Paul Verhoeven : Elle (et son monstre)

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Elle  de Paul Verhoeven est un de ces petits miracles devant lesquels le cinéphile se sent humble. Non pas que le film soit un chef d’œuvre absolu, les coutures du cinéma de Verhoeven sont toujours aussi visibles. Mais à la sortie de la salle, on ne peut s’empêcher de penser que le film revient de loin, que Paul Verhoeven est très proche d’avoir réalisé un film irresponsable ou dégueulasse sur le viol. Miraculeusement donc, Verhoeven ne sombre jamais dans la psychologie de bazar misogyne, au contraire, débarrassé des contraintes des grosses machines hollywoodiennes, il réalise avec Elle  son film le plus transgressif, le plus déroutant, son meilleur film.

Michèle, bourgeoise dirigeant une société d’édition de jeux vidéo se fait violer. Elle ne porte pas plainte, semble vouloir ignorer le drame mais sombre dans la paranoïa et la peur, entrainant le spectateur avec elle. Le film s’ouvre sur le viol. Cette brutalité imprègne donc le film, quoi qu’il se passe ensuite, le spectateur le verra avec cette violence ancrée en lui. Une angoisse sourde enveloppe alors chaque scène, chaque dialogue, rendant parfois la projection étouffante. Le traumatisme n’est pas analysé, il est vécu. Michèle tente de faire « comme si », cela n’existait pas, elle commande des sushis… et ce geste simple devient presque insoutenable. Mais Verhoeven fait de son héroïne une victime bien étrange. Sans jamais remettre en question le statut de victime de Michèle, traumatisée et vivant dans la peur, il nous fait découvrir ce qui se cache en elle : elle n’est pas que la victime d’un viol, mais un être ambigu, une femme vaguement dérangée notamment par un lourd trauma d’enfance et relativement tordue. Michèle, disons-le, est perverse, comme Verhoeven, comme le film.

Pervers, « Elle » l’est tout à fait. La victime tient autant de la femme moderne que de Médée mais autour de ce personnage insaisissable, Verhoeven nous montre une galerie d’hommes particulièrement lamentables. Lâches, obsédés, violents : le réalisateur de La Chair et le Sang décrit un monde bourgeois où la femme doit survivre. De Basic Instinct à Black Book, le cinéma de Verhoeven n’en finit pas de nous proposer des images des figures féminines fortes victimes d’hommes minables, incapables de supporter leurs propres faiblesses et le faisant payer aux femmes. Michèle se réfugie derrière une forme de perversité, tout comme sa voisine se réfugie dans la bigoterie la plus hypocrite. Remercier dieu pour tout et n’importe quoi, ne pas rater la messe de minuit, chercher en Jésus la seule figure masculine acceptable. Car si les personnages féminins sont parfois insupportables, ils suscitent toujours l’empathie. Le viol du début apparaît alors comme le symbole des rapports entre l’homme et la femme dans un univers créé pour les premiers. Des employés acceptent mal d’être dirigés par une femme, un amant refuse l’idée qu’on ne s’offre plus à lui. Victime expiatoire de Michèle, l’ex-mari est un personnage, prétentieux jusqu’au ridicule et qui vit dans la honte d’avoir lui aussi, pourtant en apparence si falot, frappé son ex-femme. Quand au fils aimant, s’il est victime d’une mère assez possessive et d’une fiancée qui semble l’utiliser, il apparaît vite comme un jeune irresponsable violent et aux motivations pas très romantiques.

Face à cette lâcheté ordinaire, Michèle qui comme la plupart des héros/héroïnes de Verhoeven, est obsédée par l’idée de garder le contrôle. Elle déstabilise le spectateur. La victime est un personnage ambigu, volontiers cruel avec ses proches, elle espionne ses employés, complote contre ses rivales, entretient une liaison avec le mari de sa meilleure amie, étouffe son fils. On voit mal qui d’autre qu’Isabelle Huppert aurait pu incarner cette bourgeoise imprévisible, agaçante pour qui s’attend à voir une petite chose aimable dans le rôle de la victime. Autour d’elle, elle sèmera le chaos que son viol a installé en elle. Le petit monde policé de cette bourgeoisie parisienne explose, notamment lors d’un réveillon de Noël qui peut déjà figurer au panthéon des repas de famille désastreux au côté de celui de Festen. On n’oubliera pas le rire glaçant de Michèle apprenant que sa mère se marie. Elle laisse le spectateur dans l’angoisse d’une nouvelle explosion de violence, psychologique ou physique, comme ce personnage du jeu vidéo que fabrique Michèle, personne ne peut tout à fait empêcher de faire ressortir son monstre provoquant chaos et désolation.

Bien sûr, Verhoeven n’est pas devenu le cinéaste le plus subtil du monde : si son personnage l’est, le réalisateur est volontiers outrancier. Il aime choquer, déranger et cela se voit (trop ?), le petit jeu très malsain qui s’installe entre bourreau et victime menace de faire sombrer le film dans le ridicule et l’inacceptable. Heureusement, le jeu d’Isabelle Huppert et la mise en scène évitent tout malentendu, jamais le spectateur ne peut s’en tenir à une lecture superficielle. Le film est dérangeant, jamais obscène. Derrière l’étrange relation qui se noue entre la victime et le violeur, il s’agit bien de montrer l’onde de choc du traumatisme dont le responsable est clairement identifié. Qu’importe alors si le « suspense» du film est vite éventé pour qui sait lire un générique. Verhoeven n’est pas Hitchcock, cela n’en rend le film que plus captivant, le secret du film n’étant pas dans l’identité du coupable mais dans un autre mystère : ce que cache le regard insondable de son héroïne…

Est-ce la présence d’Isabelle Huppert ? Paul Verhoeven semble au croisement des cinémas de Claude Chabrol et Michael Haneke. Du premier il épouse l’autopsie de la bourgeoisie et le sentiment d’inconfort qui étouffe le spectateur. Comme avec le cinéaste autrichien, Huppert peut aller très loin sans jamais être ridicule. Si elle semble souvent se reposer sur son aura, l’actrice trouve ici son plus beau rôle depuis La Pianiste. Celui d’une femme imprévisible, qui tente de survivre à un traumatisme et, comme chacun d’entre nous, de contenir son monstre.

Elle – France / Allemagne – Durée 2h10 -Un film réalisé par Paul Verhoeven – Scénario : David Birke – Directeur de la photographie : Stéphane Fontaine – Musique : Anne Dudley – Avec : Isabelle Huppert, Charles Berling, Anne Consigny, Laurent Laffite, Virginie Efira, Christina Berkel, Jonas Bloquet , Alice Issaz, Vimala Pons.

Lire ici l’article de Joffrey Speno

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