Olivier Steiner en dialogue avec Emmanuel Lagarrigue

Olivier Steiner :
Très beau, ce titre de ta dernière expo chez Dilecta, Quelque chose d’invisible n’en peut plus. C’est de Hélène Bessette ?

Emmanuel Lagarrigue : Oui je ne suis pour rien dans ce titre ! C’est bien une citation de Bessette. Si je ne trompe pas ça vient de Si, un de ses derniers romans publiés. En fait tous les textes qui sont dans l’expo (sauf un) sont de Bessette. C’est une expo qui retrace le lien que j’ai avec son travail ces dernières années.

OS : Comment comprends-tu, entends-tu, ce quelque chose qui n’en peut plus ? On admettrait bien volontiers un « Quelque chose n’a pas eu lieu », mais il s’agit de « n’en plus pouvoir ». L’articulation avec « chose » est frappante.

EL : Moi c’est plus l’invisibilité de cette chose qui me marque en premier dans la phrase. Comment savoir que quelque chose n’en peut plus si cette chose est invisible ? Avec elle il est toujours question d’absence, de disparition, mais en même temps exister quand même. Du coup ça ne me choque pas ce côté un peu animiste, comme si toutes les choses devaient se battre pour exister…

OS : « Avec elle il est toujours question d’absence », donc elle, avec elle.
Elle, qui ? Quoi ? Hélène Bessette, la chose ? J’aime bien ce flou moi aussi. Ça cherche, quelque chose cherche. À exister, à durer. On ne peut savoir vraiment. Ça « travaille » mais ça n’en peut plus. Ça n’en peut plus d’être, peut-être. Tu vois, être, être tout le temps Untel et Untel, dans la société, au travail, dans le couple, et même seul, être seul devant sa glace le matin, avec son espoir, sa fatigue, sa folie à soi. Il y a quelque chose qui n’en peut plus, en effet. Ça me semble éminemment actuel cette histoire. Je m’attarde un peu car tu as choisi cette phrase, ça parle de toi ce choix. Il y a quelque chose qui est dit, c’est asséné, déclaré, et en même temps ça échappe, cette phrase, elle s’échappe, se dérobe. Comme ton travail, ai-je envie d’ajouter…

EL : C’est vrai que c’est un épuisement que je ressens très souvent, cette nécessité de se « battre » pour pouvoir être. On aimerait tellement que ce soit plus simple, qu’on puisse simplement être, de temps en temps, sans avoir à le faire advenir. Je ne sais pas si pour certaines personnes la vie a réellement une sorte d’évidence, si les choses sont, se font, comme ça, naturellement. J’imagine que ça doit être génial si ça existe !

OS : Il y a comme une sommation à être. Être, paraître, être actif, même dans le voyage ou le loisir, gagner du temps, gérer son temps, l’optimiser, ne pas perdre de temps. Il faut aussi se positionner, dire à « quel camp » on appartient, de quel côté l’on penche. Et ça vaut dans tous les domaines ! Le mien c’est l’écriture mais j’imagine que c’est pareil « chez toi ». Je peux te dire que je déchante pas mal depuis que je me suis mis « sérieusement » à l’écriture. Je déchante dans le sens où (avant) je pensais que se mettre à écrire c’était le choix de la liberté totale. J’étais bien naïf ou idéaliste. En fait non, dans mon domaine aussi on attend de toi un tas de choses : une opinion sur à peu près tout, un avis sur la question, des productions régulières, un rattachement clair (obédience) vis-à-vis de tel mouvement, tel courant courant littéraire, aimer Untel forcément si on veut être accueilli ou soutenu par telle chapelle, on attend que tu envoies des signaux d’appartenance et de reconnaissance, des signaux de soumission, on attend des photos, aussi, de plus en plus on attend que l’écrivain ait une « bellegueule » avec un discours rodé, tu vois, très beau, belle, ou alors très moche ce qui revient au même, photogénique et sexy, quoi. On attend de nous des partis pris politiques, un engagement, bien parler à la télé, ne pas bégayer à la radio (ou bien si tu bégaies et hésites, il faut ne faire que ça genre Modiano, car bégayer tout le temps revient à ne plus bégayer du tout, le malaise devenant concept). Ce qu’on accepte moins c’est l’hésitation ponctuelle, le doute, la chose confuse, embrouillée… Enfin, je crois. On pourrait le dire autrement. Mais j’insiste encore car on s’approche de « quelque chose », là, il me semble. Il fut un temps où l’on tirait l’eau du puits quand on avait soif et on fendait du bois quand on avait froid. De la même façon les ancêtres n’avaient pas besoin de « break » ou de « méditer » parce qu’ils passaient leur vie à attendre, à contempler, parfois même à s’ennuyer. Nous, nous vivons dans la frénésie, bombardés d’informations, en interaction si dense avec nos écrans que nous sommes en train de perdre la notion même d’intériorité. Attention, je ne dis pas que c’était bien mieux avant quand on chassait le bison et que le taux de mortalité était de 60%. J’adore mon téléphone, la 3 et 4 G, j’adore mon ordi et même une partie de mon époque. Mais, en effet, « quelque chose n’en peut plus »… Il y a aussi cette autre phrase que j’ai lue à ton expo : « Hélène Bessette est née obscurément à Levallois ». C’est de qui ?

EL : C’est une phrase rapportée sur wikipedia, je crois que c’est une réponse qu’elle a faite dans une interview… Je viens de vérifier, c’est bien ça ! J’aime bien cette expression, elle dit pour l’expliquer que le terme lui plaît et que les détails ne regardent personne. J’aime cette attitude, très simple et très directe, une affirmation vraiment libre. C’est difficile de dire juste les choses, de ne pas verser systématiquement dans le commentaire (autre symptôme de l’époque ;-). C’est une économie que j’essaie de m’imposer dans mon travail, aussi.

OS : « Les détails ne regardent personne » et Bessette est une des premières figures de ce qui deviendra l’autofiction… ça s’appelle un paradoxe mais c’est bien, les gens totalement cohérents (si tant est que ça existe) m’effraient… J’aimerais qu’on parle de cette « économie » qui est tienne, cette apparente simplicité dans ton travail (alors qu’il n’en est rien sur le plan technique), comment on pourrait dire ? Minimalisme ? Tu le sais, ma connaissance de l’art contemporain est assez médiocre, je suis ton travail depuis grosso modo une dizaine d’années mais je ne sais toujours pas à quelle famille tu appartiens, quels sont tes maîtres (si tu en as), tes références…

EL : Le minimalisme a été important pour moi, mais surtout dans cet aspect auquel les gens ne pensent plus beaucoup maintenant que c’est devenu un qualificatif si commun, qui est sa théâtralité, son implication du corps du spectateur. Pour les références c’est très large, et souvent très varié, ça mène la plupart du temps hors des arts plastiques, littérature, musique et cinéma. Et c’est vrai que ce qui m’a toujours plu dans l’art contemporain c’est sa capacité à s’excéder, c’est un endroit à partir duquel tu peux faire plein de choses, du son, de l’image animée ou pas, des pratiques vivantes… Il n’y a pas tant de domaines qui permettaient cette liberté.

OS : La vitrine de l’art contemporain (je parle sous ton contrôle) c’est quand même Anish Kappor à Versailles, le plug anal de McCarthy place Vendôme ou encore Jeff Koons ici ou là… Je n’ai rien contre ces artistes, bien sûr, je les mentionne en opposition avec ton travail. Comment vis-tu leur existence, leur omniprésence dans le champ contemporain ? Tu es parti dans la direction opposée et tu le sais bien. Tu ne donnes pas dans le spectaculaire, il n’y a chez toi aucune manipulation du spectateur et de ses émotions, au contraire, une rigueur, toujours, un côté brut, un certain jansénisme ? Le moi ne transparaît pas ou peu dans ce que tu fais ou entreprends, je veux dire pas de prime abord… il faut rester, écouter, observer pour entendre la voix et la démarche singulières… C’est un peu comme si tu « bridais » ton moi – moi qui ne sais pas faire cela, ça me fascine – no egotrip. Une sorte de disparition qui serait mise en forme, matières, son, lumières… Une vision de l’entropie ?

EL : Évidemment parler de disparition du moi en pleine réponse à un entretien, c’est un peu… étrange non ? En même temps c’est ce mouvement qui m’intéresse, disparaître tout en continuant à exister, ou exister en continuant à disparaître… Dans l’expo il y a cette phrase de Christian Rizzo qui en parle parfaitement : « Montrer ça : le fait d’apparaître et de disparaître en même temps, d’être en activité pour montrer comment tu essaies de disparaître. »

Mais quelle disparition ? La mienne sans doute, et celle du monde aussi, celle de leurs rapports. Je crois de plus en plus que l’on commence à disparaître à partir du moment où l’on ne se confronte plus à sa propre disparition. Dans ce que je fais je suis très sensible à ces situations d’instabilité, ou d’indécidabilité, ces choses qui demandent au spectateur ou au lecteur de s’impliquer dans leur réception, qui ne le laissent pas passif, sous peine de disparaître justement… Du coup oui je lui demande d’exister pleinement, et cette relation que je souhaite m’oblige à lui manifester une forme de respect, à ne pas essayer de le manipuler.

Pour ce qui est des « stars » de l’art contemporain, je ne pense pas qu’il y en ait plus ou moins que dans les autres domaines, donc ça ne me dérange pas particulièrement. C’est sans doute là aussi l’époque qui joue la sur-médiatisation, en art comme ailleurs.

IMG_5149_DxOOS : Nos essences disparues. Ou bien nos essences en train de disparaître… Non, rien. J’avais juste envie de le dire ainsi. Voilà… Notre dialogue écrit serait-il en train de disparaître ? Ou on continue sur la disparition ? La lettre e chez Perec, tous ces personnages chez Bessette… Et toi tu tournes autour, dans et sur le langage, tu traduis, en braille, en code morse, en sculptures…

EL : J’aime bien cette idée de tourner autour, comme une danse avec eux… C’est un peu une histoire de fantômes aussi, revêtir des identités comme des draps, devenir un autre à chaque fois. C’est ça la traduction, c’est emmener ailleurs, vivre des histoires de manière toujours différente. Et puis ça repose aussi, de s’éloigner un peu de soi, même si on ne peut pas le faire bien longtemps évidemment… C’est des voyages dont on revient toujours un peu différent.

IMG_5153_DxOOS : J’ai beaucoup aimé les plaques de cuivre dans ta nouvelle expo, ça m’a plu comme m’avaient plu les spots de lumière avec la phrase de Beckett sous les arcades Rivoli. Ces deux œuvres te ressemblent et résument bien ton travail. Tu travailles par phase sur des auteurs (Beckett, Perec, Camille de Toledo, Hélène Bessette…), est-ce qu’il y a un lien (un rapport logique) entre l’objet créé et l’auteur choisi ?
Autrement dit : ces spots qui envoyaient des signaux (et une sensation de chaleur quand on était en face) restituant une phrase de Beckett, est-ce que tu pourrais refaire cette installation avec une phrase de Bessette ? Dans cette nouvelle expo de la galerie Dilecta, est-ce que les plaques de cuivre pourraient servir de support à un autre auteur ? Ou y a-t-il un rapport d’exclusivité entre tel matériau (telle technique ou opération) et tel auteur et si oui lequel ? Tu vois ce que je veux dire ? Je n’arrive pas à mieux formuler ma question….

EL : C’est vrai que je travaille souvent par phases, que j’ai besoin de passer du temps sur un auteur, d’y revenir plusieurs fois. Une manière de creuser, d’approfondir ma relation avec lui, de multiplier les perspectives. Pour les techniques que je mets en œuvre elles sont à chaque fois uniques, et spécifiques. C’est-à-dire que quand quelque chose me revient sans cesse en tête, une phrase, un texte ou autre chose, j’essaie de m’investir dedans jusqu’à trouver une manière non pas de m’en débarrasser, mais d’en faire quelque chose, de le porter ailleurs, à une autre étape.
C’est ce que j’appelle l’emporter dans un domaine qui n’est pas le sien, la sculpture, le temps, la lumière ou la chaleur…
Et à chaque fois je cherche une « technique » nouvelle, quelque chose qui pour moi s’associe ou découle du point de départ. Donc je ne pourrai jamais employer un dispositif technique précis pour un autre texte que pour celui pour lequel il a été créé. Ça « sonnerait faux » pour moi, ça ne tiendrait pas la route. Bessette s’est trouvée très liée au cuivre pour plusieurs raisons, la transmission, les propriétés physiques, le statut intermédiaire, et je ne sais pas encore si je continuerai à l’employer – ce n’est vraiment pas sûr, loin de là !

OS : Le cuivre donc et les multiples bains d’acide… est-ce qu’on pourrait dire que tu crées du fossile ?

EL : En créer je ne suis pas sûr, il y a une sorte d’auto-engendrement du fossile, mais peut-être l’accompagner, ou le ré-orienter, le désorienter ? Les plaques de cuivre sont un jeu de double. Il y a leur aspect miroir, elles ouvrent sur un espace autre et en même temps elles réfléchissent le spectateur, elles le renvoient au centre du jeu. Leur surface est très lisse et régulière, mais elle porte les traces de toutes les opérations de leur production. En fait ce ne sont que des traces, surimprimées, des couches de brûlures d’acide formant ces fragments de textes traduits en braille. Le processus s’efface lui-même pour former des images, très évidentes, qui se donnent d’emblée, on peut se perdre dedans…

OS : A chacun sa lecture (on se lit souvent soi-même quand on lit) je voulais dire qu’il y a création de fossile dans le sens ou tu crées des traces en opérant des effacements successifs… enfin il y a comme une épure, un chemin vers l’épure… « Comment vivre sans inconnu devant soi » : c’est une phrase que je voudrais t’offrir, elle est de René Char. Le mot de la fin ?

EL : Oui il est parfait, en plus il me ramène à mes premières amours poétiques, merci !

Quelque chose d’invisible n’en peut plus, exposition Emmanuel Lagarrigue, jusqu’au 14 mai à la galerie Dilecta, 49 rue Notre Dame de Nazareth, 75003 Paris

Photos : © Emmanuel Lagarrigue, courtesy Galerie Sultana