Créon et Hollande, la déchéance

Antigone par Nikiforos Lytras (1865)
Antigone par Nikiforos Lytras (1865)

Sophocle fait de la « déchéance de nationalité » le ressort du tragique. C’est dans Antigone. La déchéance de nationalité déclenche un destin qui échappe vertigineusement à toute règle. Sur les planches de ce théâtre, tout s’abolit curieusement dans le chaos, dans les suicides les plus horribles. Les violences se déchaînent en suivant un conflit entre des droits inconciliables. Ce sont des jeux de normes qui s’écartent dangereusement l’un de l’autre. Aussi le sang versé ne lavera-t-il plus aucune contradiction. Il ne restaurera plus aucune Loi.

On assiste, par cette déchéance décidée, à une légalité devenue folle qu’aucune légitimité ne saurait bénir, réintégrer sous sa juridiction. Il y a bien sûr de la terreur, de l’abjection qui justifie la condamnation, la récusation de Polynice. Mais ce dernier, il faut le souligner, se voit d’abord renié par son père, abandonné des siens, déchu de toute reconnaissance. C’est ensuite seulement qu’il va soumettre le peuple à sa violence. Il faut bien comprendre, pour commencer, que la terreur, Polynice l’instaure comme en réponse à une exclusion, à un rejet auquel ne restait que la rébellion pour échapper à la réprobation subie. Polynice est donc le déchet absolu, le funeste supplément de celui qui perd toute attache au Père, au sol de naissance, ne sachant imposer sa filiation autrement que par la force, n’obtenant le droit d’asile qu’en prenant d’assaut le pouvoir. Ne lui reste ainsi que le Putsch pour intégrer une demeure et confisquer finalement la Cité à la loi de sa tyrannie.

Issu de ce rejet, tué finalement par Etéocle son frère – tout frère étant un rival –, il sera rejeté une seconde fois : d’abord en effet par ce frère qui ressemble au Père comme deux gouttes d’eau, puis par son oncle royal : Créon ! Polynice est déchu de sa première attache, de son droit de naissance. Il est refusé comme fils. Et il sera déchu, pour finir, de sa citoyenneté, de son droit à entrer dans la mort pour avoir cherché une « patrie », forcé un père absent à le reconnaitre à tout prix. Le voici qui s’impose de force, usurpant avec violence une place qui ne lui était pas accordée. Une fois terrassé par Etéocle, Créon prend alors des mesures. Il interdit par décret les obsèques de ce paria (de ce « sans père »). Il rend ce cadavre indéfiniment obséquieux, jusque dans l’au-delà, et par conséquent ne lui cède aucune place, sa seule place étant devenue obscène, posée en dehors de toute scène et pas même en coulisses, plus étranger encore à la cité que ses banlieues les plus extérieures. Polynice est condamné à rester à l’extérieur du monde. Il n’a plus d’asile nulle part, comme ceux de son espèce, ceux qui lui ressemblent, ses sœurs. Seule une sœur comme Antigone peut le reconnaître et l’enterrer en cachette, sous le voile.

On comprendra par là en tout cas que lui refuser le droit d’être inhumé, c’est en quelque sorte le déchoir de toute nationalité. La Cité ne prendra donc plus en charge le soin de ce corps défunt, ne pourra du reste administrer les frais engagés par des funérailles. Une fois déchu de sa nationalité, il ne saurait rester pupille de la nation. Celle-ci perd toute charge à son égard, le livrant à un étrange flottement. Et aucune autre Cité, étrangère à Thèbes, ne voudra bien sûr le réclamer, ne saurait s’en charger, ne saurait accueillir celui qui n’ayant jamais eu de famille n’aura plus de patrie. Les restes de Polynice constituent un étrange reliquat, une relique pour des revendications forcément folles, pour des fomentations malsaines. Il reste comme un Etranger par essence à tout ce que la famille, la cité, le sol seraient en mesure d’intégrer sous leur tutelle, comme l’ont été tous ceux qui sont abandonnés à l’Assistance Publique quand celle-ci n’en veut plus ou n’en peut plus. A titre de parenthèses, on notera évidemment que la chose est très actuelle, les frères Kouachi n’ayant, pour ainsi dire de naissance, que des orphelinats comme terre d’accueil. Avant d’être des spécialistes du crime, on les sait sans famille… Il en va sans doute ainsi de Polynice. Désintégré de naissance, il sera encore déchu de sa propre mort, mourant comme une pourriture inassimilable. Il ne sera pas enterré à Thèbes. C’est la décision de Créon. Une décision qui prend force de loi.

Ce qu’Antigone de Sophocle instruit c’est, d’une certaine manière, le destin d’un apatride, la position de terreur qu’induit la déchéance de nationalité. La terreur est appelée en boomerang par celui qui, n’étant pas en terre, reconnu par personne, ne pourra réintégrer la Cité que par le sang vengé, par la contestation des lois, appelant de nouvelles entorses, de nouveaux crimes, la haine des proches, la rancœur des sœurs qui, de nuit, vont le porter en terre et maudire l’Etat. Terre et terreur. Nous voici donc rejetés vers la clandestinité, les réseaux clandestins. Il faut ici  prendre très au sérieux ce classique de la littérature – que les intellectuels proclamés comme tels ne connaissent apparemment pas – et qui nous en apprend plus que n’importe quel traité de politique générale ou d’économie politique dispensé aux futurs dirigeants. Relisons plutôt Sophocle pour voir ce qu’il en est de la Loi.

La Loi, réduite à une décision personnelle, prise à la va-vite, dans le caprice d’une factualité qui se veut « responsable », flatte surtout l’opinion de ceux qui précisément n’ont plus de culture, ceux qui ne reconnaissent plus ni Périclès ni Sophocle. On décrète à l’aveugle des mesures d’urgence sans se rappeler ces étranges exclus que la Cité pousse à sa porte, pour ainsi dire de naissance. Non pas qu’il faille y voir des héros. A aucun moment Sophocle ne sanctifie Polynice ! La terreur n’a pas de saints à glorifier pour avoir été déchus ici-bas. Non, Sophocle, que je comprends, montre plutôt comment la loi, prise à l’impromptu, entre dans un destin difficile à réguler par un train de mesures pris à la hâte. Il montre surtout que les décrets, passés en force, ne valent rien. De tels décrets d’urgence sont des réponses à un fait, à une agitation factuelle, à une opinion majoritaire très passionnelle. Une opinion qu’on peut entendre, même en nous, dans le recoin de nos craintes. Des craintes presque naturelles quand elles proviennent de personnes choquées, de la peur du peuple mais qui, relayées au niveau politique, ouvrent un destin qui ne nomme rien d’autre ni de mieux que le Tragique, jamais maîtrisé.

Antigone donnant sa sépulture àPolynice, Sebastien Norblin, 1825
Sébastien Norblin, Antigone donnant sa sépulture à Polynice, 1825