Dermot Bolger : Irlande, chronique d’une chute annoncée (Une illusion passagère)

Dermot Bolger
Dermot Bolger

L’œuvre de Dermot Bolger questionne l’Irlande contemporaine, sa grandeur et ses illusions perdues. Alors que son dernier roman, le douzième, Tanglewood, va paraître en France le 18 août prochain aux éditions Joëlle Losfled sous le titre Ensemble séparés — Diacritik reviendra sur ce livre, article accompagné d’un entretien vidéo avec l’écrivain — retour sur Une illusion passagère (2013).FallOfIreland

Le titre original d’Une illusion passagère est sans doute plus explicite que sa version française : The Fall of Ireland, la chute de l’Irlande. L’entrée en matière est sans concession, le récit le sera également, centré sur une double crise et la double fin d’un monde : pour le gouvernement irlandais comme pour le mariage de Martin. Martin est un haut fonctionnaire, il a 55 ans, une trentaine d’années de mariage derrière lui, 37 ans de vie ministérielle et trois filles. Des chiffres qui en imposent ou sont accablants, selon l’angle de vue. Lorsque Martin se retrouve à Pékin pour accompagner un ministre en visite d’État, ses yeux se décillent. Est-ce l’éloignement géographique et Pékin, « ville où tout était à vendre, avec une morale différente, née sans le péché originel » ? Est-ce cette femme venue le masser dans sa chambre d’hôtel ? Quelque chose va changer dans la perception que Martin a du monde et de lui-même. Il est « vidé ».

La politique internationale ? une valse tragi-comique « sur la corde raide diplomatique, devoir à la fois soigneusement éviter toute allusion à la litigieuse question des droits de l’homme tout en étant obligé de l’évoquer par la tangente (…) et twitter héroïquement leurs messages de protestation »… « Il ne s’agissait là que de créer l’illusion d’une communication entre deux nations, en faisant semblant d’avoir abordé un certain nombre de questions dans un théâtre d’ombre de serrements de mains et de phrases vides ». Tout est ronds de jambes, courbettes, un ballet du paraître, une comédie du pouvoir dans laquelle chacun, pétrifié dans son rôle social et politique, tente de se conformer à l’image que l’on attend de lui (ou de sa fonction) comme il tente d’échapper à la situation intérieure de son pays. C’est une Irlande au bord du chaos que saisit ce roman, une Irlande dépassée, qui tente désespérément de cacher cette vérité en s’affichant sur la scène internationale : premier ministre « comme toujours » à Washington, ministre des Finances en Allemagne, « d’autres avaient choisi l’Australie, la Nouvelle-Zélande ou San Francisco », ou la Chine, loin, très loin de leur pays, en pleine… Saint-Patrick.

« Œuvre de fiction », déclare l’auteur au frontispice de son roman, « toute ressemblance avec des individus, circonstances ou localités », etc. — manière oblique de souligner combien ce récit dit une vérité d’un pays, d’un état social et politique… Et c’est l’une des portées de ce roman, dont la densité est portée par sa brièveté : il est une alerte, un regard plein d’acuité sur un pays perdu dans le paraître, de fait gouverné par la banque centrale européenne.

Martin, plus qu’un personnage, est ainsi la figure même de cette Irlande saisie en pleine chute. Sa vie est fade, moyenne, son mariage n’est plus qu’un cadre vide de sens. Alors, durant une nuit, dans le huis clos d’une chambre d’hôtel chinoise — à la fois « cage » et espace de tous les possibles —, Martin ressasse, réfléchit, exprime doutes, frustrations, souvenirs, « tant d’éléments d’un puzzle qu’il n’arrivait pas à reconstituer ». Il voudrait sortir du cadre, il écoute les appels de son corps, ses désirs, jusque là vécus dans le tabou, l’interdit ou la frustration. Ce sont d’abord des débordements de la prose qui disent ses pulsions, le vocabulaire qui soudain s’échappe, fuit brièvement dans l’ordurier. Puis l’homme commande un massage, tente de communiquer avec cette femme qui incarne l’inconnu, le désir tarifé, l’espoir d’autre chose… Dans ce moment de suspens, Martin pourra-t-il être lui-même, nu et à nu ? Pourra-t-il se libérer ou sa vie sera-t-elle encore et toujours cette chute « aussi brutale et humiliante que celle de l’Irlande » ? Peut-on, même de manière « passagère », s’abstraire dans une « illusion », dernier mot du roman, revenant à son titre, cercle vicieux et vicié ?

Une illusion passagère est un conte cruel, un roman lucide et décapant, le portrait d’« un individu insignifiant déguisé en personnage de marque » incarnant un pays et au-delà une certaine condition humaine, enfermée dans le vendre et acheter, seules transactions possibles, avoir (ou tenter d’avoir) à défaut d’être, opposition justement au centre d’Ensemble séparés qui paraît le 18 août prochain.

Dermot Bolger, Une illusion passagère (The Fall of Ireland), traduit de l’anglais (Irlande) par Marie-Hélène Dumas, éd. Joëlle Losfeld, 134 p., 15 € 90

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