Leïla Slimani, Chanson douce : Goncourt 2016

Slimani Chanson douce

Chanson douce est le second roman de Lëila Slimani, après Dans le jardin de l’ogre (2014) et la poursuite d’une exploration romanesque du complexe territoire du féminin. Le livre vient d’obtenir le prix Goncourt 2016. Un Goncourt fade, pour un roman calibré.

Comme l’a expliqué l’auteur en entretien, Chanson douce est la fiction d’un double fait divers : le prénom Louise, celui de son personnage de nounou, lui a été inspiré par Louise Woodward, jeune fille au pair anglaise qui, en 1997, avait tué le bébé d’une famille de médecins américains en le secouant, une affaire qui avait fait grand bruit et fasciné Leïla Slimani (en particulier la défense de l’accusée, axée par ses avocats sur une mise en accusation de la mère, travaillant trop, délaissant son enfant, donc en partie responsable) ; le second est un fait divers new-yorkais, une nounou si parfaite en apparence assassinant soudain, en 2012, les deux enfants d’une famille. Le réel fournit donc la trame générale et le prénom de l’héroïne, le reste sera totalement fictionnel : les Massé sont un jeune couple parisien, Paul est producteur (dans l’univers musical), Myriam avocate et si elle a un temps cessé de travailler pour élever ses deux jeunes enfants, lasse de ce « bonheur-là, ce bonheur simple, muet, carcéral », elle reprend son activité, entre dans un cabinet d’avocats et doit donc chercher une nounou.

Louise sera cette « fée », parfaite, « cette nounou irréelle qui a jailli d’un livre pour enfants », celle qui sait à la fois s’occuper des enfants, ranger l’appartement, préparer des dîners excellents pour les amis venant dîner, elle « excelle à devenir à la fois invisible et indispensable », d’abord « une présence intime mais jamais familière ». Mais la vie n’est pas un conte de fées ou une berceuse d’Henri Salvador et les tensions s’installent, sourdes d’abord, de plus en plus explicites à mesure que se referme le piège d’une dépendance mutuelle, d’une intimité trop grande, d’une présence pesante et pourtant indispensable. Des gestes et des paroles humilient Louise, cette jeune femme si mystérieuse et torturée sous ses dehors parfaits, la menace est là, d’autant plus explicite pour le lecteur que le dénouement est énoncé dès les premières pages du roman : « le bébé est mort » (Adam), Mila ne survivra pas à ses blessures, quant à Louise, « elle n’a pas su mourir. La mort, elle n’a su que la donner ».

Leïla Slimani chanson douceDu fait de cette structure renversée, de quelques chapitres trouant le récit pour rappeler des témoignages lors de l’enquête et du procès, manière de bouleverser la chronologie des faits comme de déplier les points de vue, le lecteur perçoit le moindre signe, voit indices et symboles dans les gestes qui soudain débordent, des jeux un peu trop violents, des histoires et contes cruels que la nounou puise dans on ne sait « quelle forêt profonde ». Leïla Slimani chronique un crime énoncé, explore les personnalités en présence, Myriam, Paul, leurs amis, cette étrange Louise — son ennui, ses angoisses, son passé si lourd l’ayant transformée en « spectatrice invisible », soudain décidée, dans un accès de folie, à prendre le premier rôle du drame. Ce faisant, Leïla Slimani interroge un milieu social, faussement conciliant et bobo, profondément condescendant et fermé sur lui-même. Comme Myriam, avocate aux assises, fascinée par le cas Fourniret à l’origine de sa vocation et en pleine défense d’un criminel dont elle vise à montrer qu’il est aussi une victime, Leïla Slimani décrit plus qu’elle ne juge, elle démonte une intrigue aux conséquences dramatiques mais au crescendo inconscient chez les uns comme chez les autres, sans aucun manichéisme dans la désignation des victimes (tous le sont) et des coupables sinon un ordre social profondément injuste et inégalitaire…

Lisant cette Chanson douce, on reconnaît d’abord un talent certain à Leïla Slimani pour installer une intrigue sans jamais s’appesantir, la première partie du roman est même extrêmement efficace. Puis le symbolisme est souligné à l’excès (la carcasse de poulet soigneusement rincée au liquide vaisselle et exposée sur la table du petit déjeuner), tout s’enraye dans cette mécanique romanesque, transparente, inodore et sans saveur. Le roman déçoit et ne laisse aucune trace, le fait divers n’y est jamais cet élément narratif qui pourrait dérégler le récit, lui imprimer sa marque, permettre à l’auteur de jouer avec codes et attendus. Il est calibré, bien trop calibré, jamais subversif ou véritablement dérangeant, jusqu’au pathétique dernier chapitre qui boucle gentiment un récit sans surprise. Certains critiques ont comparé Chanson douce à L’Adversaire et à Claustria, voire à De Sang froid de Truman Capote et même à Simenon et au Genet des Bonnes : on les invite à relire leurs classiques et à rester sobres dans leurs références. Et l’on se demande quand même comment le jury du Goncourt a pu préférer un roman soft à la véritable perversité de l’œuvre d’un Régis Jauffret

Leïla Slimani, Chanson douce, 2016, Gallimard, 227 p., 18 € — Lire un extrait