PODVALY*

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J’
habite une maison semi-enterrée. Les deux pièces du bas sont en partie souterraines. Seules dépassent leurs fenêtres, au ras du sol. L’une donne sur la rue, l’autre sur le jardin. J’aperçois des jambes passer, des roues passer, des oiseaux sautiller sur la pelouse. Une pièce est la cuisine. L’autre est celle où je lis, et parfois écris. Sur le bureau mon carnet de notes, dans un tiroir les anciens carnets empilés.
Et ce matin, en ville, dans la vitrine d’un marchand de livres : un petit ouvrage à la couverture noire, avec comme illustration le portrait d’un homme aux cheveux noirs et à l’écharpe blanche.
Les Carnets du sous-sol. L’auteur, Fédor Dostoïevski. Traducteur, André Markowicz.
Je me précipite pour l’acheter, donne 6 € 60 ( 3 pièces de 2 euros, 3 pièces de 20 centimes, j’aime la symétrie), et me voici en possession de 165 pages d’écriture.
De retour dans ma maison semi-enterrée, je l’ouvre.

Quelqu’un parle, il dit qu’il est malade et méchant, que d’ailleurs, par méchanceté, il ne se soigne pas. Il a mal au foie, tant mieux. (Sur la table de la cuisine, mes médicaments quotidiens, Pantoprazole : acidité gastrique, Meteospasmyl : colite, Lacrifluid : yeux secs). Il affirme qu’il est grossier et que c’est une jouissance. Puis il ajoute qu’il a menti, toujours par méchanceté, qu’en réalité il n’a jamais été méchant. Enfin, il précise qu’il n’est « ni méchant, ni gentil, ni salaud, ni honnête », qu’il n’est rien du tout, qu’au XIXe siècle (nous sommes donc au 19e siècle) un homme intelligent ne peut être que sans caractère. Un homme d’action étant inévitablement « une créature limitée ».
Bon, reprenons : malade, méchant, grossier, menteur, sans caractère, intelligent, homme d’action = homme limité.
En 2017, c’est tout à fait ça, tout à fait ça !

Si vous avez le malheur d’être intelligent, c’est tout à fait ça :
Vous travaillez, achetez des choses, dormez, travaillez, achetez des choses, dormez, etc., etc., situation des plus communes. Vous ne pouvez qu’en devenir malade (acidité gastrique, colite, voire yeux secs, par exemple). Chaque jour, vous rêvez d’insulter une multitude de congénères, de les frapper, vous mentez en permanence pour qu’on ne devine pas ce que vous pensez, et votre intelligence inemployée ne peut qu’entraîner une totale absence de caractère, quant aux hommes d’action, ceux qui croient en cette vie, ceux qui se battent pour réussir, ils sont pour le moins limités, oui.
Toi qui parles de ton sous-sol, toi qui parles à travers le temps, salut, tu es mon frère, mon double !
Après, second chapitre, tu as désiré devenir un insecte, et tu n’y es pas parvenu.
Il y a une mouche, une grosse mouche, qui tourne dans mon bureau, un peu folle, régulièrement elle se cogne contre les vitres de la fenêtre (celle qui donne sur le jardin, un chat le traverse) et devenir elle m’irait, je volerais, me poserais, me cacherais dans un coin, recommencerais et recommencerais, voler, se poser, se cacher. Ce qui m’intéresserait le plus serait de disparaître au début de l’hiver, puis soudainement, hop, de réapparaître au printemps. (Le chat s’allonge au soleil — chat, cela serait pas mal aussi, mais chat du dehors, sans maîtres, ni caresses).

Ensuite, tu mentionnes une gifle, une gifle qui t’aurait fait jouir, si tu l’avais reçue. Soit. Je te lis. Je te répète. Prends-la, ta gifle, et jouis. Quant à moi, je passe au chapitre 3.
Maintenant tu te ressens comme une souris, « à la conscience accrue », ayant amassé autour d’elle une sorte de boue, composée de ses questions, de ses doutes, et des crachats lancés sur elle par les hommes d’action. Cette souris, dans son trou, son sous-sol, que tu qualifies de puant, est alors prise d’une rage terrible, qu’elle va ruminer, ruminer. (A travers la fenêtre, le doux soleil sur la pelouse, le visage collé contre la vitre, je le contemple, et mon regard se fond dans la lumière.)
La souris laisse la place à ta graisse, notre graisse, plus précisément « à une seule goutte » de cette graisse. Tu en es certain, nous la préférons de loin à nos semblables, à un million même de nos semblables. Soit. Je te lis. Je te répète. Souhaitons-nous bonne graisse.

Le quatrième chapitre est court, deux pages. Du plaisir de la rage de dents, tel pourrait être son titre. Après le mal au foie, la rage de dents, et tant mieux, tant mieux le plaisir des  geignements, des geignements dégoûtants, imposés aux autres. Pour finir, une question, dont on devine la réponse : « Un homme doué d’une conscience est-il capable de s’estimer un tant soit peu ? » (Dans un tiroir du buffet de la cuisine, je viens de vérifier, il y a bien plusieurs boîtes de paracétamol).

Chapitre suivant, tu reviens à l’homme intelligent, conscient (à toi !) : il ne peut rien commencer, ni rien terminer, s’il se laisse emporter par une quelconque passion, il se rend compte immédiatement qu’il s’est berné et il se méprise. Ainsi l’inertie et l’ennui le dévorent (c’est par ennui, nous appends-tu, que tu t’es forcé, par deux fois, de tomber amoureux). Qu’es-tu alors ? « Un bavard », un bavard qui brasse du vent. (Et moi donc, je te lis, je te répète, et j’ai fait pire que de me forcer à tomber amoureux : j’ai été amoureux, et c’est seulement maintenant, bien après, que je réalise que je me forçais. Nos sous-sols nous relient, bavardeux !)

Le sixième chapitre est ultra-court, une page, pour proclamer que le « beau » et le « sublime » te « tapent sur le système » (Il m’arrive de sortir de ma maison semi-enterrée. Dernièrement je me suis rendu au festival artistique «Le Printemps de Septembre». C’était au «Château d’Eau», un ancien château d’eau, justement, un lieu d’exposition. Un artiste printano-septembral était «intervenu», il avait déposé du beau et du sublime tout au long des murs de ce château d’eau : des pompes, des canalisations, des compteurs, des tuyaux, des robinets, des cuves, des cuvettes, des bouteilles, des verres, et cæterea, et cæterea).

La violence domine le 7e chapitre. Sept = infini, sept = violence, bien vu.
L’homme se souhaite parfois le pire, ce sont tes premiers mots.
Mais la civilisation, la civilisation. L’homme a inventé la civilisation quand même ! Avec elle, il s’est adouci. A cette pensée, tu ris, tu ris, tu regardes ton siècle, le 19e, tout ce sang qui a coulé joyeusement, qui a pétillé comme du champagne (c’est ton image), et tu ris. Le meurtre est une saloperie, nous le savons, nous, civilisés, et on y va, on y va, poursuis-tu. (Sur mon bureau, le journal du jour, du 277e jour, de la 17e année, du 21e siècle – 3×7. La civilisation ? Pauvres noyés, enfants bombardés, femmes violées. Et encore, c’est un aperçu, je n’ai pas tout lu).

Les carnets du sous-solChangeons. Chapitre par chapitre, ça va finir par devenir pénible. Groupons. Allez, 8 – 9 – 10.
8. Les hommes sont des créatures bipèdes, essentiellement monotones : ils se battent, ils se battent, ils se battent (voir 7), mais ils possèdent un privilège, unique, qui les différencie absolument des autres animaux : ils maudissent !
9. De nouveau la souffrance, l’amour de la souffrance, le plaisir de casser, bon, bon, on connait, tu ressasses.
10. Merci. Tu ne nous retiens pas, on est libre de ne pas t’écouter, tu as ton sous-sol, tu peux te taire pendant quarante ans, tu l’as déjà fait. (La nuit est tombée, une nouvelle fois j’ai le visage collé contre la vitre, je ne vois rien du jardin, mon regard se fond dans le noir).
Le 11e chapitre, le dernier (enfin, le dernier de la première partie, car il y a deux parties, Le sous-sol, puis Sur la neige mouillée). Tu conclus.                                                                                                                                                  Tu ne t’es jamais adressé à nous, tu n’écris que pour toi, tu faisais semblant de nous parler.
Tu ne crois en rien de ce que tu as écrit. Plus exactement tu y crois et en même temps tu n’y crois pas. (Toutes nos vies ainsi, n’est-ce pas ? commente le lecteur).
Ce qui a de l’intérêt, finalement, c’est le sous-sol ! Ne rien faire, ne plus bouger, et vive le sous-sol !
Mais alors, la seconde partie ? Il te faut continuer. Un souvenir, un vieux souvenir, oppressant, horriblement oppressant, va t’aider.
Il neige, une neige mouillée, et c’est cette neige qui réveille ce souvenir.
En vérité, de la neige mouillée, il y en aura peu (du moins elle n’aura aucune importance, elle se contentera de tomber), par contre du jaune, du sale, à son image, il y en aura beaucoup plus.

Une sale histoire, donc, glauque, minable, une histoire de sous-sol humide, à l’air vicié, avec des collègues de bureau, des débauches nocturnes, des bagarres à coups de queue de billard, des officiers, des dettes, de la lâcheté, des remords, des anciens camarades d’école, un banquet, de l’alcool, de l’ivresse, des haines, des affronts, des insultes, un bordel, une jeune fille, fraîche, pâle, s’y vendant, la honte, la rage, le mensonge, la méchanceté, l’humiliation, la crapulerie.
Sale histoire, de l’ordure, et toi, tout au long, qui déblatères de plus belle.
Tes fils entremêlés t’étranglent.
Tu es vil, tu le sais, tu vas la dégoûter, et ça te réjouis, cette jeune fille, fraîche, pâle, tu vas la dégoûter, et ça te réjouis, tu es méprisable, tu le sais.
Tu aimes te mettre dans la fange, tu n’arrives pas à être bon, tu es un salaud, un ver de terre.
Tu te prétends intelligent et supérieur, tu te sais esclave.
Tu as de « petites idées », secrètes, développées dans ton trou. Qu’elles y restent.
Il t’arrive d’imaginer « un changement radical ». Mais non, tu divagues. Reste dans ton trou.
A la fin, tu réalises que tu n’aurais pas dû écrire ces carnets, que ce n’était pas de la littérature, mais « une peine de redressement ». Tu n’as plus envie d’écrire, du fond de ton sous-sol.
De la fenêtre du mien, celle qui donne sur la rue, je les vois marcher. Je connais leurs jambes, leurs pas, leurs allures. Je connais leurs visages, comme ils ne les connaîtront jamais. Je suis le roi de la vue.
(Et je termine ces lignes, et je me mets à cuire, pour mon repas du soir, une côte de porc, achetée en promotion 1 €).

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* (en russe. Sous-sols)