Dario Fo (1926-2016), la mort d’un saltimbanque

Le jour même de la divulgation de l’identité du Nobel de littérature 2016 est annoncée la mort de son récipiendaire 1997 : Dario Fo, né en mars 1926, était écrivain, dramaturge, metteur en scène et même acteur, soit un rapport total et engagé au théâtre, de l’écriture du texte à son incarnation sur scène. Il était un saltimbanque, au sens le plus noble du terme, porteur d’un Gai savoir de l’acteur — titre de l’un de ses essais sur le théâtre, trad. fr. de Valeria Tasca, L’Arche, 1990.

Héritier de la commedia del’arte, de la farce médiévale, des spectacles de clowns comme des grandes machineries de la Renaissance ou du cabaret, Dario Fo a construit une œuvre subversive et politique, avec laissés pour compte et parlers populaires pour centre mais aussi bouffons et anarchistes, le grotesque étant, dans son esthétique, le levier d’un discours décapant sur le monde comme il va (mal), les désordres et grands fracas de l’actualité.

« À propos du fait de plaisanter sur des choses très sérieuses, dramatiques ; ce que nous voulions, c’est faire comprendre que c’est [le rire] qui permet et qui permettait (car c’est bien dans la tradition du jongleur) à l’acteur du peuple de toucher les consciences, d’y laisser quelque chose d’amer et de brûlant… Si je me contentais de raconter les ennuis des gens sur le mode tragique, en me plaçant d’un point de vue rhétorique, ou mélancolique, ou dramatique, j’amènerais les spectateurs à s’indigner, un point c’est tout ; et tout cela glisserait sur eux, immanquablement […] il n’en resterait rien. » (Mystère bouffe, Dramaturgie)

Engagé, jusque dans la vie politique italienne (adversaire inlassable de Berlusconi, conseiller municipal de Milan), Dario Fo concevait le théâtre comme une voix plantée au cœur de la cité, le texte comme une parole portée sur le monde par un « jongleur », pour dire le Mystère bouffe de nos quotidiens.

« Faire du théâtre signifie avant tout savoir communiquer, faire en sorte que ce que vous dites arrive à ceux qui sont devant vous. Sans exception aucune, sans jamais lasser leur attention… Pour établir ce contact extraordinaire, il faut savoir déclencher la curiosité et la complicité, stimuler l’imagination et puis laisser l’autre entrer dans votre propos, en l’incitant à participer, à compléter avec vous. Le bon comédien et le bon enseignant ont beaucoup en commun. Ni l’un ni l’autre ne doivent rester en chaire, prétendre qu’ils ont raison. Pontifier, c’est bon pour les papes. » (Le Monde selon Fo, conversations avec Giuseppina Manin, trad. de Dominique Vittoz, Fayard, 2008).