Si (par) une nuit d’hiver un voyageur : un livre invisible

Italo Calvino

Paris, un jour comme les autres. Après avoir parcouru rapidement du regard les titres des livres exposés dans la vitrine d’une librairie, j’aperçois, parmi les nouveautés, une copie de Si par une nuit d’hiver un voyageur, le chef d’œuvre d’Italo Calvino. Stupeur : pourquoi le livre de Calvino, paru en Italie en 1979, a-t-il été mis en exposition parmi les nouvelles sorties au lieu d’avoir été rangé, comme l’on s’y attendrait, parmi les classiques de la littérature du XXè siècle ?

Pour le dire avec les mots du narrateur s’adressant au Lecteur-héros qui vient d’acheter ce roman, on espérerait au moins de le voir casé sur le rayon des «Livres Lus Il Y A Si Longtemps Que Le Moment Serait Peut-Être Venu De Les Relire»… Ou bien – et c’est mon cas – dans celui des « Livres Que Tu As Toujours Fait Semblant D’Avoir Lus Et Que Le Moment Serait Peut-Être Venu De Se Décider À Lire Pour De Bon » ! Curieux, je rentre dans la boutique et j’examine l’exemplaire : effectivement, il ne s’agit pas de Si par une nuit d’hiver un voyageur (traduit de l’italien par Danièle Sallenave et François Wahl, et paru au Seuil en 1981), mais de Si une nuit d’hiver un voyageur, la nouvelle traduction de Martin Rueff tout fraîchement parue chez Gallimard en 2015.

Lorsque je l’interroge, le libraire m’explique que, sans raisons apparentes, tous les livres d’Italo Calvino édités au Seuil ont disparu des rayonnages des librairies, et que, depuis quelques années, Gallimard a commencé la réédition de nouvelles traductions. Je veux en savoir plus, l’explication fournie par le libraire ne faisant qu’épaissir le mystère. J’achète le volume et, une fois chez moi, en faisant le tour de la presse littéraire sur internet, je découvre rapidement que les vicissitudes vécues par l’œuvre d’Italo Calvino en France, qui se termineront avec le passage de Seuil à Gallimard, datent de la mort de l’auteur en 1985. Il s’agit, paraît-il, de l’un un des plus gros « transferts » de l’édition française. De plus en plus intriguant. Les journaux relatent l’affaire sur le ton d’un polar littéraro-financier. Le transfert, négocié par l’agent américain Andrew Wylie, dit « le Chacal », ne se fait pas sans controverses. C’est Nathaniel Herzberg qui les résume pour Le Monde, au moment où celles-ci venaient de trouver, en 2013, un début de conclusion.

En voici les termes : côté italien, dans un long courrier adressé au Monde, Giovanna Calvino – fille de l’écrivain – réclame entre autres une révision des traductions françaises, qui seraient en partie – dit-elle – « des créations éditoriales faites d’omissions et de rajouts ». Côté français, François Wahl, qui dirigeait le domaine italien du Seuil à l’époque de la parution des traductions de Calvino, se défend au nom de l’amitié et de la collaboration avec l’écrivain, qui aurait approuvé, dit-il, chaque écart par rapport au texte italien. Toujours est-il que, campée sur sa ligne dure, la famille impose, en avril 2010, le pilonnage de l’intégralité des volumes disponibles au Seuil. Ainsi, Calvino, dont la quasi-totalité de l’œuvre fut publiée de son vivant par Le Seuil, dont il était l’un des auteurs emblématiques, passe avec armes et bagages, vingt-sept ans après sa mort, chez Gallimard. En attendant une probable publication dans la « Pléiade », depuis 2012 Gallimard a republié 15 titres, les trois derniers en 2015, dont Si une Nuit d’Hiver un Voyageur.

Italo Calvino Si une nuit d'hiver Si par une nuit d'hiver

 

 

 

 

 

 

 

 

Je décide que la polémique ne m’intéresse pas, il n’y a que l’histoire qui m’intéresse. Ici, tout est disparition et mystère, tout est dit non point dans l’intention de révéler quelque chose, mais pour mieux cacher, en garder intact le secret. Nathaniel Herzberg le remarque dans son article dans Le Monde : « Une histoire à l’apparence anodine comme Italo Calvino aimait en écrire. Un écrivain italien mort il y a un quart de siècle disparaît, sans raisons apparentes, des rayonnages des librairies. Les professeurs veulent le prescrire aux élèves, les parents le faire lire à leurs enfants. En vain. Les libraires s’interrogent, disent leur impuissance à leurs clients, l’éditeur s’excuse sans apporter d’explications. Le monde littéraire bruisse, spécule. » Une seule idée m’occupe désormais : la possibilité que ce récit interrompu continue. Non pas tant pour en inventer la suite, établir des critères pour savoir qui a raison et pourquoi – si tant est que quelqu’un ait raison – ou pour savoir si le Chacal est vraiment un chacal. Mais pour en connaître mieux les enjeux, peut-être faut-il aller les chercher dans l’œuvre de Calvino lui-même, voir si on en trouve des échos, des résonances, au sens physique d’augmentation d’amplitude, de prolongement ou d’amplification à l’intérieur d’un corps où se produit ce phénomène.

Nathaniel Herzberg a raison, on se croirait dans l’un des romans imaginé par Calvino. J’ouvre le deuxième chapitre du volume que j’ai acheté à la librairie, et je trouve immédiatement matière à résonance. Le deuxième chapitre est celui dont Si une nuit d’hiver un voyageur (et Si par une nuit d’hiver un voyageur) tirent leur titre, le premier de la série de dix romans que le Lecteur-héros commence à lire sans jamais parvenir à les finir à cause de circonstances extérieures à sa volonté. Au cours d’une conférence à l’Institut de culture italienne de Buenos Aires, Calvino le définit comme un roman fait tout entier de soupçons et de sensations confuses. C’est précisément ce qu’il me faut : ici tout est sensations confuses. Non, la polémique ne m’intéresse pas, pas plus que la polémique sur l’authenticité du troisième roman entamé par le « Lecteur » ne paraît effleurer Ludmilla, la « Lectrice » dans le chef d’œuvre de Calvino. Je préfère me concentrer sur l’histoire des deux traductions du même volume, et notamment essayer de comprendre pourquoi, en lisant ce deuxième chapitre, elle me revient à l’esprit dès l’apparition nocturne de Mme Marne, dont le visage reste caché entre la fumée et les cheveux, préservant ainsi son caractère de fantasme féminin mais sans prendre la forme que prennent d’habitude les fantasmes féminins. Dès son apparition au buffet de la gare d’une ville de province, on voit déjà Mme Marne à travers les yeux des autres clients du bar, qui la connaissent peut-être depuis qu’elle était une toute jeune fille, quelqu’un a eu peut-être une histoire avec elle. On voit se déposer sur elle une espèce de fatigue, un poids de souvenirs, une ombre, la mienne sans doute, qui la trouble, et empêche de la voir comme on voit quelqu’un pour la première fois ; à sa place, la sensation de ces visages qu’on voit pour la première fois avec l’impression qu’on les a déjà vus des milliers de fois.

Les villes invisiblesMon attente de lecteur – me dit le narrateur – me fait tourner autour de cette présence féminine dont je voudrais tout savoir alors qu’en fait, seuls quelques éléments affleurent: un voile de sensations confuses flotte à la façon d’une fumée dense sous les lampes, l’empêchant – elle, l’histoire de Si (par) une nuit d’hiver un voyageur, que je suis en train de m’approprier discrètement – de sortir de sa brumeuse indécision. Il me faudra donc me concentrer sur le peu d’éléments visibles, parcourir les traces que l’on devine encore comme l’on ferait avec le pli amer de la bouche de Mme Marne, ne fut-ce que pour en mesurer le mystère. Si tu veux savoir la quantité d’ombre qu’il y a autour de toi – écrit d’ailleurs Calvino dans Les villes invisibles – fixe des yeux les faibles lumières du lointain. En effet, en lisant Calvino, je me rends compte que ce roman me transmet la sensation de ne pas pouvoir m’approcher de lui pour en savoir plus sans m’en éloigner pour autant. Ma fonction de lecteur étant mise en abyme – le narrateur s’adressant à un lecteur virtuel qui devient de facto le héros du roman – le « Lecteur » de Si (par) une nuit d’hiver un voyageur c’est moi : moi aussi je peux me sentir pour un temps le héros du roman.

Voilà sans doute pourquoi j’y entends l’écho de l’histoire de ses traductions françaises ; voilà pourquoi, surtout, j’ai envie de poursuivre le récit interrompu de cette histoire de traductions faite entièrement de sensations confuses : cette histoire est aussi la mienne. (Je m’aperçois néanmoins et en même temps que connaître la référence de mon existence de lecteur dans le monde réel, en deçà de l’espace ouvert simultanément par chacune des traductions – une espèce de sphère narrative hélicoïdale qui fait perdre toute référence –, serait comme essayer, avec un effort de la pensée, de faire tourner les horloges à l’envers : se concentrer pour faire remonter le temps en arrière jusqu’au moment exact où commencerait chacune des vies qui auraient pu être les miennes à partir d’un moment quelconque : celui où, devant la vitrine de ma librairie favorite, a commencé mon histoire de lecteur de Calvino).

Magritte 1

Reprenons l’histoire. Où en était-on ? Paris, un jour comme les autres. Sur Le Monde on dit qu’un écrivain italien mort il y a un quart de siècle disparaît, sans raisons apparentes, des rayonnages des librairies. Le monde littéraire bruisse, spécule, les rumeurs se répandent. Les libraires disent leur impuissance à leurs clients, l’éditeur ne donne pas d’explications. Quel serait le titre idéal de cette histoire de disparition-réapparition ? « Le livre invisible » ? Il ne serait pas effectivement, un titre d’une originalité déroutante, mais il serait néanmoins un bon titre. Non seulement parce que, même si par le biais d’une formule convenue, il suffirait à lui seul à affirmer la présence d’une absence, mais aussi parce que, en même temps, ce titre, renvoyant immédiatement à celui du roman « Les villes invisibles », permettrait de faire allusion à l’idée de lieux différents se transformant en lieu unique, sans solution de continuité, dont Calvino parle à propos de « Les villes invisibles » dans un documentaire tourné à Paris pour la télévision italienne en février 1974, intitulé, comme par hasard : « Italo Calvino, un homme invisible ».

Un peu comme dans notre monde d’aujourd’hui, dit Calvino au journaliste Nereo Rapetti, où les distances se réduisent, et les temps d’attente s’annulent : on ne voyage plus à travers une série de lieux différents, on se déplace d’un point à un autre avec un vide au milieu. Comme me dit le narrateur de Si (par) une nuit d’hiver un voyageur, du moment que chaque lieu communique instantanément avec tous les autres, on ne ressent un peu d’isolement que durant le trajet d’un lieu à un autre, c’est-à-dire quand on n’est dans aucun lieu. On lit, on regarde les gens, on attend, on est pressé d’être ailleurs. Surtout, on peut rester là, dans la foule et se sentir invisibles. Oui, j’ai l’impression, avec les doubles traductions de Calvino, de me trouver précisément à l’intérieur de ces espaces vides entre deux points lors d’un voyage en train : comme un voyageur en métro, je ne me sens dans aucun lieu, quelque chose a été mis entre parenthèses, un endroit sans doute pour entretenir le rêve de Calvino d’être invisible.

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Paris, un jour comme les autres. Italo Calvino, sans raisons apparentes, disparaît des rayonnages des librairies pour réapparaître, quelques années plus tard, sous une forme différente. Sensation d’anonymat dans la foule : observer tout le monde et pouvoir disparaître – pouvoir se sentir presque invisible. J’imagine être dans une salle d’attente, assis sur un banc à l’intérieur d’une gare ou d’un aéroport, je me tiens maintenant avec deux livres dans les mains, deux variantes d’un même livre écrit dans une langue étrangère. Mais quel Je ? Le fait est justement que moi, lecteur de Calvino, je n’ai plus ni un ici ni un ailleurs. À cause de circonstances extérieures à ma volonté, puisque dues à la publication de deux versions du même livre à distance d’une quinzaine d’années, je suis à l’intérieur d’un manque, je me trouve dans un non lieu. Je me trouve très précisément à l’intérieur de ce que, dans une langue, ne cesse de ne pas se dire. Cet instant imperceptible mais mystérieusement suspendu et dilaté me sépare de la langue que je parle, qu’elle soit maternelle ou pas ; et donc aussi un peu de moi-même, quand j’y pense. Par rapport à moi-même une distance s’affiche désormais, enfin offerte à l’exploration et visible jusque dans ses détails les plus insignifiants, les recoins de sa structure, on verrait la matière dont elle est faite, qu’on pourrait décrire comme un ethnologue décrirait une société différente de la sienne. Cette distance avec moi-même – qui en fin de compte mesure le deuil de tous les possibles que porte en lui le réel, puisqu’il n’existe que pour avoir procédé à leur sacrifice – me paraît désormais effectivement évidente, au point que je pourrais en faire communiquer les lieux de mes déplacements par rapport à moi-même, ne fût-ce que pour ressentir un peu d’isolement durant un temps d’attente en ne me sentant nulle part, comme me dit le narrateur de Si (par) une nuit d’hiver un voyageur. Lecteur de Calvino, je pourrais par exemple, pour en mesurer la distance, faire communiquer les deux traductions de Calvino, et notamment les extrait où le narrateur du roman se présente au lecteur :

Mon nom est « moi », tu ne sais rien d’autre de moi, mais cela suffit pour te donner le désir d’investir dans ce moi inconnu quelque chose
de toi.

(Si par une nuit d’hiver un voyageur, traduit de l’italien par Danièle Sallenave et François Wahl, Le Seuil, 1981, p. 23)

Je m’appelle « je », et c’est là la seule chose que tu sais de moi, mais cela suffit déjà à ce que tu te sentes poussé à investir une part de toi-même dans ce moi inconnu.

(Si une nuit d’hiver un voyageur, nouvelle traduction de Martin Rueff, Gallimard, 2015, p. 25)

Je ou Moi ? De quel commerce, de quel accord ou de quel divorce entre Je et Moi, ce dialogue témoigne-t-il ? Ce dialogue qui implique une confrontation avec la part d’altérité que j’abrite comme chacun, cet autre que je ne me sais pas être et qu’avec Calvino je découvre et j’invente sous la forme d’une espèce d’autobiographie en creux, selon la formule que Calvino utilise dans un article paru dans le mensuel « Alfabeta », en 1979. Au lieu de m’en détourner comme l’on prétend lorsqu’on réduit les écritures autobiographiques à l’exercice narcissique qu’on dénonce en elles, cet exercice m’oblige à un face-à-face avec les autres et avec le monde. Il m’est clair désormais qu’avec l’affaire des traductions françaises de Calvino, par le biais de cette histoire toute faite de soupçons et de sensations confuses, j’ai appris à inventer un lieu pour l’absence que je ne cesse de découvrir dans les choses. Comme dans Au bord de la côte à pic, le roman à l’authenticité controversée dans Si (par) une nuit d’hiver un voyageur, je voudrais que ce poids de sensations obscures qui gît dans les choses se communique non pas comme un obstacle à la compréhension de mon histoire de Lecteur de Calvino, mais comme sa substance même : l’important est de transmettre l’effort que j’accomplis pour lire et préserver entre les lignes des choses le sens élusif de ce qui m’attend. Au journaliste qui lui demande pourquoi il n’avait encore écrit un seule ligne sur Paris où il habitait depuis 10 ans, Calvino répond qu’il devrait sans doute s’en séparer, s’il est vrai qu’on écrit toujours à partir d’une absence. J’ai désormais la sensation, la même sensation confuse dont parle Calvino et que j’ai pressenti très nettement dès l’apparition du phantasme de Mme Marne, un phantasme aux milles visages et sans visage, que ce « Je » consiste précisément en cette distance.

Paris, un jour comme les autres. J’imagine d’être dans un train, je me déplace d’un lieu à un autre. Pour l’instant, je ne suis dans aucun lieu. Voyageur, je n’ai plus ni d’ici ni d’ailleurs. Le wagon est plein de gens, j’observe ces visages que je vois pour la première fois avec l’impression de les avoir déjà vus des milliers de fois. En leur compagnie, je peux me sentir invisible si je veux. Je tiens dans les mains deux traductions différentes d’un même livre de Calvino, dont la plus ancienne a mystérieusement disparu des rayonnages des librairies. J’attends. J’attends sans doute un retournement final qui n’arrivera pas, ou de connaître un coupable que sans doute je ne connaîtrai jamais. Dans l’attente – car, bien que pressé d’être ailleurs, je veux profiter de ce moment à pic sur moi même – j’invente, en lisant deux version d’un même livre étranger, l’image d’un livre invisible prenant forme et s’évanouissant sans cesse, cachés dans les livres visibles.

Italo Calvino Paris