Le grand entretien : Iain Levison, Internet la grande traque (Ils savent tout de vous)

Capture d’écran 2016-04-21 à 13.50.33Retour sur un roman publié en octobre dernier, signé Iain Levison, poil à gratter du confort bien-pensant d’une certaine Amérique, Ils savent tout de vous : certains êtres peuvent lire dans la pensée des autres, un don rapidement utilisé par le gouvernement pour mieux traquer les citoyens. La télépathie est une arme pour le FBI. Mené sur le rythme haletant d’un thriller, le récit de Iain Levison est un brûlot contre nos sociétés de l’espionnage généralisé, de la mise en coupe de la vie privée au nom d’intérêts supérieurs.

Dans Ils savent tout de vous la traque est donc multiple : c’est l’enquête qui sous-tend le récit, comme dans tout roman noir, c’est la manière dont les citoyens sont tracés, leurs moindres faits et gestes épiés par les gouvernements. Brooks Denny a été condamné à mort pour avoir tué un policier, il attend la sentence dans une prison ultra-sécurisée quand il reçoit la visite d’une femme, Terry Dyer, mandatée par le gouvernement pour « une question de sécurité nationale ». Le prisonnier fait partie de ces êtres doués de télépathie, un don que le gouvernement compte bien exploiter. Elle propose à Denny, mindreader niveau Un, un assouplissement de sa peine s’il accepte de collaborer et de mettre son don de télépathie au service des intérêts supérieurs de son pays.

Snowe, flic du Michigan, a soudain eu les mêmes symptômes, il perçoit avec une acuité parfaite ce que pensent ses collègues, les gens qu’il croise dans la rue mais aussi les mensonges des suspects. La télépathie est un pharmakon, une arme à double tranchant, une aide dans son travail mais aussi un poison dans la vie quotidienne (plus rien ne vous échappe, les conversations sont cacophoniques, le cerveau devenu la caisse de résonance de ce qui se dit et se pense). Snowe et Denny, que tout oppose, vont être pris en charge par le FBI qui compte bien en faire des marionnettes à sa solde et le récit, implacable, suit leurs tentatives pour tenter d’échapper au piège qui se referme inexorablement sur eux.

Fable sur la liberté individuelle, sur une époque paranoïaque, sur un système qui met tout citoyen sous surveillance et écoute, des gouvernements qui fichent les individus et manipulent l’information, Ils savent tout de vous se lit comme un thriller mais de ceux qui interrogent le monde comme il va, notre libre-arbitre et une nécessaire prise de conscience de la marche des choses.

Avec Ils savent tout de vous, Iain Levison poursuit sa fresque de la violence du système américain, judiciaire (Arrêtez-moi là) et social (Tribulations d’un précaire, Un petit boulot), de l’injustice que ce système engendre, comme le l’illustre notre entretien avec l’auteur (à retrouver en vidéo et en version originale à la fin de cet article) : « la littérature est là pour réintroduire de la complexité dans les choses que vous voyez et vivez au quotidien ».

coverQuelle a été l’inspiration de ce roman ?

A l’époque je vivais en Chine, où Internet est ouvertement censuré. Et en rentrant aux États-Unis, je me suis rendu compte que ce n’est pas si différent : aux USA votre accès à Internet est tout aussi contrôlé, c’est juste qu’ils ne le font pas de cette manière old school, dans ce style soviétique qui consiste à vous traquer alors que vous êtes en train de surfer, c’est beaucoup plus sophistiqué que cela. J’ai voulu écrire sur cette sophistication et montrer qu’Internet n’est pas seulement un bienfait pour l’humanité mais qu’il a aussi une face sinistre et sombre que nous ne devons pas oublier quand nous l’utilisons.

Vous avez vécu un peu partout dans le monde, en Amérique, en Europe, en Asie : vous pensez qu’aux USA c’est pire parce que c’est caché ?

Je ne dirais pas que quoi que ce soit est pire aux USA qu’en Chine. La Chine est un pays très rude. C’est radicalement différent et pas forcément aussi terrible que ce qu’on raconte généralement. Prenons la censure : elle est terrible pour les journalistes qui critiquent le gouvernement, mais c’est ce que tout régime redoute.

Un de vos personnages fait référence Edward Snowden. Ils savent tout de vous est un roman mais cette mention du lanceur d’alerte est-elle une manière de souligner le lien de la fiction au réel, à l’actualité ?

Absolument. Je voulais dans ce roman montrer combien nous sommes vulnérables, à la merci de ceux qui disposent de bien plus d’informations que nous. Dans mon livre, quelqu’un de télépathe ou qui travaille pour le gouvernement peut traquer et tracer tout ce que nous faisons. Nous n’avons plus aucune vie privée. Et le point de vue chinois l’illustre parfaitement : ils veulent que vous soyez responsables de vous-mêmes. Tout ce qu’ils vous font à l’heure actuelle, c’est que si vous cherchez quelque chose que vous n’êtes pas supposé savoir, ils vous coupent Internet. Mais personne souhaite être définitivement coupé d’Internet. Alors les Chinois apprennent à ne pas faire certaines choses, à ne pas chercher certaines informations. Et une fois que vous avez appris à faire ça sur le net, vous agissez de la même manière dans la société, dans vos rapports avec les gens et vous devenez un citoyen beaucoup plus passif et vous vous habituez à avoir peu de pouvoir. Et donc même si ce système de contrôle est, comme je le disais, old school et soviétique, il est extrêmement efficace.

Oui mais pourquoi mentionner Snowden qui est une personne réelle alors que tous les personnages sont fictionnels, avec des noms inventés ?

Oui, des noms fictionnels mais qui ont tous un sens symbolique. Snowden est central dans ce que je souhaitais montrer à travers ce roman, les révélations qu’il a faites nous ont démontré combien nous sommes devenus vulnérables.

Vous parlez d’un « projet Alaska » dans le roman. C’est une pure invention ?

Oui. En même temps vous n’avez pas besoin d’inventer tant que cela parce que beaucoup de choses dans le roman se sont réellement passé et peuvent être prouvées . Ce n’est pas du tout un roman conspirationniste, du type des théories qui ont couru sur le gouvernement américain à l’origine du 11 Septembre, pas du tout. Tout ce dont je parle a été découvert, écrit, discuté, analysé par des journalistes. Et j’ai passé beaucoup de temps en Alaska, là où se trouvent beaucoup de bases militaires et gouvernementales et il doit bien s’y passer quelque chose sinon ils ne dépenseraient pas des sommes pareilles pour les maintenir ouvertes.

Est-ce que le roman est pour vous une manière d’alerter, de nous rappeler que nous devons avoir conscience que nous sommes constamment surveillés ?

Oui. Avoir conscience combien Internet peut être utilisé à des fins sinistres, et pas seulement Internet d’ailleurs, les téléphones portables. Ils peuvent les allumer et éteindre comme ils veulent. J’en ai un dans ma poche, ils peuvent très bien être en train de nous écouter en ce moment, sans qu’on le sache. « Ils », ça peut paraître totalement paranoïaque de dire « ils ». Le gouvernement n’a qu’à demander à la compagnie de téléphone et ils accèdent à vos données, à l’historique de vos conversations, de vos SMS, ou écouter ce que vous être en train de dire. Le fait qu’ils puissent le faire vous rend vulnérable et il fait en prendre conscience.

Et dans votre livre, c’est la même chose à travers les téléviseurs…

Oui, bien sûr, je ne l’ai pas inventé, dans les hôtels tous les postes de télé sont reliés au système informatique.

Et du coup je me demandais quel est votre rapport à Internet, aux réseaux sociaux, votre manière de les utiliser ? Vous vous en méfiez ?

Non, ça ne m’effraie pas mais je ne suis pas sur les réseaux sociaux, ça ne m’intéresse pas, je n’ai pas envie de faire la promotion de mes livres par ce biais. Et il me semble que quand vous commencez à le faire, vous devez le faire régulièrement, vous ne pouvez pas vous interrompre, comme quand vous écrivez un livre. Il faut s’y consacrer et je n’ai pas envie de passer du temps à faire de la maintenance, Twitter des aphorismes intelligents, je préfère les garder pour moi et les mettre dans mes livres !

Ils savent tout de vous est un roman très politique, c’est aussi un thriller, de la science-fiction (du fait de la télépathie) mais c’est aussi notre présent à peine décalé dans le futur.

Oui, l’histoire se déroule dans le présent et tout ce qui se passe dans le livre pourrait arriver et s’est déjà passé, à l’exception des éléments de science-fiction, de cette question de la télépathie. La télépathie est pour moi une analogie, une manière de parler de ce pouvoir du gouvernement qui ressemble à de la télépathie. Le fait de pouvoir nous tracer, de disposer de tant d’informations et de les utiliser pour nous traquer ce n’est pas si différent de la télépathie. J’ai juste donné, dans mon roman, ce même pouvoir à quelques individus, pour l’exposer d’un point de vue différent, de l’extérieur.

Donc pour vous, c’est une métaphore, vous n’avez pas fait de recherches scientifiques sur la télépathie ?

Non pas beaucoup, je n’en avais pas besoin. J’ai imaginé ce qu’est la télépathie, le pouvoir d’entendre les pensées des autres et le reste allait avec, je n’ai pas eu besoin de connaître les spécificités neuroscientifiques du phénomène.

Vous en parlez comme d’une allégorie de la manière dont le gouvernement sait tout de nous mais c’est aussi une allégorie de l’écriture, de l’omniscience de l’auteur, donc la télépathie, vous connaissez bien…

Oui, c’est vrai, vous avez le contrôle total. Et en même temps vous perdez le contrôle sur vos personnages dans le récit, ils agissent aussi en fonction des motifs et thèmes du roman, sinon le livre ne fonctionne pas. Donc vous n’êtes pas aussi puissant qu’on peut l’imaginer, en tant qu’auteur, quand vous créez cet univers… Votre pouvoir c’est d’introduire des personnages dans le récit. C’est une question intéressante mais je ne considère pas ce pouvoir sur mes personnages comme aussi sinistre que celui du gouvernement, c’est une différence majeure !

La télépathie est aussi un biais pour écrire différemment, en particulier les conversations. Vous pouvez passer beaucoup de choses sous silence, les personnages se comprennent intuitivement (et le lecteur suit de le récit de cette manière aussi).

Oui les conversations sont différentes, elles sont libres, elles ne sont pas limitées par les mots, l’expression exacte de ce que vous voulez dire. Quand les personnages perçoivent les pensées des autres et les interprètent, ils le font avant que ces pensées passent par un langage qui les spécifie. Par ailleurs ces pensées sont internationales, elles ne passent pas par une langue étrangère particulière, les personnages y ont accès quelle que soit leur langue.

Oui et cela donne aussi un rythme très particulier au livre, elliptique

Rapide, oui.

C’était un challenge pour vous ?

Non, j’adore ça. J’ai compris très vite que ce sujet me permettrait d’écrire ainsi, en évacuant beaucoup de détails, aller droit aux pensées, à l’imagination, aux sentiments, à leur interaction, il n’y a pas besoin de développer ou préciser. Et par ailleurs aucun personnage n’est trompeur, dans le mensonge, et c’est génial pour écrire, ça aussi, ça facilite beaucoup la composition du récit. C’était un livre génial à écrire.

Ce livre est un concentré des thèmes de votre œuvre. Au-delà de la télépathie et de ces éléments science-fictionnels qui sont nouveaux, la justice est au centre de ce livre : Denny est condamné à mort pour meurtre mais on comprend très vite que ce n’est pas un homme mauvais. La question pénitentiaire, judiciaire est le sujet du livre, aussi.

Le système de la justice criminelle est brutal, surtout envers les pauvres et la classe ouvrière, il y a aussi un aspect racial très fort. Quiconque connaît un peu le système le sait instinctivement. C’est un système brutal, coercitif, visant à annihiler toute forme de pensée et on est tous supposé l’accepter. Et les séries télé policières et judiciaires jouent un rôle là-dedans, pour nous convaincre que le système fonctionne, qu’il va dans le sens du bien, qu’il combat le mal. Alors que c’est une puissance répressive qui s’exerce sur le corps social. Certes, c’est un instrument qui permet aussi d’arrêter ceux qui sont facteurs de troubles, les meurtriers, les violeurs, évidemment, mais il y a un prix à payer, et aux États-Unis en tout cas, ça permet aussi d’arrêter des gens qui n’ont jamais eu une chance de s’en sortir, des innocents parfois, des opposants au système… Donc c’est un instrument, dont la fonction principal est de servir l’État.

Un autre motif important de votre livre, même s’il est plus souterrain, c’est la manière dont certains journaux écrivent sous la dictée du gouvernement.

Oui, c’est juste dingue. Si les journaux couvraient les meurtres comme ils couvrent les guerres, vous auriez des titres du genre « un homme a été tué », sans mention de qui a tué. C’est incroyable. Ce sont les journaux qui ont modelé l’opinion pour qu’elle soit pour la guerre en Irak ou en Afghanistan, on n’avait aucune raison valable de s’engager dans l’une ou l’autre de ces guerres ! Ils ont été des leaders d’opinion, ils ont tu les manifestations citoyennes. A New York, il me semble me souvenir que plus de 200 000 personnes ont défilé contre la guerre en Irak en 2003 et les journaux n’ont absolument pas couvert cette actualité. La presse a un sérieux problème.

C’est un peu compliqué d’en parler parce que je ne veux pas révéler la fin du roman. Mais à la dernière page du livre, il y a un article de journal qui résume ce qui s’est passé dans le livre, toute l’affaire, et le lecteur sait pertinemment que tout ce qui est écrit dans cet article est faux, que les faits ne se sont pas déroulés ainsi.

Exactement.

C’est une manière de dire que la vérité de la fiction est plus authentique que l’information ?

Oui. C’est une autre manière, dans le livre, de montrer combien tout, dans notre société, est contrôlé. Les informations que nous recevons sont de plus en plus sous contrôle. Qui paie pour les journaux que vous lisez ? C’est facile de prendre un journal dans un aéroport et de le lire mais la question est : qui finance le fait que vous ayez ce journal dans votre main ? Et la personne qui le fait a forcément un intérêt à ce que vous lisiez précisément ce qui est écrit dans ce journal. J’ai travaillé pour des journaux et des magazines, je sais comment ça fonctionne.

Le mensonge est au cœur du récit, le terme apparaît souvent. Comment nous nous mentons les uns aux autres et plus important notre crédulité presque instinctive…

Oui, la confiance plutôt. Nous ne sommes généralement pas des sceptiques : nous ne mettons pas en doute les choses, nos dirigeants politiques… On est obligé de se faire confiance et la part négative de cette confiance au cœur du contrat social est que cela nous rend très facilement manipulables. Le nazisme l’a montré : aucune rationalité là dedans, tout était fondé sur cette confiance, la croyance qu’un groupe, le vôtre, est supérieur à un autre. Et il y a ainsi toujours une part de la population qui accorde une confiance sans faille à ses dirigeants. On le voit sans arrêt : avant la démission de Nixon, 22 à 25 % des gens croyaient ce qu’il avait dit. La confiance est une parti fondamental de notre comportement psychologique.

A propos de la confiance, on connaît la devise des USA, « In God We Trust ». Et croire c’est aussi dans ce sens religieux. Diriez-vous qu’il y a un peu trop de Dieu dans le gouvernement américain ?

Oui, il y a beaucoup trop de religion aux USA aujourd’hui. Et c’est marrant parce que je pensais vraiment qu’on en finirait vite avec ça, c’est ce qui semblait se profiler dans les années 80-85 et depuis on a connu une telle résurgence des droits religieux ! Ce mouvement vers le religieux est général, très radical, sans rapport aucun avec les enseignements de Jésus, rien à voir avec le christianisme, tout avec le capitalisme et l’acquisition. C’est extrêmement agressif, surtout vis à vis de la catégorie la plus pauvre de la société. Je ne comprends pas d’où vient ce mouvement mais il est indéniable qu’il paralyse le gouvernement américain en ce moment. Tant de membres républicains du Congrès américain sont si religieux, si agressivement religieux, ils mêlent Dieu à tout. Je suis athée mais cette représentation de Dieu, qui veut que vous dépensiez de l’argent et achetiez des trucs, je ne l’ai lue dans aucune version de la Bible ! C’est une drôle de religion. C’est un rapt très dangereux pour la démocratie.

Quand on lit un roman, on croit l’auteur. Or vos romans reposent sur une ambiguïté fondamentale, ils introduisent doute et relativisme.

Ce n’est pas forcément pour introduire une part de scepticisme — même si je pense que le scepticisme est une bonne chose, en tout cas dans une certaine proportion — mais je souhaite qu’on prenne conscience d’une véritable complexité. Pourquoi est-ce cette personne qui dirige ? Pourquoi celle-ci est-elle en prison ? C’est toujours plus complexe que vous l’imaginiez d’abord. Alors que le but de la majorité des médias est de tout simplifier. Et la littérature est là pour réintroduire de la complexité dans les choses que vous voyez et vivez au quotidien.

On a parlé de ce livre comme d’un roman politique, comme d’un thriller mais c’est aussi un texte très drôle, on rit malgré la noirceur du récit. C’était important pour vous, cette part comique et ironique du livre ? Rire est aussi une manière d’exercer une liberté ?

Je ne sais pas très bien comment ça se passe. Quand j’écris, je n’essaie pas à toute force d’être drôle mais parfois, comme dans cette scène qui se passe dans un bar pour célibataires, c’était une évidence, il fallait cette scène. Si je pouvais lire dans les pensées des autres, la première chose que je ferais serait d’aller dans un bar pour draguer ! Donc c’est ce que fait mon personnage, il part draguer des femmes dans un bar et la scène s’est construite comme ça, elle tourne à la catastrophe pour lui et c’est drôle. Et évidemment cela sert le propos du livre, parce que cela montre que les choses ne se passent jamais comme vous pouviez l’imaginer. L’humour fonctionne et il est là de lui-même, le plus souvent.

Le rire est aussi l’exercice d’une liberté, une manière de s’échapper.

Oui, il a aussi cette fonction. C’est important de pouvoir rire dans un roman sur un tel sujet, cela le rend plus lisible aussi et plus le lecteur est pris par le récit, plus je peux lui dire de choses. C’est un excellent lubrifiant !


Iain Levison, Ils savent tout de vous (Mindreader), traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Fanchita Gonzalez Batlle, éd. Liana Levi, 2015, 240 p., 18 € (13 € 99 en version numérique) — Lire un extrait

Tous les romans précédents de Iain Levison sont disponibles en poche, dans la collection Piccolo des éditions Liana Levi.

cover