Fanny Chiarello, l’éternité n’est pas si longue

Fanny Chiarello

Contrairement aux apparences, le titre du roman de Fanny Chiarello, L’Éternité n’est pas si longue, n’est pas une référence à Woody Allen (ayant lui-même, paraît-il, emprunté l’idée que « l’éternité, c’est long… surtout vers la fin » à Franz Kafka) mais à My Own Private Disco de Help She Can’t Swim et, plus précisément, à la première phrase du second couplet : Forever’s not that long.

En effet, l’éternité n’est pas si longue quand l’humanité, décimée par la variole, est menacée d’extinction, quand seuls les mots demeurent pour « protester », trace bien éphémère si toute postérité est niée. Comment dire ce qui toujours échappe, ce qui refuse de se cantonner au quantifiable, aux listes, aux tentatives de cerner et sérier la complexité du monde ? Nora note, consigne dans ses carnets, elle mesure ainsi « l’à-mes-yeux incommensurable », la profusion de ses sentiments, de ses doutes, de ses interrogations. Nora, miraculée, rescapée d’un coma qui aurait pu se révéler irréversible : « J’avais été l’héroïne inerte de l’aventure la plus limite, et aujourd’hui seul un mort pouvait prétendre avoir été plus loin que moi ».

Depuis, Nora est en proie à un « vertige existentiel chronique ». Rien ne la guérit de ses angoisses et interrogations, ni sa bande de potes, ni son amour pour Pauline. La mort la hante, « elle vit assise dessus », « pleinement ancrée dans la vie en même temps qu’assise sur la mort ». Alors Nora divague, brode pensées mélancoliques et réflexions ironiques : « Si je veux dormir dans un monde si décevant, je n’ai d’autre choix que de me raconter des histoires comme si j’étais mon propre enfant ».

Fanny Chiarello Anything goes

Fanny Chiarello s’interroge de manière constante sur la temporalité, les fins, à en juger aux seuls titres de ses précédents romans ou recueils : Si encore l’amour durait, je dis pas (2000), Tu vas me faire mourir, mon lapin (2002), La fin du chocolat (2005) ou même au titre donné à son site, Anything goes. Dans L’Éternité n’est pas si longue, c’est l’humanité qui s’efface, une humanité malade, mais aussi Nora, qui voit peu à peu s’écrouler toutes les illusions (l’amour, l’amitié) auxquelles elle tentait désespérément de se raccrocher. « Le jour où la variole a frappé, je savais que l’humanité serait trop orgueilleuse pour y survivre » — « Nous assistons à l’impensable. Nous sommes les héros involontaires, passifs et réticents, de la plus grande aventure humaine : son déclin. Nous verrons le générique de fin, vous comprenez ? »

L’éternité n’est pas si longueAmple et singulière chronique d’une mort annoncée, roman des fins ou d’une apocalypse, L’Éternité n’est pas si longue suit les progrès de la variole, la manière dont la survie s’organise, des symptômes à la peur collective, dont les media couvrent la pandémie, dont la société gère la menace puis l’évidence d’une décimation collective, face à un poxvirus mutant contre lequel la médecine ne peut rien. Et, dans ce contexte de panique générale, se focalise sur Nora, sa manière unique de tout traverser ou, peut-être, de tout inventer, dans ses carnets.

« Désormais il n’y avait plus de sens pour moi que dans ma fiction ».

Comme l’écrit l’auteure dans le Slogan accompagnant son livre sur son site, « Dans L’Éternité n’est pas si longue, la variole n’est pas une forme de science-fiction ou d’anticipation, mais une allégorie. La variole dont je veux parler est à l’œuvre tout autour de nous, nous l’acceptons mollement ou la combattons vainement, mais sans répit elle corrompt ce que nous avons de plus précieux en nous : notre humanité même, et notre conscience. »

L’éternité n’est pas si longue n’est ni une simple confession ni une étude sociale. Ni un roman de science-fiction post-apocalyptique. Il est tout cela à la fois, unit lettres et sciences, réel et imaginaire, intime et collectif, il dépasse les genres, explore le possible, l’(in)imaginable : « plus tard n’étant plus une certitude ». Puisque « rien n’est sûr en cette vie que la mort », Fanny Chiarello pousse l’équation à son acmé. Et forge ainsi un roman fascinant, inouï, vertigineux, d’une « lucidité suraiguë » : « Je ne fais pas une dépression, le monde s’effondre. Je me permets d’y voir une nuance ».

Fanny Chiarello, L’Éternité n’est pas si longue, éditions de L’Olivier, 2010 et Points, 2013, 304 p., 7 € 20

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