Belladonna of Sadness, par Nina Verneret

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Restauré par la compagnie Cinelicious Pics et présenté actuellement dans les salles américaines, Belladonna of Sadness (1973) est un des chefs-d’œuvre de l’animation japonaise. Baroque, érotique et psychédélique, le film est produit par le parrain de l’animation japonaise de style manga Osamu Tezuka et réalisé par son collaborateur Eiichi Yamamoto.

Ce film se présente comme une libre adaptation de l’essai de Michelet, La Sorcière, qu’il transpose dans une fable érotique – Michelet développant pour sa part, dans son essai, une théorie de l’imaginaire de la sorcellerie comme forme de révolte populaire au Moyen-Age.

Belladonna of Sadness est donc intéressant à plus d’un titre et peut réunir, de manière un peu étrange, les fans de manga, les nostalgiques des seventies, et ceux qui s’intéressent à l’histoire médiévale.

Les deux personnages principaux, Jean et Jeanne, sont des sortes d’Adam et Eve, formant un couple heureux vivant dans un royaume médiéval, onirique et inconnu. Ayant le désir de se marier, Jean offre un tribut au seigneur du royaume, conformément à la coutume, afin de recevoir sa bénédiction. La cruauté de ce dernier en décida autrement : devant l’offrande qu’il juge dérisoire, il viole Jeanne et émascule Jean. Celui-ci tombe alors dans un sommeil permanent semblable à une dépression, tandis que Jeanne est confrontée à un génie ayant la forme d’un petit pénis et qui lui promet de pouvoir se venger en échange de son âme et de son corps. Subissant la cruauté du peuple du royaume, elle succombe alors, peu à peu, au démon – dont la voix est celle du mythique Tatsuya Nakadai du film Ran de Kurosawa – , abandonnant son corps à ses besoins voluptueux infernaux devant celui qui lui était promis et qui demeure impuissant face à ce désir qu’il ne contrôle pas.

Ce film saisissant par son histoire séduisante et faustienne est aussi l’expression de l’art érotique japonais connu sous le nom de ero-guro qui combine l’érotisme et le grotesque dans la tradition de l’écrivain et critique japonais Edogawa Ranpo – un Edgard Alan Poe japonais – et du réalisateur Ishii Teruo.

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D’un point de vue plastique, on retrouve également l’influence évidente des symbolistes comme Gustav Klimt et le style des figurines du Tarot dans la posture des corps anguleux de Egon Schiele, peut-être parce que ces anatomies tortueuses expriment la figure du martyr qui fait écho au destin tragique de Belladonna semblable à celui de Jeanne D’Arc.

La bande originale est un jazz psychédélique orchestré par le compositeur d’avant-garde Satō Masahiko. Cette musique accompagne entre autres, lors d’une séquence de bacchanale, des images hallucinantes et psychédéliques des dessinateurs René Laloux (Fantastic planet, 1973) et Ralph Bakshi (Wizards, 1977), cette séquence inédite ayant été rajoutée lors de la restauration du film.

Si cette œuvre est résolument baroque, ne serait-ce que par ses références multiples et par ses divers modes d’expression, il ne faudrait sans doute pas la réduire à cet aspect mais la regarder surtout comme un grand classique de l’art d’animation.

Nina Verneret