L’École qui sépare : Ma part de Gaulois de Magyd Cherfi

Magyd Cherfi
Magyd Cherfi

« Printemps 1981, dans une cité d’un « quartier” de Toulouse, un rebeu atypique qui s’idéalise en poète de la racaille escalade une montagne nommée “baccalauréat” : du jamais-vu chez les Sarrasins. Sur la ligne incertaine et dangereuse d’une insaisissable identité, le parolier-chanteur de Zebda raconte une adolescence entre chausse-trapes et crocs-en-jambe, dans une autofiction pleine d’énergie et de gravité, d’amertume ou de colère, de jubilation et d’autodérision. » Cette présentation par Actes Sud de sa rentrée littéraire, lors de l’été 2016, mettait l’intérêt en éveil, malgré son côté racoleur. La personnalité connue de Magyd Cherfi n’était pas pour rien également dans l’envie de lire ce témoignage.

C’est dans cet état d’esprit que j’ai ouvert le livre Ma part de Gaulois, titre qui télescope évidemment l’actualité politique française et cette guerre idéologique de tranchées autour de l’identité française, mais aussi le mensonger « Nos ancêtres les Gaulois » souligné par de nombreux écrivains francophones des ex-colonies, des générations qui ont précédé celle à laquelle appartient Magyd Cherfi.

Dans son poème, « Matinale de mon peuple », Jean Sénac écrit :

« Jadis l’instituteur…
abordait en rêvant les échardes du livre :
« Nos ancêtres… »
et sa langue restait suspendue, piétinée par des cavalcades bédouines,
écorchée aux frontières du texte.
(Le mensonge, sa plaie nous a bafoués tous !
Car nous ne descendons pas des Gaulois
Nos ancêtres étaient tous rongés de soleil
Et les pores crevés par les vents du désert
Dans nos corps, contenu, c’est leur espace qui gronde) 
»

Dans La Grande maison, Mohammed Dib consacre une séquence, désormais d’anthologie, à la leçon sur la Patrie du maître « indigène » du jeune Omar. Tout se déroule sans accroc quand tout à coup : « Omar, surpris, entendit le maître parler en arabe. Lui qui le leur défendait ! […] D’une voix basse, où perçait la violence qui intriguait : « — Ce n’est pas vrai, si on vous dit que la France est votre Patrie » ».

Sadek Hadjerès raconte aussi ses interrogations de jeune écolier dans son école primaire de Grande Kabylie : « Je m’extasie sur la manière dont on nous a appris l’Histoire. Nos esprits d’enfants devaient être d’une extraordinaire plasticité pour avoir ingurgité et récité sans étonnement apparent des mystifications d’une telle énormité. Mais, en vérité, la fréquentation des druides cueillant le gui chez nos ancêtres les Gaulois, de Louis XI avec ses perruques et ses fastes, les récits de bravoure de Du Guesclin, l’héroïsme de Jeanne et l’irréprochabilité de Bayard, tout cela n’allait pas pour nous sans malaise. Nos ancêtres, dont nous savions fort bien qu’ils n’étaient aucun de ceux-là, qui étaient-ils donc ? Où étaient-ils à ce moment-là, que faisaient-ils ? »

Et Mouloud Feraoun dans son Journal, évoque un de ses maîtres : « Il m’a parlé de l’empereur à barbe blanche qui pourfendait les Sarrasins, puis de Jeanne d’Arc qu’il taquinait un peu à cause des voix. Il avait un profond respect pour l’éblouissant  » roi soleil » mais il aimait aussi le Béarnais qui a si bien « roulé » les calotins pour ensuite mourir traîtreusement de la main « d’un père blanc fanatique ». Mon maître avait l’art de l’anecdote et d’approximatives notions d’Histoire. Il arrangeait ses contes sans trop de malice et nous intéressait prodigieusement. Dans notre esprit il abolissait le temps, la distance, et ces gens dont il nous parlait nous paraissaient être de chez nous. […] Nous les faisions nôtres au point que nous trouvions ridicules et antipathiques […] nos propres ancêtres qui nous faisaient un peu honte mais dont nous excusions l’ignorance et que nous nous promettions de racheter en devant de « bons Français ». Notre maître partageait son admiration, entre Robespierre et le petit Corse qui domina le monde. Tout son mépris au contraire allait au dey Hussein dont le fameux coup d’éventail nous sauva pourtant de la barbarie ».

Dans Le Sommeil du juste, Mouloud Mammeri campe un personnage d’assimilé qui, lorsqu’il prend conscience du conditionnement qui a été le sien se sent dupé, « mystifié ». Et ce qu’il dit de l’impasse où il se trouve après ses études lors de son procès, ne pourrait-il pas, malgré la distance temporelle, venir de la plume même de Magyd Cherfi ? « Vous avez fait ce qu’on attendait de vous : à la porte du clos, où malgré les pancartes et les palissades, je voulais entrer, vous avez fait bonne garde ».

Ma part de GauloisPour son récit autobiographique, Magyd Cherfi s’est vu décerner, le 12 octobre 2016 « le Prix d’une vie » du Parisien Magazine, parrainé par Laurent Ruquier, en partenariat avec l’émission « On n’est pas couché ». Cette distinction récompense un récit tiré d’une histoire vraie et est décernée par le service littéraire de l’hebdo et neuf libraires. Il y a bien adéquation ici entre l’objectif du Prix et l’ouvrage sélectionné. On le sait, écrire sa vie ce n’est pas en donner exhaustivement le déroulé et les faits mais choisir, sélectionner en fonction d’un objectif que l’on se fixe plus ou moins délibérément. L’exergue ici donne le « la » : « L’exception française c’est d’être français et de devoir le devenir ». On peut penser que le fil rouge du récit sera la difficulté d’être accepté pour ce qu’on est : un Français.

Magyd Cherfi commence son récit par l’affirmation de son amour de l’écriture pour lequel il a toujours été sollicité dans son quartier. Les anecdotes rapportées sont scandées régulièrement par des énoncés qui sonnent comme aphorismes : « En écrivant on sublime forcément cet effroi du réel ». Le réel que l’auteur transmet est donc difficile, effrayant même et on ne peut s’attendre à une chronique d’un bonheur annoncé. Le nœud gordien est très vite introduit : c’est la langue. Celle qu’il veut maîtriser, en se jetant « à corps perdu sur tous les dictionnaires de rimes et autres anthologies de la poésie française » ; et celle qu’il pratique sous la contrainte, avec son environnement, et particulièrement ses copains :

« Dingue, mes copains n’aimaient pas les « je te prie », « pardon » ou autre « s’il te plaît », qu’étaient pour eux des agressions verbales. Ils vivaient la politesse comme une défaite et forçaient ma nature à esquinter la langue de Molière, à rejoindre les codes de leur colère […] Ils n’aimaient pas non plus les phrases longues avec ou sans complément d’objet direct, les locutions verbales, le surplus de mots qui entourent le verbe. Ils se contentaient du verbe et, pour le temps, de l’impératif. Le reste se concluait à coups de coude dans l’omoplate. Ils n’aimaient non plus les ordres, les injonctions, le conditionnel employés à leur endroit, ils ne voulaient aucun des temps qui fondent le dialogue ». Très jeune, M. Cherfi vit au plus haut degré la hiérarchie des langues et refuse le plus souvent, en son for intérieur transcrit dans ce récit, de s’abaisser à parler ainsi au risque de se faire traiter de « pédé » à tout bout de champ. On est bien sûr dans une tout autre configuration que celle décrite avec humour par Léon-Gontran Damas dans son célèbre poème « Hoquet » lorsque le petit mulâtre guyanais se fait ainsi rappeler à l’ordre par sa mère car il parle créole :

« Vous ai-je dit ou non qu’il vous fallait parler français
Le français de France
Le français du Français
Le français français 
»

Le décalage entre la culture de la famille et du quartier et la culture de l’école est apprécié positivement à l’école primaire : « Cette extravagance a débarqué quand on nous a tout de go annoncé que nos ancêtres étaient gaulois. Le croirez-vous ? On a aimé ! On n’a pas détesté ce conte de fées. La ballade des schizophrènes a commencé là, on n’avait pas dix ans ». La « petite école » a été le temps de l’égalité en droits ; comme, de l’autre côté, il n’y avait rien pour s’identifier, « on s’est agrippés au conte gaulois ».

Et en quelques formules-choc, Magyd Cherfi synthétise ce qu’était alors « être arabe » pour lui : « la baguette qui fouette la plante des pieds, une langue étrangère, le frisou du cheveu, la pelle et le marteau-piqueur, le tabou de tout, l’à-peu-près permanent ». Dans cette énumération se glissent des souvenirs concrets et des appréciations de l’adulte en train d’écrire. L’apprentissage linguistique et culturel est une longue marche de violence et d’exclusion de la part des siens. On peut en multiplier les exemples. Et la remarque tombe : « Bizarrement je devenais l’étranger des miens, ces miens que je ne savais plus qualifier ». Adolescent, il met en place avec d’autres du soutien scolaire pour éviter à quelques-uns « les barrières à bicots ».

Autour de cette haine de la culture livresque dans son quartier, l’auteur sélectionne plusieurs anecdotes frappantes car il n’est pas le seul à subir ce rejet : ainsi de l’histoire de Bija, victime d’une rossée magistrale de son père et ses frères parce qu’elle lisait un livre. Plus l’adolescent grandit, plus il se pose de questions sur son « identité », fil rouge de tout le récit. Au qui suis-je ?, il répond par une énumération cocasse, révélatrice de son insécurité identitaire : « Arabo-beur, franco-musulman, berbéro-toulousain, gaulo-beur, franco-kabyle, maghrébo-apostat ».

Pour s’abstraire un temps des tensions de la cité, il rêve d’un petit tour « en France » et se rend chez son copain de lycée, Thierry car il a « envie d’une compagnie sans trouble identitaire ». Mais il subit alors une douche écossaise : flatté tout d’abord que le père de Thierry le vouvoie, il est renvoyé à son statut par une appréciation de son mérite au pur parfum de « condescendance post-coloniale ». Il prend l’habitude de se contraindre pour apparaître plus lisse que lisse : « j’effaçais mon arabité pour faire bloc ».

Cela ne l’empêche pas d’être toujours le stylo en éveil pour noter tel ou tel fait, tel ou tel propos, « chaque bouche qui s’ouvre est ici un roman de Zola ». Avec en prime le rire : « une énième fois le rire succédait au grave, c’était notre marque de fabrique ». La schizophrénie est soulignée plusieurs fois par l’auteur qui finit par constater que, selon que l’interlocuteur soit « blanc » ou non, on adapte sa façon d’être, de penser, de parler.

Le théâtre, lieu même du paraître et de la représentation va être pris, un temps, comme la planche de salut. Sur les planches, on peut être autre. Son ami Momo veut jouer Antigone, pour jouer des rôles de Blancs et se libérer de sa prison intérieure. Il l’observe en train de jouer et s’avoue : « En l’écoutant, je me rendais compte que moi-même j’étais atteint du même syndrome, qu’au fond de moi je salivais d’être l’auteur des quartiers nord, le Hugo de la banlieue, la plume du béton et des cages d’escalier, le scribe d’en bas, avec un doute toutefois car j’aimais Flaubert et Zola, et dans ma cité prononcer leur nom c’était surtout se faire pocher l’œil ou casser une dent ».

Mais « l’origine » » est là qui vous guette et vous débusque… « Putains de Blancs, putains de blonds, toujours à nous barrer la route de la gloire ! […] La colère me rendait arabe ». Le récit de l’obtention du baccalauréat est haut en couleurs et le constat tombe : « le bac !!! une anecdote pour les Blancs, un exploit pour l’indigène ». Il est le premier bac de la cité et il va en payer le prix. C’est alors que son père apparaît pour la première fois sous sa plume en un portrait à distance mais plus sympathique que le portrait à charge, ou pour le moins ambigu, de la mère qui court dans tout le récit. Après le bac, il s’évade de ce monde et devient chanteur avec ses copains français, loin du mouton tué par ses parents pour honorer comme il se doit sa promotion comme bachelier.

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Ne dites surtout pas à Magyd Cherfi que son récit est « sympa », qualifiant qu’il a réfuté dès les premières pages de son récit : « Oh l’incroyable adjectif qui veut dire à la fois c’est nul et c’est bien. Maudit adjectif passe-partout qui permet le compliment sans affoler son destinataire, qui vous débarrasse d’une position inconfortable en proposant un « pouf » qui vous engloutit, qui flatte sans vous proposer les nues et qui n’est ni désobligeant ni porteur de louanges ». Et pourtant, oui, ce récit est sympa car en focalisant la question identitaire autour de deux dominantes : la langue et l’écriture, il parvient à la faire résonner avec justesse et un humour souvent rageur qui fait mouche et qui oblige chaque fois à se dire : mais c’est de la France des années 80 dont il parle ? C’était ainsi ?

On a rappelé que les aînés de l’auteur avaient bien ouvert la voie de la dénonciation de cette barrière culturelle. Mais eux, dans la plupart des cas, appartenaient à une époque de revendication nationale, prônant la ré-appropriation de leurs langues et de leurs cultures dont ils étaient moins orphelins que ces jeunes de cités de banlieue. Pensons, par exemple, à la traduction des Poèmes de Si Mohand par Mouloud Feraoun, aux Chants des jeunes filles arabes d’Alger de Mostefa Lacheraf et à tant d’autres. Les jeunes grandis en France, dont Magyd Cherfi, racontent leur parcours pour souligner le mensonge de « l’intégration » sur le territoire français même et le désert proposé à ceux qui voulaient à tout prix « être Français ». Qu’on lise Karim Amellal et son Bleu blanc noir, qu’on se penche sur Malika, le personnage féminin de Fouad Laroui dans Ce vain combat que tu livres au monde, qu’on soit attentifs aux différents entretiens du Prix Goncourt cette année, à Leïla Slimani par exemple, souvent interrogée sur l’absence de son « origine » dans ses romans. C’est la même revendication d’appartenir à la France et de l’interroger sur son rejet des différences d’origine, terreau fertile d’identités en devenir. Par rapport aux aînés évoqués et bien que décrivant la même difficulté à être reconnus, la revendication a donc changé.

Pourtant, de ces générations « sous colonisation » aux générations post-coloniales, la nouvelle identité que forge une culture reçue, apprise et assimilée demeure une étrangeté ou un refus pour celui qui se pense « Français de souche ». En 1957, ce qu’écrivait Mouloud Feraoun dans son Journal, en pleine guerre d’Algérie, peut être relié au récit de Magyd Cherfi : « Quand je dis que je suis Français, je me donne une étiquette que tous les Français me refusent ; je m’exprime en français, j’ai été formé à l’école française. J’en connais autant qu’un Français moyen. Mais que suis-je, bon Dieu ? Se peut-il que tant qu’il existe des étiquettes, je n’aie pas la mienne ? Quelle est la mienne ? Qu’on me dise ce que je suis ! »

Cela n’éclaire-t-il pas une des phrases du début de Ma part de Gaulois : « en écrivant on sublime forcément cet effroi qu’est le réel » ? Le réel aurait-il été un peu moins aride si la formation avait intégré toute l’Histoire de France, dont l’Histoire coloniale et, dans les classes de français, ces écrivains que nous évoquions en ouverture comme partie intégrante des littératures en langue française ? Admirer Flaubert et Hugo, pourquoi pas mais avoir aussi la possibilité de s’identifier, au temps fructueux des apprentissages, avec Kateb Yacine, Aimé Césaire ou Cheikh Hamidou Kane, par la voie autorisée de l’école, aurait mis en lien avec d’autres voix et d’autres imaginaires ouvrant enfants et adolescents à la pluralité qui fait la complexité d’un socle identitaire toujours en devenir.

 

Magyd Cherfi, Ma part de Gaulois, Actes Sud, 2016, 276 p., 19 € 80 — Lire un extrait en pdf