Laurent Demanze : «Je rêve souvent d’une histoire de la littérature qui délaisserait les auteurs pour suivre les devenirs d’une œuvre»

Laurent Demanze

A l’heure où certaines Cassandre proclament avec perte et fracas l’irrémédiable fin de la littérature et le conséquent décès de la critique, sans doute la littérature contemporaine n’a-t-elle jamais autant brillé depuis son champ dispersé et résolument éclaté, et la critique ne s’est-elle trouvée autant de voix neuves pour venir la cartographier depuis ses accidents répétés. Parmi elles, Laurent Demanze qui, depuis Encres Orphelines, élabore une pensée critique qui trace les chemins des ascendances empêchées et des généalogies brisées de Pierre Michon à Gérard Macé et Pierre Bergounioux mais explore également la vocation encyclopédiste de la littérature contemporaine. Ce parcours encyclomane, de Gustave Flaubert à Pierre Senges, fournit ainsi la trame de son nouvel et fort essai, Les Fictions encyclopédiques paru il y a peu, et sur lequel Diacritik a voulu revenir avec lui le temps d’un grand entretien sur la littérature contemporaine et son devenir.

Dans Les Fictions encyclopédiques, ta réflexion sur la littérature contemporaine s’ouvre d’emblée sur une hypothèse de lecture selon laquelle notre temps, celui qui va de Pierre Senges à Camille Laurens en passant par Annie Ernaux, aurait pour matrice l’ultime roman de Flaubert, Bouvard et Pécuchet. À l’appui de ton propos, tu avances ainsi que ce roman inachevé qui raconte, on s’en souvient, l’histoire de deux copistes à la retraite lancés dans une folle compilation de savoirs s’offre comme « une boussole pour mesurer et cartographier les possibles de la littérature. » De fait, en quoi, selon toi, peut-on tenir Bouvard et Pécuchet comme le fil d’Ariane de notre époque ? Pour quelles raisons ce roman se donne-t-il comme le récit liminaire et la scène primitive de notre contemporain ? Que va y puiser notre temps ? En quoi le contemporain s’affirme-t-il, comme tu l’avances encore, à la fois comme le légataire et le continuateur de Bouvard et Pécuchet ?

Laurent Demanze : Je rêve souvent d’une histoire de la littérature qui délaisserait les auteurs et les mouvements pour suivre les devenirs d’une œuvre, ses disséminations et ses reprises, de siècle en siècle, d’écrivain en écrivain. Des parcours et des traversées, faits de vies discrètes et de résurgences, de germinations et de travestissements. À sa manière, mon essai en propose un jalon, puisqu’il suit à travers le XXe siècle une ligne Bouvard et Pécuchet, pour reprendre la formule de Tiphaine Samoyault.

Sans titre2De fait, le roman posthume de Flaubert est un texte méprisé et méconnu de ses contemporains, et qui sera progressivement relu et ressaisi tout au long du siècle, à force de défenses et d’apologies, pour devenir aujourd’hui un emblème de notre époque. C’est ce parcours que je voulais suivre : sans faire une histoire de la réception du roman de Flaubert, je voulais souligner qu’à travers lui se jouaient désormais en miroir les interrogations et les perplexités d’aujourd’hui. Bien des écrivains le considèrent comme un intercesseur et un interlocuteur privilégiés : Éric Chevillard, Raymond Queneau, Pierre Senges, Jean-Yves Jouannais, Jorge Luis Borges, Georges Perec, Roland Barthes, etc.

Quitte à dresser ici un inventaire, évidemment incomplet, voilà ce qu’y puise l’époque contemporaine : la puissance du stéréotype et de l’idée reçue dans l’usage du langage ; la capacité à mettre en ordre la chaosmos des savoirs ; la hantise du plagiat et la fascination pour la copie ; l’éloge de l’idiot et la célébration de l’autodidacte, etc. Plus profondément, l’essai s’attache à dessiner les savoirs de la littérature, à interroger sa portée cognitive, à l’heure des spécialisations accrues et de la démultiplication des connaissances, à l’heure du numérique et des bases de données. Qu’est-ce que la littérature peut encore proposer comme savoir ? À quoi pense la littérature, pour reprendre le beau titre de Pierre Macherey, ou plutôt comment elle pense ? dans quels interstices, dans quelle faille ?

On connaît la réponse de Flaubert, que reprendra Roland Barthes dans sa leçon inaugurale : c’est une réponse tout à la fois sceptique et politique. Sceptique, car il s’agit de rappeler que la littérature est un savoir de la perplexité et de la lacune. Politique, car il s’agit d’affirmer que l’écrivain, s’il n’a plus le magistère d’autrefois, s’il est devenu une figure de l’homme ordinaire et de l’autodidacte, a pourtant droit de cité dans le champ des savoirs : il est celui qui demande raison aux sciences et se méfie des arrogances du discours spécialiste.

Pierre Senges, l’un des encyclopédistes contemporains
Pierre Senges, l’un des encyclopédistes contemporains

Au cœur du legs de Bouvard et Pécuchet dans notre temps, tu évoques l’encyclomanie comme trait propre à la fiction contemporaine qui ne doit pas se confondre avec l’encyclopédisme tel qu’il a pu traverser les siècles précédents. Comment s’incarne, selon toi, cette passion encyclomane dans le récit contemporain ? Pourquoi, notamment formellement, ne recoupe-t-elle pas le projet, par exemple, d’un Diderot et d’un D’Alembert à l’horizon de la fondation de leur Encyclopédie ? En quoi notre contemporain répond-il davantage de « cette encyclopédie critique en farce » dont Flaubert qualifiait son récit ? L’encyclomanie contemporaine te paraît-elle pouvoir être définie comme un encyclopédisme troué et désastré, un encyclopédisme qui échoue à être une pleine totalité ?

Je suis toujours attaché à rappeler le dialogue, dessillé et subversif, que la littérature mène avec son époque, avec ses obsessions et ses imaginaires. C’est déjà ce que je faisais dans Encres orphelines où je montrais combien les œuvres de Pierre Michon, Pierre Bergounioux et Gérard Macé répondaient à l’obsession généalogique comme aux fantasmes de crise de la transmission : leurs textes décloisonnaient la communauté familiale dans une ambition anthropologique et inventaient des manières indirectes ou paradoxales de transmettre.

Mon dernier essai répond à ce souci : la culture contemporaine est en effet traversée par une véritable encyclomanie, qui va du palais encyclopédique à la biennale de Venise à l’encyclopédie des voix, en passant par le développement éditorial des dictionnaires et l’obsession des classements comme des inventaires. Mon propos prolonge à sa manière les analyses de François Hartog dans Régimes d’historicité et de Bernard Sève dans De haut en bas, qui décrivent la folie contemporaine de l’inventaire et de l’archive. L’époque est celle d’un renouvellement des ambitions de totalité, et le numérique n’est pas sans importance dans ce désir de rassembler tous les savoirs du monde, sans oubli, ni lacune.

Pourtant, les écrivains contemporains répondent à cette encyclomanie en délaissant la plupart du temps l’ambition de totalité : tantôt ils mettent en scène les échecs de ce désir pour ainsi dire totalitaire, dans des reprises parodiques du roman-monde comme le fit Olivier Rolin dans L’Invention du monde ; tantôt, ils font l’éloge de la lacune et du vide, à la façon de Georges Perec qui, comme l’on sait, maintient une case vide au sein de La Vie, mode d’emploi. C’est que le XXe siècle a fait l’expérience désastreuse du désir de totalité et sait à la suite d’Adorno dans ses Minima moralia les liens ténus entre le désir de totalité et le désir totalitaire : les œuvres que j’étudie ménagent ainsi la place du manque et de l’inconnaissable.

Le paradoxe, c’est que ces œuvres reprennent les dispositifs de l’encyclopédie et du dictionnaire, pour affirmer non pas l’exhaustivité, mais la sélection, non la mémoire infinie, mais les puissances de l’oubli. Quand par exemple Pierre Bergounioux propose un lexique pour résumer notre monde, il n’en retient que Trente mots : les fictions encyclopédiques contemporaines, malgré leur profusion et leur richesses, sont aussi de paradoxales machines pour oublier, comme le soulignait Umberto Eco.

Pierre Bergounioux, l’encyclopédiste de 30 mots
Pierre Bergounioux, l’encyclopédiste de 30 mots

À considérer les œuvres de Didier Blonde, Stéphane Audeguy ou encore Pierre Bergounioux, les fictions encyclopédiques contemporaines paraissent se donner comme les témoins sans appel d’un rapport neuf au savoir où, comme tu l’avances, « la littérature rentre à nouveau en dialogue, sinon en concurrence, avec les discours de savoir de son époque ». Quelle mutation s’est opérée dans le champ critique du savoir pour que la fiction puisse se ressaisir de ce dont elle paraissait avoir été éloignée ? Ne doit-on pas y lire l’effondrement de tout absolu devant l’émiettement inhérent à la saisie contemporaine du monde ? La littérature possède-t-elle encore, selon toi, une valeur cognitive ?

Ce qui est saisissant, c’est de considérer combien les œuvres d’aujourd’hui sont nourries de savoirs, combien les écrivains aiment puiser à l’exactitude de la science l’impulsion du romanesque ou les dérives de la rêverie. Cela sans doute n’est pas nouveau, et nombre d’écrivains ont pu être autrefois des savants respectés. Mais l’on se souvient qu’avec l’avènement des sciences sociales au XIXe siècle et l’éclatement des champs disciplinaires, l’écrivain s’est vu dessaisi de son magistère, dépossédé de ses prérogatives : il n’était plus ni prophète, ni voyant, encore moins un savant. Il a tenté de récupérer ce prestige et ce pouvoir en revendiquant l’autonomie de son art, en constituant son œuvre dans un champ autarcique. Ce désir d’autarcie ou d’autonomie a pris fin avec le recul des avant-gardes, autour des années 1980. Dès lors, la littérature a à nouveau pris en charge les savoirs, s’est à nouveau affrontée aux connaissances, avec une exigence éthique et pratique.

Mon essai s’inscrit dans le prolongement d’un champ critique récent, s’attachant à analyser les lieux d’articulation, de réappropriations et de différenciations entre la littérature et les savoirs : Jacques Bouveresse, Patrick Boucheron, Dominique Viart, Marielle Macé, Michel Pierssens ou Hugues Marchal… Ce qui m’a sans doute plus intéressé qu’une spécificité de la pensée littéraire – je crois davantage que la littérature double ou redouble les savoirs sur le mode réflexif ou ironique –, ce sont les gestes et les postures de l’écrivain à l’ère des spécialistes et du numérique : quelles stratégies concrètes l’écrivain mobilise pour produire un savoir singulier et un savoir du singulier, quelle autorité paradoxale il revendique avec la figure de l’amateur ou de l’autodidacte.

Partant, ne s’agit-il pas de souscrire à la proposition critique de Giorgio Agamben lorsqu’il affirme que notre temps, aussi bien en littérature qu’en critique, procède d’un profond et irréversible désenchantement des sciences ? S’agit-il ainsi de considérer que la littérature commence là où la science se révèle désenchantée ? Les fictions encyclopédiques seraient-elles alors les témoins de cette défaisance de la science ?
Et, plus largement, pour reprendre une réflexion de Barthes que tu cites à propos de L’Encyclopédie Bordas, peut-on considérer la littérature comme la science noire des hommes, à savoir par essence la science inexacte, ce qui doit accueillir et rédimer le reste impossible de tout vivant, se fait hospitalité de tout ce qui, dans aucun autre discours, n’a ni voix ni chapitre à la parole et à son visible ? En quoi se donne incidemment un écho au projet de Quignard dans les Petits traités qui entendent recueillir « les os calcinés dans ce qui reste du feu le plus ancien » et prélever « les taches sur les rideaux de litière » ?

La littérature peut sans doute revendiquer cette fonction de contre-pouvoir, ou de vigilance critique envers la science ou les sciences : il est sûr qu’elle n’accompagne plus l’émergence des savoirs sur le mode de l’éloge ou de la célébration prométhéenne. Elle est une mauvaise conscience des savoirs, une force de négativité à l’œuvre.

Mais elle va de pair avec le souci d’accueillir ou de faire hospitalité à bien des faux savoirs ou des pseudo-sciences, à des réalités ténues ou des singularités qui échappent à la rationalité : c’était déjà le propos de Flaubert dans Bouvard et Pécuchet qui mêle sciences exactes et élucubrations scientifiques, avec une même curiosité amusée. C’est d’abord une façon d’en appeler à la modestie, car les sciences d’aujourd’hui seront les inepties de demain (on se souvient de la formule de Dumézil : avec le temps, il suffira de changer de rayon ses essais qui prendront place au milieu des romans) ; de revendiquer la même interrogation critique envers toutes les productions de l’esprit ; et enfin une façon de réenchanter la science en consignant les égarements de l’esprit et la potentialité imaginaire des savoirs.

C’est cette question de l’hospitalité qui explique que la figure de l’arche de Noé soit à ce point sollicitée par les écrivains encyclopédistes comme Raymond Queneau ou Pierre Senges, même si c’est de façon fort différente : les formes encyclopédiques engagent une réflexion sur l’hospitalité à ce que l’on ne saisit pas, aux sciences inexactes comme aux savoirs farfelus, aux savoirs avérés comme aux élucubrations les plus loufoques. C’est peut-être là que mon essai prend un peu ses distances avec la citation de Pascal Quignard que tu donnes : au lieu d’un pathétique ou d’une dramatisation du négligé et du délaissé, bien des auteurs que je convoque mettent en exergue la jubilation farcesque des gestes encyclopédiques : listes invraisemblables, héritage de la satire ménippée, gourmandise de la fatrasie, vertige de la collection, etc.

Pascal Quignard, le collectionneur mélancolique
Pascal Quignard, le collectionneur mélancolique

Par ailleurs, n’assistons-nous pas, plus largement, avec les propositions de lecture de ton essai, à l’avènement d’un changement de paradigme dans le contemporain où, après des décennies dominées par le règne absolu de la mimesis et de sa contestation la plus vive, nous serions entrés dans le roman de la mathesis ? Ou pour le dire autrement, reprenant ta variation entre récit de la monstration et récit de la démonstration, le récit du voir n’a-t-il pas incidemment cédé la place au récit du savoir ?

Une remarque pour commencer : je suis parfois gêné dans l’usage que l’on fait aujourd’hui de ce terme, le contemporain. On risque là en employant le terme comme un substantif au singulier d’homogénéiser la pluralité de ce que nous vivons, ses lignes contradictoires et ses tensions. Je suis reconnaissant à Dominique Viart d’avoir donné à la première collection consacrée à la littérature d’aujourd’hui, que je dirige désormais, le titre : Écritures contemporaines, qui pluralise le contemporain et refuse d’en faire une abstraction, sinon un mot d’ordre. Ce que je propose c’est donc de suivre une ligne de force, un cheminement esthétique parmi bien d’autres.

Tu as tout à fait raison de souligner que bien des œuvres aujourd’hui tournent le dos au désir mimétique : Audrey Camus parle d’ailleurs de récits antimimétiques pour saisir, chez Éric Chevillard ou Pierre Senges, ce refus de céder à l’injonction qui est souvent faite de reproduire le réel. Et l’héritage de Bouvard et Pécuchet, roman-monstre aux nombreuses incohérences, n’est pas rien dans ce refus de se plier aux lois de la vraisemblance comme aux cohérences de la narration.

Pourtant les fictions encyclopédiques montrent une gourmandise du visible : si elles sollicitent les savoirs, elles ne le font pas selon un mouvement de démonstration, mais avec un souci de monstration. Il s’agit de pointer exubérances, singularités et curiosités du réel, dans des livres qui font de l’exposition ou du parcours muséographique l’un de leurs dispositifs privilégiés. L’encyclopédie a en effet souvent à voir avec un désir de panorama et un goût de la mise en spectacle du savoir : du promontoire de l‘Encyclopédie de Diderot et d’Alembert aux grandes expositions universelles, Roland Barthes avait raison de souligner que toute encyclopédie est tout ensemble une récapitulation et un spectacle. En ce sens, l’extraordinaire projet de Jean-Yves Jouannais, L’encyclopédie des guerres, est emblématique : chaque mois, au Centre Pompidou, l’écrivain met en scène son corps de chercheur, projette des images, recopie des citations, et fait spectacle du mouvement même de la recherche documentaire. C’est ce devenir-là de la littérature contemporaine qui me saisissait : l’encyclopédisme n’y est pas dissertatoire, mais parcours muséographique, collection de singularités, exposition de curiosités.

Jean-Yves Jouannais, une figure encyclopédiste contemporaine
Jean-Yves Jouannais, une figure encyclopédiste contemporaine

À ce titre, ne pourrait-on pas plutôt lire ton essai comme une proposition de contre-modernité ou une contre-proposition de modernité, à savoir une modernité venant répondre à une autre, une modernité autre ou alter-modernité dont les modèles d’écriture seraient rénovés ? Les fictions encyclopédiques sont-elles à considérer comme le livre noir de la modernité, où, après la mimesis de Madame Bovary, modèle absolu des silences de la matière pendant les décennies du « Nouveau Roman », répondrait désormais la mathesis hagarde de Bouvard et Pécuchet ?

J’aime ton hypothèse, et je la trouve fort judicieuse : si je suis toujours réservé envers les discours qui tournent le dos à la modernité, je suis attentif aux formes dissidentes ou désorientées de la modernité. La notion d’antimodernité, par exemple, me laisse perplexe. Le projet moderne est comme l’on sait un projet essentiellement inachevé, en constant réajustement, critique et réflexif : je crois qu’il faut réaffirmer la force de vigilance de ce projet, son horizon émancipateur, mais aussi décrire ses inflexions et ses désorientations. Les fictions encyclopédiques sont portées par cette modernité de l’esprit critique, mais c’est une modernité désorientée, comme je le proposais déjà dans Encres orphelines : c’est-à-dire une modernité qui tourne le dos à une rationalité étroite et met en doute tout mouvement téléologique.

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Tel est le cas des fictions encyclopédiques : si les écrivains en appellent aux savoirs, ce sont parfois des savoirs anachroniques ou désuets, des formes de rationalité prémodernes ou des connaissances en dormance : elles montrent par là ce qu’il y a à penser dans les sciences antérieures, en déconstruisant toute prétention téléologique. Alors que l’histoire des sciences s’écrit encore trop souvent comme un cheminement vers la vérité, la littérature embrasse les savoirs inactuels et les connaissances périmées pour y solliciter des formes alternatives de pensée, souvent en résistance aux formes étroites du rationalisme. C’est Pascal Quignard qui va puiser dans l’encyclopédisme renaissant de Guy Le Fèvre de La Boderie, Gérard Macé qui sollicite les cabinets de curiosités, Jean-christophe Bailly qui en appelle à l’encyclopédie romantique de Novalis, etc.

Au-delà du socle critique des fictions encyclopédiques que nous venons d’évoquer, l’imaginaire encyclopédique porte en soi un vaste et riche réservoir de figures dans lequel le contemporain va puiser pour offrir, comme tu l’indiques, autant de « faussaires, copistes, plagiaires et imposteurs » comme personnel du roman. Loin d’ainsi restreindre le texte à une quelconque sécheresse dissertative, tu ouvres, par la fiction, la puissance encyclomane à l’incarnation la plus vive : parmi les figures que tu évoques revient notamment avec privilège et insistance celle du collectionneur qui assume le rôle d’un véritable intercesseur entre une mémoire individuelle et une mémoire collective.
En quoi l’encyclopédiste se fait-il ainsi collectionneur ? En quoi, par sa figure, se donne à lire dans le contemporain un nœud entre collectif et intime, entre objectivité et subjectivité, entre impersonnel et cœur à nu ?

Tu fais bien de pointer que le livre ne dessine pas une histoire littéraire, ni ne propose un devenir de la réception de Bouvard et Pécuchet : j’étais davantage désireux d’analyser au présent quelles étaient les pratiques, les figures et les personnages par lesquels la littérature se débattait avec les savoirs. Les lectures que je propose essayent ainsi de cerner à travers des œuvres singulières des gestes et des personnages : le collectionneur, le copiste, le faussaire, l’idiot, l’autodidacte, l’amateur etc. Je dresse en quelque sorte un inventaire ou un répertoire de quelques possibles littéraires, de quelques stratégies pour s’affronter aux savoirs, c’est-à-dire se les approprier et les subvertir.

Cela me touche aussi de ne pas considérer l’essai comme une dissertation : je suis attaché à le construire sur le modèle de la collection, qui consigne un réservoir de postures et d’attitudes, de gestes et de singularités. Liberté est donnée au lecteur de lire cette collection de lectures singulières selon le mouvement argumentatif d’ensemble ou de vagabonder selon des curiosités singulières : j’ai fait le pari aussi de la profusion d’auteurs étudiés, pour contenter les gourmandises et susciter les curiosités. Sans doute y a-t-il là le désir de faire de la littérature un répertoire, non pas de modèles, mais d’attitudes existentielles : si la littérature importe, ce n’est pas seulement par les œuvres qu’elle produit, mais par les mouvements concrets de vie, les expérimentations éthiques qu’elle suscite.

À ce premier réservoir fictionnel répond un second réservoir, formel cette fois, par lequel la fiction encyclopédiste va puiser dans la forme même de l’encyclopédie, dans sa folie de glossaires, et d’abécédaires, une forme reine, celle du dictionnaire. En quoi le dictionnaire fournit-il à la fiction encyclopédique une forme privilégiée sinon sa poétique la plus intime ?
La littérature contemporaine vit-elle sous l’égide de cette remarque de Georges Perec que tu cites selon laquelle il s’agit constamment pour l’écrivain de se « mesurer avec les dictionnaires » ? En quoi cette forme et sa diction donnent-elles à la fiction encyclopédique sa vertu politique, sa rencontre avec la démocratie, son lieu inespéré entre l’individu et le collectif au même titre que le collectionneur ?

Une machine à rêver : c’est ainsi que Roland Barthes qualifiait le dictionnaire. Non pas un outil pour pacifier ou stabiliser le langage, mais une fabrique d’imaginaire, un atelier à fictions. De Sartre à Perec, les écrivains ont souvent dit la force suggestive du dictionnaire, son importance dans l’histoire d’une vocation : c’est l’enfance de l’art, un mode d’emploi du réel, une boussole pour s’orienter dans le langage, mais aussi un dépôt de fictions, une anthologie littéraire, une bibliothèque portative.

Hubert Haddad
Hubert Haddad

L’importance actuelle de la forme dictionnaire est saisissante, et mon essai en donne quelques indices : du côté du roman, les premiers romans de Camille Laurens, Le dictionnaire Khazar de Milorad Pavic, Univers d’Hubert Haddad ; du côté de l’autoportrait, on songe à Roland Barthes, Gérard Genette ou encore le désopilant Désordre Azerty d’Éric Chevillard, mais aussi à la récente collection « Vingt-six » sans oublier « Le dictionnaire amoureux ». Une telle importance relève sans doute pour une part de l’hommage à ces apprentissages de l’enfance. Mais le goût du dictionnaire incarne aussi le goût pour une forme éclatée et collaborative : éclatée, parce que le dictionnaire permet de tourner le dos aux narrations, romanesques ou autobiographiques, trop linéaires ou continues, toujours un peu mensongères ; collaborative, parce que le dictionnaire autorise mille parcours, c’est un labyrinthe ou un rhizome, que chaque lecteur doit inventer singulièrement. L’individu affirme là sa liberté et sa pluralité, car il se donne à lire comme un kaléidoscope ou un puzzle sans totalité.

Mais ce que dit sans doute aussi la reprise de cette forme, c’est que le langage de chacun s’articule au langage de tous : les écrivains contemporains tournent le dos à l’idée de s’inventer un idiolecte, de forger de toutes pièces un langage à soi. Le dictionnaire dit bien cet entrelacement de l’individuel et du collectif, et cela Gustave Flaubert l’avait fortement saisi dans Le Dictionnaire des idées reçues, où il montre combien l’on ne pense qu’à partir de stéréotypes, de lieux communs et d’idées reçues. L’écrivain contemporain sait ainsi la part de bêtise qu’il y a en lui : l’exigence démocratique des fictions encyclopédiques, c’est bien cela, considérer l’écrivain sans magistère, comme un individu ordinaire, qui pactise et lutte à la fois avec la bêtise d’une époque, combat la force contraignante du stéréotype mais sait que l’on n’y échappe pas.

Eric Chevillard
Eric Chevillard

Dans leur frénésie à collecter et collectionner, il me semble que traversant l’ombre de Walter Benjamin les fictions encyclopédistes telles que tu les dessines font écho à la définition de la littérature contemporaine que donnait il y a peu Camille de Toledo dans Visiter le Flurkistan ou les illusions de la littérature monde : « Nous entrons dans un monde benjaminien où l’écosystème se contrefait, se duplique, se reproduit. Partagés entre la déploration de l’origine perdue et la célébration prométhéenne d’un paysage fabriqué, nous ne toucherons plus jamais terre : une strate s’ajoute à l’autre. Le réel se sédimente. Des couches d’images recouvrent d’autres couches, et quand nous croyons creuser, ce n’est qu’un paysage manufacturé qui travaille à l’envers d’un empilement insondable de paysages construits. »
Cette proposition te paraît-elle évoquer en partie ton propre travail sur l’encyclomanie ? Vivons-nous une heure benjaminienne également éprise de mélancolie ?

Je suis heureux que tu cites le nom de Walter Benjamin. C’est, on le sait, une figure souvent revendiquée aujourd’hui, un penseur inquiet qui incite à garder les yeux ouverts. Je suis pour ma part sensible à la force mélancolique de sa pensée : et j’aime associer les deux mots, force et mélancolie. L’on associe trop souvent la mélancolie à une inertie, ou pire, on la rapproche de la nostalgie, alors qu’elle est une colère, un emportement, une conscience vive de l’histoire et de son mouvement : Claude Simon l’a rappelé vigoureusement dans Le Jardin des plantes. Il y a une force de la mélancolie, je dirais même une forme de résistance : il s’agit d’accompagner le mouvement de l’histoire, et non de le refuser, mais de considérer avec lucidité sa traîne de profils perdus et de ruines.

Walter Benjamin en bibliothèque
Walter Benjamin en bibliothèque

Je suis heureux aussi que tu le cites, car c’est une figure qui fait le lien entre mes différents travaux : mon premier essai emboîtait le pas à la fois aux réflexions qu’il menait autour de la transmission de l’expérience, dans « Le conteur » ou son Baudelaire, tandis qu’ici je lui suis redevable d’une pensée de la collection comme parcours d’espace et du livre comme scénographie d’une collection ou d’une bibliothèque, dans Je déballe ma bibliothèque. Il y a dans l’œuvre de Walter Benjamin une ressource inépuisable pour penser notre présent, du côté de la reproduction technique comme le souligne Camille de Toledo, mais pour moi plus encore du côté de l’expérience, de la difficile capacité à intégrer à notre mémoire profonde les soubresauts du présent.

Enfin, tu diriges la Série « écritures contemporaines » aux Lettres modernes Minard où vient de paraître un volume sur le roman de la famille et où suivront sous peu un collectif sur Pierre Senges et un autre sur Olivia Rosenthal. En quoi ce travail de direction alimente-t-il ta réflexion ou inversement comment ta réflexion se nourrit aux propos d’autres chercheurs dont on voit que l’essai, loin de les laisser à la lisière du texte, les offre en guides ? Est-ce là, en acte, par ton travail de chercheur la rencontre de l’intime et du collectif ?

Le mot de directeur me gêne toujours un peu : il s’agit plus simplement de fédérer et de coordonner des désirs de recherche, de permettre la réalisation de projets de lecture. Mais tu touches juste, cette activité éditoriale met au contact avec des aventures critiques et des explorations productives, elle permet d’aiguiser constamment une curiosité en éveil pour saisir les inflexions du champ et les interrogations qui émergent.

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Je suis attaché, oui, à reconnaître mes dettes : la recherche est un travail collectif, et si l’on pose sa voix, cela ne se fait que depuis une basse continue ou un dialogue mental. L’espace de la note n’est pas ce que l’on imagine trop souvent, le lieu du dépôt de savoir inerte, mais au contraire le registre des impulsions, la marque d’une reconnaissance et l’invitation à une discussion.

Mais plus profondément encore la collection « écritures contemporaines » a aussi une ambition encyclopédique : c’est sans doute la première collection consacrée à la littérature au présent, fondée par Dominique Viart il y a plus de quinze ans. En douze numéros déjà, et deux à paraître très prochainement, elle constitue dès à présent une bibliothèque du contemporain, alternant des panoramas problématisés et des études d’auteurs. Je suis désireux qu’elle continue sur ce chemin, avec deux inflexions : accueillir des œuvres en devenir, d’auteurs qui ne soient pas encore classicisés ou institutionnalisés ; élaborer une réflexion méthodologique d’ampleur sur l’étude du contemporain, marquer un tournant réflexif de nos études, comme certains sont en train de le proposer. La parution des deux prochains volumes consacrés à Pierre Senges et Olivia Rosenthal répond à cette ambition. Une collection en somme, mais une collection tournée vers l’avenir.

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Laurent Demanze, Les Fictions encyclopédiques : de Gustave Flaubert à Pierre Senges, Paris, José Corti, 348 p., 25 €

Laurent Demanze, Encres orphelines : Pierre Bergounioux, Gérart Macé, Pierre Michon, Paris, José Corti, 403 p., 25 €

Ecritures contemporaines, n°12 : le roman contemporain de la famille, Sylviane Coyault, Christine Jérusalem et Gaspard Turin (dir.), Paris, Lettres modernes Minard, 358 p., 39 €

Rappelons que Laurent Demanze appartient à la rédaction de Diacritik, vous pouvez retrouver ses articles ici