants entre les deux pays : « Une ligne une fois arrêtée, un projet défini, on n’en varie plus. La souplesse n’est pas le fort de la société danoise. Quand un ministre français vient en visite officielle au Danemark, son emploi du temps est parfaitement organisé. Mais un ministre français décide toujours à un moment ou à un autre de faire une petite entorse au programme, par exemple un peu de tourisme. Et il tombe des nues : il se voit opposer qu’il est impossible de mettre une des voitures du cortège officiel au service de sa foucade. À l’ambassade de France on a appris à s’adapter. On s’arrange. On ajoute au cortège une voiture française qui, elle, sera à la disposition du ministre. Les Danois (…) considèrent les Français comme d’aimables latins qui font de la bonne cuisine et du bon vin et, pour le reste, ne sont pas sérieux (…) Nous fonctionnons au conflit, eux non. Il n’y a pratiquement jamais de conflits au Danemark, ni sociaux, ni politiques. C’est une société de consensus. »

L’auteure s’amuse aussi de notre « réunionnite française », en partant de celles organisées près de l’aéroport chez Paul Andreu. « Toutes les minutes, un avion décolle, il faut s’interrompre. De son côté dans son studio, Spreckelsen organise d’autres réunions de travail, d’un autre style. Il fixe un ordre du jour et un horaire précis, par exemple 10h30-11h50. Il ne comprend pas qu’on ne soit pas ponctuel. Quel que soit le sujet traité, qu’on ait fini ou non, à 11h49, il clôt la réunion et s’en va déjeuner avec sa femme. Les Français en sont bleus. Mais Spreckelsen ne le soupçonne pas, car chez lui, c’est l’usage. Au Danemark, les réunions sont brèves, elles ne durent pas plus qu’il n’était prévu, il n’y est question que du sujet qui était à l’ordre du jour. »

Revenons au sujet principal de l’ouvrage, La Grande Arche, œuvre témoin de son époque. Pour bien saisir le contexte du chantier, il faut se replonger dans l’ambiance particulière de l’époque : fin des années 80, fin de règne crépusculaire, le règne de François Mitterrand, président socialiste, érudit, visionnaire, mégalomane, manipulateur à l’excès et aux prises avec une situation politique compliquée puisqu’il doit cohabiter avec l’opposition de droite. Les années Mitterrand évoquent à coup sûr pour les Français un faste déraisonnable et impensable aujourd’hui, les dernières années de splendeur de la France. Une époque où commençaient déjà à s’entrechoquer des courants idéologiques puissants avec une réalité économique implacable. Un monde perdu d’où pouvaient surgir les plus belles folies, par la volonté d’un seul homme, comme les plus sombres affaires d’État.

C’est dans ce pays en fusion permanente et conscient déjà de son prochain déclassement, que Spreckelsen, le Danois idéaliste et épris de pureté, se trouve plongé. C’est pour ce pays lointain qu’il a rêvé sa Grande Arche : «Dans un quartier de tours, Spreckelsen n’opte pas pour la surenchère en hauteur, au contraire, avec son cube il mise sur la largeur (…) La plus haute des tours ne reste qu’un moment. Les records sont faits pour être battu, les tours sont souvent vite ridiculisées. Jouer l’horizontalité est beaucoup plus fort (…) Autre audace, autre liberté, Spreckelsen a voulu du vide. Tout le monde s’ingénie à faire du plein, des murs ou des miroirs, et lui a travaillé le vide. » Dans son carré monumental il a en quelque sorte encadré la perspective, comme s’il voulait afficher la notion même de dessin urbain et sa grandeur à travers les siècles. Avec son immense ouverture, l’Arche est une invitation à poursuivre. »

Le roman de Laurence Cossé foisonne de descriptions aussi brillantes que lisibles de cet incroyable bâtiment. Un bonheur pour l’amateur d’architecture, comme pour l’ignorant en la matière : « Notre-Dame de Paris tiendrait à l’intérieur de l’Arche, ou deux Arcs de Triomphe ; l’ouverture aura la largeur des Champs-Élysées, la base la surface de la Cour carrée du Louvre, chaque face pleine un hectare ; il faudra compter trois hectares et demi de marbre et deux hectares et demi de verre, cent cinquante mille tonnes de béton, treize mille tonnes de métaux divers; l’ensemble pèsera trois cent mille tonnes (…).  Le chantier s’annonce extraordinairement difficile et complexe. L’Arche au dessin si simple a nécessité un volume d’études et de calculs sans précédent, « il représente le sommet des difficultés que l’on puisse rencontrer simultanément. » C’est un cube de taille colossale et il est évidé : on n’a jamais rien construit de tel. »

Le roman de Laurence Cossé ne s’en tient pas là. Il visite de manière détaillée les mœurs politiques de cette époque révolue : immersion dans la «Mitterrandie» comme on dit : ces 14 années marquée de l’empreinte du Président François Mitterrand, avec ses fastes, son esprit de cour jamais égalés sous la Vè République Française, ses intrigues, sa cruauté, son outrance fabuleuse et sa déraison. Et pour sortir de terre ce mastodonte blanc, le défi n’est pas uniquement technique ou technologique. Il est politique. Robert Lion, proche du pouvoir, défenseur de la première heure du projet de Spreckelsen, incontournable chef d’orchestre du chantier, doit mettre toute son habileté et sa capacité de résistance nerveuse pour avancer pas à pas, gagner du terrain, incliner le Président de la République, arracher une avancée, protéger l’œuvre de Spreckelsen. Il déploie des trésors de diplomatie : « Vous imaginez, pour ainsi dire deux étages par semaine … Tous les samedis j’organisais une visite du chantier. J’emmenais sur les lieux le plus possible de représentants de la nomenklatura parisienne. On leur faisait voir les maquettes. Je voulais avoir du monde avec moi pour défendre le projet (…). Autour de cette œuvre monumentale, il y a eu des conflits monumentaux. Mais l’Arche sortait de terre et c’était quelque chose de magnifique. »

Rien ne peut se faire sans l’assentiment, parfois imperceptible, du président Mitterrand, qui enveloppe le chantier d’une étonnante obsession : « François Mitterrand continue à venir sur le chantier en visite privée, souvent sans prévenir. il met un casque, parcourt le site, il se fait expliquer les progrès de la construction. On dit aussi qu’il vient la nuit (…). »

Laurence Cossé est frappée par l’ampleur de l’empreinte mitterrandienne : « il y a été omniprésent, et surtout omnipotent. Et cette immixtion monarchique dans un projet d’État l’aura gauchi de A à Z. Je reviens sans cesse dans mon récit sur ce processus que j’appelle corruption, corruption au sens non pas financier mais politique. Est-ce l’affaire du président de la République de désigner le gagnant d’un concours d’architecture ? de décréter la durée du chantier (la construction à marche forcée explique bien des dysfonctionnements) ? de choisir les matériaux ? de s‘entretenir avec l’architecte quand celui-ci est mécontent ?… C’est à la maitrise d’ouvrage de conduire un chantier : dépendant du chef de l’État, la maitrise d’ouvrage du chantier s’est trouvée entravée ; il en est résulté des décisions inadéquates et des erreurs que les Français payent encore aujourd’hui. Un seul exemple : parce que François Mitterrand s’était entendu avec l’architecte pour ne pas traiter contre la pollution le plaquage de marbre de l’édifice, en dépit des préconisations des experts, il a fallu ces mois derniers déshabiller entièrement l’Arche de ce revêtement qui résistait mal et menaçait de se décrocher par endroits, et le remplacer par du granit. Je bondis quand je vois que les choses n’ont pas changé en France, et que le président de la République est aujourd’hui encore celui qui nomme l’administrateur général de la Comédie Française, le directeur de la Villa Médicis à Rome, les directeurs des Théâtres nationaux, pour ne citer que ces exemples d’un syndrome monarchique persistant, tout à fait incongru dans une république moderne. »

On ne dira pas assez combien le livre regorge d’anecdotes, drôle ou cruelles, autant de touches de vérités, qui donnent au livre son éclat. Par exemple ce moment au Palais de l’Élysée où Spreckelsen a apporté une maquette de la Grande Arche et demande naïvement au président Mitterrand de bien vouloir se mettre à genoux pour apprécier la perspective vue d’en bas. Battement d’éventails, flottement dans l’assistance, la cour retient son souffle, le président à genoux ? Lèse-majesté ! Mais François Mitterrand après une hésitation se baisse, et le monde peut continuer de tourner. On aimerait aussi citer les passages qui décrivent l’incroyable munificence de la soirée d’inauguration du monument, qui coïncide avec le bicentenaire de la Révolution Française et l’inauguration de l’Opéra Bastille…

Puis les inévitables intérêts financiers ne manquent pas de compliquer encore l’affaire. La Grande Arche est exorbitante. Si chère que l’opposition ne tarde pas à lui chercher des financements à tout prix. Même s’il faut la dénaturer. Un sacrilège qui évidemment ne passe pas. Robert Lion se battra sans faillir pour sauver l’Arche. Mais à quel prix : « Ça a été ignoble. Une bagarre politique comme il n’y en a plus eu par la suite. Je découvrais cette violence avec stupéfaction. C’était Florence sous les Médicis. »

Voilà encore une vertu du roman de Laurence Cossé : celle de dévoiler les coulisses, l’intimité, l’humanité d’un monument devant lequel passent chaque année des millions de gens sans rien en soupçonner. Paul Andreu : « Je pense que c’est important de monter aux gens comment à cette époque derrière un ouvrage d’architecture, il y a toute une série de démarches plus ou moins claires, plus ou moins visibles, plus ou moins justifiées. Il y a toujours une espèce de désir qui s’exprime, de satisfaction qui est donnée, d’insatisfaction très grande des autres, de luttes qui sont des luttes de pouvoir. Tout ce complexe qui entoure la création d’une œuvre architecturale est très spécifique finalement dans le domaine de l’art. Il n’y a guère que le cinéma qui pourrait ressembler à ça. Et encore, au cinéma la lutte est au départ. Après les objets arrivent. Tandis que là, tout au long de l’apparition de l’objet, de la décision sur l’objet, le politique, le financier, tous les hommes de pouvoir interviennent. Et là dans la période mitterrandienne, c’était exacerbé. »

Les temps ont bien changé. Les concours publics et les appels d’offres sont hautement réglementés et placés sous une vigilance de fer et pour Laurence Cossé, l’histoire de La Grande Arche ne pourrait plus se reproduire en France : « Si l’Arche est ce qu’elle est, cette Porte de Paris si puissante et si singulière, c’est que Spreckelsen était inexpérimenté, déraisonnable, non conforme et d’une folle présomption. »

La Grande Arche

Aujourd’hui reste la veuve de l’architecte Spreckelsen, murée dans un silence que rien ne brise, refusant tous les entretiens, même ceux que lui a demandés Laurence Cossé. Ressentiment contre la France, sans doute, et contre cette Arche qui lui a pris son mari. Mais madame Veuve Spreckelsen veille jalousement sur l’image du monument et son exploitation.

Reste le parfum d’une époque brillante, un peu noire ou grise, à jamais perdue et dont le blanc bâtiment serait l’écho de pierre. Reste Paul Andreu et Robert Lion, toujours attentifs au sort de leur lointain enfant. Et reste la Grande Arche qui subit en ce moment une coûteuse rénovation. Le beau marbre blanc n’aura pas résisté à l’air acide de Paris : on le remplace par du granit.

Lorsque l’on referme avec regret ce roman puissant, résonnent longtemps milles impressions. Et cette pensée douce-amère, qu’il en est des grands monuments comme les grands hommes : ils ne peuvent se construire, ils n’existent pas, sans charrier leur lot de bassesses, à la mesure de leur démesure.

Laurence Cossé, La Grande Arche, Gallimard, 2016, 368 p., 21 € — Lire un extrait