Terrain Vague: « Notre revue est née du désir de nous protéger, de nous rassembler pour rester debout et nous battre»

Terrain vague

Lancée en juillet 2015 par un somptueux et riche premier numéro, Terrain Vague s’affirme comme une revue borderline explorant, selon ses propres dires, les lisières du genre, du féminisme, de la pop culture et de l’art contemporain. Créant des rencontres inattendues entre plasticiens et philosophes, critiques d’art et graphistes notamment, Terrain Vague ne cesse d’interroger avec force expérimentations les identités queer dans leur multiplicité à l’instar du deuxième numéro paru il y a peu où la drag queen terroriste Christeene côtoie les hommes enceints de l’Antiquité. Diacritik a voulu revenir le temps d’un grand entretien sur le projet de la revue avec ses fondateurs et directeurs Anne Pauly, Antoine Pietrobelli, Pierre Andreotti et Adam Love qui se sont prêtés collectivement au jeu des questions.

Comment est née l’idée de créer la revue ? De quel désir a-t-elle surgi ? Vous êtes, je le crois, un groupe d’amis dont chacun vient d’horizons différents : en quoi cette diversité s’est-elle d’emblée imposée pour vous comme la force plurielle et le cœur même de la revue ? En quoi être borderline, c’est d’abord être crossover ?

On peut dire que d’une certaine façon, cette revue queer est née de la violence générée dans l’espace public par la loi sur le mariage pour tous. Nous avons tous été choqués de la manière dont tout cela s’est déroulé. Quelle surprise de découvrir, chaque matin, à la radio ou à la télévision et dans les médias en général que nous étions toujours des malades, des psychotiques, des zoophiles, des pédophiles et surtout des sous-citoyens et qu’à cause de l’égalité des droits que nous réclamions, nous allions, excusez du peu, provoquer le déclin de l’humanité. Quant aux autres revendications, elles devenaient synonyme d’exagération. La dépsychiatrisation et le changement d’état civil libre et gratuit pour les personnes trans ? Et puis quoi encore ? L’accès à la procréation médicalement assistée pour toutes les femmes sans condition de mariage ou d’orientation sexuelle ? Faut pas pousser… C’était trop à entendre pour la société civile soudain remise en cause dans ses « privilèges » hétérosexuels.

Les médias et le gouvernement ont joué à un jeu épouvantable en laissant, sous prétexte de « débat », sans filtre et pour des questions d’audimat, un large espace de parole aux homophobes de tous bords (curés, psychiatres, cathos, pouffiasses de Neuilly ou du 10e), sans jamais rappeler que l’homophobie est un délit et non une opinion. Ce faisant, ils ont, d’une certaine manière, obligé tout le monde à rentrer au placard, même les plus out d’entre nous : la parole haineuse, sexiste et homophobe était partout, destructrice et stigmatisante, formulée par des gens à l’ignorance crasse. Nous devions nous protéger, nous rassembler pour rester debout et nous battre. Il s’agissait de nos vies, de nos amours et non d’une « question de société ».

De ces mouvements de lutte est née pour certains, dans notre groupe d’amis au backgrounds très différents et pas forcément militants, la volonté farouche et parfois nouvelle de s’engager et de redonner une place positive à ces identités, nos identités. Nous voulions reprendre l’espace et donner de la visibilité à notre communauté dans toute sa diversité. Pourquoi alors ne pas créer une nouvelle revue queer, belle et fabuleuse qui parlerait de féminisme, de genre et d’identité, et rendrait la parole à ceux à qui elle venait d’être confisquée ? Des minorités, chacune avec leurs problématiques spécifiques mais méprisées et mises à la marge de manière égale par la société, l’appareil politique et les medias mainstream. Car si toutes ces luttes sont spécifiques, elles ont néanmoins un point de rencontre : renverser l’ordre hétéronormé (et blanc) qui produit le sexisme, l’homophobie et la transphobie. Le « borderline » consiste à déplacer le projecteur et à le braquer sur les marges et dans les interstices, là où peut exister toute ce qui n’appartient pas à cet ordre.

CHRISTEENE © Rebecca Bournigault & Olivier Denuit (Terrain Vague, 2)
CHRISTEENE © Rebecca Bournigault & Olivier Denuit (Terrain Vague, 2)

Pour ce projet, nous avons mobilisé notre réseau d’amis et de connaissances et reconverti l’énergie que nous mettions, pour certains, autrefois dans la fête – qui est aussi, est-il nécessaire de le rappeler, quelque chose de politique. Créer ensemble nous permet d’être plus fort, de consolider nos amitiés et de rendre plus riches nos réflexions et explorations sur les sujets qui nous intéressent. Nous souhaitions mélanger les genres – dans tous les sens du terme – et les techniques (articles sociologiques, politiques, fiction, photo, dessin, peinture, philosophie), et ouvrir de nouveaux champs via des rencontres-dialogues entre artistes, spécialistes, auteurs, néophytes ou militants venant d’horizons très divers.

Comment avez-vous choisi le nom de votre revue, Terrain Vague ? Dans la présentation que vous offrez du projet, vous soulignez combien il s’agit d’offrir un lieu à ce qui se voit refusé ailleurs ou largement abandonné, évoquant notamment « une revue borderline qui investit les interstices et explore les lisières du genre… entre deux carcasses de voiture ». Concevez-vous ainsi votre revue comme l’espace d’accueil de ce que le reste de la société tend à exclure ? Terrain Vague, permis de construire pour herbes folles : cela vous paraît une bonne définition ? Vous reconnaissez-vous dans un projet néo-deleuzien, celui qui consisterait à donner voix sinon vie à un peuple mineur, au corps minoritaire du monde, au peuple qui manque ? Voyez-vous le hors cadre et le hors champ comme le lieu d’élection de ce corps minoritaire ?

Comme déjà évoqué plus haut, il s’agissait de bouger le cadre, de changer la direction du projecteur. Le nom a surgi de cela. D’autant que ce syntagme ‘Terrain vague’ est polysémique. Ensuite, les terrains vagues, ce sont ces espaces, au milieu des bâtiments neufs, capitalistes et souvent vides, laissés à l’abandon et souvent investis par tout ce que la société rejette ou dont elle ne veut pas. N’oublions pas que ces endroits, échappant au contrôle social et à la surveillance furent et sont toujours des lieux de rendez-vous amoureux pour les homosexuels. En outre, dans ces espaces, il est possible de tout faire, sans limites, sans barrières. Les choses s’y dessinent d’elles-mêmes. Dans un terrain vague, pas besoin de permis de construire ! Mais, à disposition, une terre fertile pour toutes les herbes folles ! Il y a cette idée de non-définition, parfaitement queer, qui nous plait : les frontières deviennent fluides et floues. Dans Terrain vague, nous explorons des faits et des lieux non définis qui surgissent de la rencontre des contributeurs entre eux. De ces face-à-face surgit l’imprévu. Ils donnent lieu à un dialogue nouveau et inattendu.

Sans titre

À lire les deux très beaux premiers numéros, on est frappé sans attendre par la place qu’y occupent les arts visuels et notamment le chromatisme tranché et franc des couvertures. S’agit-il d’affirmer immédiatement combien la revue se veut littéralement un espace de visibilité ? Il semble que votre revue fasse du geste graphique et plastique l’essence même de son rapport au politique ou plus largement lie intimement art et revendication : voyez-vous dans l’art la clameur politique de votre projet ? Considérez-vous à ce titre votre revue d’abord comme politique ?

Oui, les couvertures sont construites autour de l’idée de visibilité et comme il n’y pas d’édito, il s’agit d’une entrée en matière plastique et lisible. Être attractif, accessible et compréhensible, un peu comme ce vieux slogan qu’on criait dans les Gay Pride « we’re here, we’re queer, we’re fabulous, get used to it ». Comme la visibilité est en soi un acte politique, on annonce bien la couleur de la revue. Les textes sont également présentés de façon démocratique : chaque article est traité au même niveau ; l’absence de rubriquage souligne cette volonté. C’est notre façon de représenter et de nous représenter dans un lieu commun, dans une lutte commune.

Au cœur de vos articles, portfolios et dossiers, on perçoit combien, en fait, Terrain Vague fait de chacune de ses pages un espace total de communication entre chaque corps minoritaire à l’intérieur même de la minorité : cherchez-vous à décloisonner et ouvrir à la pleine communication, à l’échange nu ce qui dans le terrain vague ne communique même pas en temps ordinaire, les drags avec les philosophes ou encore les plasticiens avec les poètes ? Est-ce que l’ouvert plus encore que l’ouverture vous paraît pouvoir définir votre travail tant plastiquement que politiquement ?

Il existe des drags plasticiennes, des pédés poétesses et des drags philosophes et l’idée d’ouverture n’a rien de queer. Nous ne faisons pas de discrimination positive. Nous collectons différents points de vue autour d’une même question : la domination masculine et ses dommages collatéraux qui sont le sexisme, l’homophobie et la transphobie. Chaque minorité peut aborder ses problématiques sans qu’aucun compte ne lui soit demandé. L’idée est que le privé est aussi politique. Par exemple, si la bisexualité existe dans les faits, ce concept n’apporte rien politiquement.

© Béatrice Cussol (Terrain Vague, 2)
© Béatrice Cussol (Terrain Vague, 2)

Un même principe démocratique paraît présider à la réalisation matérielle de la revue : d’un contenu exigeant, aussi bien quant aux textes que quant aux illustrations, la revue est pourtant imprimée sur un papier et un format non broché qui, explicitement, se réclame du tabloïd et de son inhérente pauvreté. En quoi cela constitue-t-il pour vous l’un des points centraux de votre projet ? En quoi cela participe-t-il à nouveau pour vous d’un projet politique où vous ne cessez comme avec les œuvres de Maryam Amini d’interroger les frontières jusqu’à les annuler de l’intime et du social ?

Le choix du format et du support fait partie intégrante du concept de la revue. Il s’agit clairement d’une allusion à un format populaire. Terrain Vague, c’est tout le contraire de ces ces revues avec leur dos carré, si droit et si rigide, où le papier est plus brillant que les articles. On part d’un objet pauvre en apparence et ordinaire pour en faire quelque chose d’extraordinaire, du moins on essaye.

La taille des pages et l’absence de brochage font aussi que la revue peut se transformer en une série d’affiches, car la plupart des œuvres sont imprimées à pleine page. Le choix du tabloïd est aussi une invitation ouverte à tou.te.s, un journal, intime et social.

Deleuze disait combien tout art naissait avec la maison. Terrain Vague s’offre comme un lieu d’accueil ouvert mais aussi bien un lieu de rencontres fertiles, un espace qui voit germer de nouveaux concepts ou cherchent à leur donner un lieu premier d’existence comme par exemple dans le N°1 le très puissant dossier sur le concept de « Realness » : ce concept de « réalité » ou de « véracité » qui peut œuvrer à saisir la question trans et les représentations scéniques. Vous vivez-vous comme un laboratoire conceptuel ? Quel rôle entendez-vous jouer dans l’élaboration des théories queer ?

Terrain Vague est un lieu de rencontres, mais la revue ne prétend pas être un laboratoire conceptuel. Il s’agit plutôt d’une forme de conversation ouverte, où on donne la parole à des personnes qui font avancer ces questions par leur démarche originale. Il se peut que de ces rencontres et par ces rencontres advienne quelque chose de vraiment nouveau.

GURU, texte par Axelle Le Dauphin (Terrain Vague, 1)
GURU, texte par Axelle Le Dauphin (Terrain Vague, 1)

Terrain vague joue, dès son nom, sur l’indétermination, sur ce qui défait la possibilité à qualifier à l’instar de l’article de Florian Gaîté dans votre premier numéro qui s’interrogeait sur le corps neutre et la défaisance plastique et critique. Vous reconnaîtriez-vous dans l’idée d’une revue neutre où toutes les qualifications viendraient à se défaire dans une revue dont le terrain serait une zone de repensée de la société ? Le Neutre comme renouveau social, l’étendard de Terrain Vague ?

Neutre certes, mais pas au sens de « sans opinion ». Terrain Vague prend parti. Le mot neutre vient du latin ne-utrum qui signifie ni l’un ni l’autre. En ce sens, nous refusons le binarisme des sexes. Le neutre apporte plus de complexité que le dualisme basique d’une pensée réductrice. Le neutre, plutôt comme une troisième voie, où tout est possible, où tout est à refaire.

Contrairement à nombre de revues, outre des articles critiques, sociologiques ou encore philosophiques, une large part de vos textes s’ouvre à la création littéraire, qu’il s’agisse de nouvelles ou encore de poèmes aussi bien inédits qu’exigeants. En quoi vous paraît-il nécessaire d’œuvrer à des textes de fiction au cœur du projet queer qui est le vôtre ? Quel est le rôle que la littérature doit tenir selon vous au cœur de Terrain Vague ?

La littérature, la fiction, permettent souvent de dire ce que des discours rationnels ne peuvent qu’effleurer. Elle permet là encore la découverte de territoires inconnus et l’invention de paroles inédites. En outre, comme l’explique Didier Eribon dans Une morale du minoritaire, « Les structures inégalitaires de l’ordre social rangent certains individus dans des catégories infériorisées (femme, gay, noir, etc.). L’appartenance à l’une de ces catégories produit un type spécifique de psychisme et de rapport au monde ». Qu’inventent les imaginaires qui sont confrontés à cette exclusion première ? La création littéraire permet d’explorer ces questions de façon très subtile.

Dans le N°2, un large et captivant dossier est consacré à la figure de l’homme enceint dans l’Antiquité et sur son utopie queer. Désirez-vous multiplier à l’avenir ces dossiers qui sondent aussi bien l’histoire que l’avenir ?

Il y a un antiquisant dans nos rangs qui pense que l’Antiquité a sa place dans le débat contemporain. Un détour par les siècles passés ou par des civilisations autres que l’Occident chrétien permet de penser différemment les questions actuelles. Terrain Vague porte sur le présent, mais ne se prive pas d’un regard sur le passé.

Margaret Harrison, texte par Adam Love , images par Margaret Harrison (Terrain Vague, 2)
Margaret Harrison, texte par Adam Love , images par Margaret Harrison (Terrain Vague, 2)

Parlant de lieux, à partir du mardi 31 mai, vous investissez le Point FMR pour une exposition : pouvez-vous nous parler de cette manifestation ? La voyez-vous comme le prolongement direct de la revue et allez-vous multiplier ce type d’événement à l’avenir ?

Cet événement fait partie de notre démarche pour rendre accessible le projet, pour le présenter et l’amener dans des lieux autres que les librairies et galeries. Au Point Éphémère, on propose un affichage sauvage sous forme d’affiches des œuvres de nos artistes, graphistes, illustrateurs et peintres, à travers un accrochage qui ne suit pas les séries des numéros, mais propose un nouveau dialogue entre les œuvres. Ce vernissage sera aussi une fête avec la musique de Wet, des Seconds Couteaux (killthedj), de Madame Monsieur et Lil’ Sugar (Nipplegate) et des lectures de Tarek L, Anne Pauly et Claire Finch. Le prochain événement aura lieu le 4 septembre À la folie à La Villette : une journée en plein air avec une foire aux revues, magazines et fanzines indépendants, une soirée avec des documentaires et des films suivis évidement par une fête. Notre projet est aussi de créer une convivialité, d’organiser des fêtes pour faire ou susciter de nouvelles rencontres, recevoir de nouvelles propositions, poursuivre la discussion in real life.

Enfin, je voudrais achever cet entretien par une réflexion de Walter Benjamin qui m’est venue à la lecture de Terrain Vague : « La véritable destination d’une revue est de témoigner de l’esprit de son époque qui n’est pas encore apparu, et non de rendre compte de l’actualité comme les quotidiens. » Cela vous paraît-il répondre là encore de votre revue ? De quoi sera fait le n°3 de votre revue ?

Effectivement Terrain Vague ne colle pas à l’actualité des news ni ne fait la course à l’info, ce qui serait vraiment hors-sujet pour une revue qui sort tous les six mois. En revanche, nous recherchons une actualité des concepts et de la pensée, tout comme de la création artistique. Le numéro 3 continuera à explorer les thèmes du féminisme, du queer, de l’identité et du genre avec Sarah Schulman, Christophe Chemin, Claude Emmanuelle La Kra-end, Tsuneko Taniuchi, David Halperin pour commencer… il sera aussi fait des rencontres qui se feront d’ici la sortie…

Léonie Pernet © Pierre Andreotti (Terrain Vague, 1)
Léonie Pernet © Pierre Andreotti (Terrain Vague, 1)

 Terrain Vague, numéro 2, mars 2016, 64 p., 29 x 38cm, 14 €

Terrain Vague, numéro 1, juillet 2015, 64 p., 29 x 38cm, 14 €

Pour commander la revueLa fanpage de Terrain Vague 

 Terrain Vague expose au Point FMR du mardi 31 mai au 6 juin : plus de renseignements ici.