Benoît Mouchart : «Pandora est une déclaration d’amour à la bande dessinée»

Le premier numéro de Pandora, toute nouvelle revue estampillée 100% BD éditée par Casterman, a paru le 13 avril dernier. Entretien avec Benoît Mouchart, Directeur éditorial de Casterman à l’initiative de ce projet collectif qui célèbre la diversité de la bande dessinée dans ses styles et sous toutes ses formes.

PandoraPour Benoît Mouchart, Pandora est une revue au sens historique du terme : une publication périodique brochée qui se distingue du magazine de par son format, son économie, la nature même de son contenu et l’origine de ses contributeurs. A ceci près que cette nouvelle-née dans le paysage éditorial français veut aller « vers quelque chose de nouveau, bousculer le travail des auteurs, trouver des formes et ré-interroger la BD ».

Ma première question serait une anti-question : que n’est pas Pandora ?

Pandora n’est pas (A suivre), puisque Pandora ne publie pas de feuilletons ou d’histoires qui seraient réunies plus tard en recueil, en album ou en livre. C’est donc une revue qui publie des histoires complètes et autonomes, des nouvelles qui ont été créées pour elle.

Pourquoi le choix d’une revue plutôt que d’un magazine ?

Ce n’est pas un magazine dans la mesure où nous ne sommes pas en kiosque, où nous aurons une périodicité assez raisonnable, deux livraisons par an. Pandora s’inscrit dans la grande tradition française des revues littéraires, comme la NRF que publie Gallimard ; Et c’est une revue au sens où c’est un recueil de fictions réalisées par de grands auteurs. Je n’emploie pas d’autre terme que celui de revue pour Pandora, je n’emploie pas le terme anglophone parce qu’il ne dit pas ce qu’est cette revue.

On ne parlera donc pas de mook… Quelle est la ligne éditoriale qui préside au choix des auteurs et des textes ?

Il y a d’abord la volonté d’affirmer que la bande dessinée est une forme, au même titre que le roman, le théâtre, la poésie, une forme qui peut accueillir une pluralité infinie de styles, aussi infinie que l’imagination des auteurs qui passent par elle. Pandora n’est pas du tout monocorde d’un point de vue esthétique ou thématique. Les seules vraies contraintes imposées aux auteurs sont la brièveté et l’imagination. Ce n’est pas une revue destinée à publier des chroniques du réel, elle est plutôt là pour ouvrir les vannes de la fiction et de l’imaginaire.

© Stéphane Beaujean
© Stéphane Beaujean

Le but est vraiment de proposer un nouvel espace de création pour les artistes et les auteurs de bande dessinée mais aussi une forme d’émulation entre les auteurs. Il y a une forme d’émulation pour un jeune auteur dans le fait de savoir qu’il est publié dans le même numéro que Katsuhiro Otomo, Art Spiegelman, Blutch, Christian Rossi, Denis Bajram etc. C’est s’inscrire dans une famille peut-être, en tout cas une équipe artistique, même si cette famille a bien entendu plusieurs courants, même si elle représente plusieurs inspirations, aussi bien dans le graphisme que dans les sujets qui sont abordés et les histoires… il y avait vraiment cette idée de susciter une émulation entre les auteurs.

On a quand même l’impression que c’est aussi une revue qui se crée en réaction à ce qui s’est fait récemment, La Revue dessinée ou Groom chez Dupuis : de plus en plus la bande dessinée va vers des sujets de société, de l’analyse, du commentaire ou de l’illustration de l’actualité et du réel. Dans ce numéro de Pandora, on est dans la fiction pure.

De tels sujets sont quand même abordés : le terrorisme et l’endoctrinement (Otomo), la guerre (Christian Rossi), le retour à la nature (Elanor Davis) ou l’éveil à la sexualité (Jean-Louis Tripp)… L’imaginaire n’exclut pas de faire écho au monde dans lequel nous vivons ; mais il a vocation à permettre de sortir de la nasse du réel, non pas pour seulement s’en échapper mais aussi se poser des questions. L’une des forces de beaucoup de ces histoires, c’est qu’on peut les relire, découvrir d’autres strates et sens. L’histoire d’Anthony Pastor, par exemple, on n’en épuise pas les sens en la lisant la première seule fois, elle évolue au fil des relectures vers toujours plus de profondeur.

Benoit Mouchart / Killofer

Donc je ne dis pas que c’est une revue en réaction contre quelque chose, je dirais plutôt que c’est une revue qui renoue avec les sources mêmes de la bande dessinée des origines, l’imaginaire. Que l’on pense à Crazy Cat, Little Nemo ou même à Toepfer, on est plutôt dans la fantaisie, parfois même le loufoque et l’onirique. Et dans des formes courtes qui obligent à être très évocateur en quelques pages et images, pour camper des personnages et une atmosphère, raconter une histoire : ça incite les auteurs à retrouver des outils spécifiques à la bande dessinée, l’enchaînement des plans, l’ellipse, la composition de la page, etc. qui sont parfois délayés dans des histoires plus longues. La forme courte c’est comme un poème, la force de la rhétorique, mais aussi ne pas épuiser les sens et significations.

Pour revenir à ta question d’une « revue contre », je ne dis pas ça mais je pense que proposer des interrogations, des questions, de l’utopie est peut-être aussi important aujourd’hui que d’essayer de retranscrire des informations pédagogiques et didactiques. Mais les deux démarches sont complémentaires, je suis très heureux aussi de lire des bandes dessinées de reportages. C’est pas les Beatles contre les Rolling Stones ! C’est proposer quelque chose de différent mais pas contre. C’est différent et complémentaire, on n’est pas hostile à la chronique.

Bien sûr, mais on constate une éclosion, extrêmement intéressante, de ce nouveau journalisme dessiné. Dans Pandora, il s’agit aussi de dire le monde par le dessin, en revenant aux fondamentaux comme tu le disais mais pour surprendre aussi.

Oui, beaucoup en peu de pages… un beaucoup qui interroge et surprend aussi. Aujourd’hui on a le devoir, en tant qu’éditeur mais aussi en tant qu’auteur de bousculer les attentes du public. Il serait facile de se contenter de suivre ce que les lecteurs désirent et souhaitent, là on propose quelque chose qui est un peu inattendu, personne n’espérait qu’une revue de bande dessinée de fiction existe, réunissant des auteurs français mais aussi japonais, américains, espagnols, etc. et on l’a fait parce qu’on en avait, nous, le désir.

On a la satisfaction d’avoir fait quelque chose qui se démarque d’autres initiatives. Je souhaitais retrouver — comme dans Métal hurlant, Pilote ou Charlie mensuel, voire (A suivre) — du loufoque pipi caca à la Killofer à côté d’une bande dessinée épique, comme celle de Rossi ou de choses très poétiques comme la bande dessinée de Jean Harambat. Je voulais cet éclectisme, pas un bloc monolithique, que le lecteur ait un panorama de ce qui existe aujourd’hui en bande dessinée, dans des registres très larges.

Et puis une revue c’est une manière de sortir de sa routine, de ce qu’on connaît ou qu’on nous a recommandé. C’est ouvrir des possibles, en tant qu’auteur comme en tant que lecteur. C’est un retour aux sources comme une manière de bousculer les conventions et les styles.

Cette diversité c’est aussi le brassage des générations : des noms devenus presque des classiques et de jeunes auteurs et artistes.

Oui, c’est cas dans le 1. Le numéro 2 est en cours de bouclage et il y aura aussi ce mélange, avec des auteurs connus comme Rochette, d’autres moins connus comme Gregory Panaccione et un auteur qui n’a jamais rien publié Jenolab. Il nous avait envoyé un projet et on lui a proposé de participer à la revue. Il y aura aussi Aseyn, qui a publié un album chez nous l’année dernière (Nungesser), et puis de nouveau Otomo, Taniguchi Spiegelman, Pastor, etc. Certains auteurs vont revenir de numéros en numéros et d’autres vont arriver, j’espère avoir Tardi ou Bilal comme contributeurs de prochains numéros. Il faut ce mélange, c’est ce qui fait que la revue est vivante.

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Pourquoi ce choix du papier ?

On ne tourne pas le dos au numérique mais cette revue n’a pas d’existence qu’imprimée, même si on ne peut pas affirmer aujourd’hui qu’elle n’aura jamais d’existence numérique. Pour beaucoup d’auteurs que j’appelais pour parler du projet de revue, le papier était une des clés de leur participation, il leur fallait cette existence physique et concrète. Pandora c’est une revue qu’on picore, je ne crois pas qu’on la lise d’un trait. On la prend, on la pose, on la reprend, on la lit en plusieurs étapes et ça prend du temps, beaucoup plus que pour bien des albums. C’est aussi le paradoxe : il y a parfois beaucoup plus de choses dans certaines de ces histoires courtes que dans certains longs albums.

Donc certains auteurs ne seraient pas venus si cela avait été une revue numérique ?

Cela n’a pas été une opposition aussi catégorique. Mais le papier a suscité un enthousiasme, toujours en lien avec cette idée d’une aventure connectée aux sources de la bande dessinée. A tous les étages de Casterman, des auteurs au service de presse, en passant par la fab ou le studio artistique, on a tous l’impression de s’inscrire dans une tradition. A la manière aussi dont, gamins, on a découvert la BD dans le Journal de Mickey ou Pif.

Donc en contactant les auteurs, vous leur avez donné un cahier des charges sur le format, le nombre de pages, mais en leur laissant une liberté totale sur le sujet, le fond.

J’ai quand même demandé à beaucoup de pouvoir relire des storyboards et interagir avec eux. Et c’était une demande de certains auteurs. Mais il n’y a ey aucune censure. Par exemple, quand Otomo nous a donné son histoire, j’étais justement au Japon et c’était juste après le Bataclan. Et Otomo m’a demandé si on était sûrs de prendre ces pages et évidemment ! Elles sont plus actuelles que jamais ; même si elles ne sont pas liées à des événements réels, il y a un écho à ce que l’on connaît.

Il n’y a pas que du dessin, il y a des textes, avec Matz ou Brigitte Fontaine.

Brigitte FontaineOui, on a beaucoup discuté avec Tardi, avec Spiegelman, avec Dionnet… et Jean-Pierre Dionnet m’avait dit que selon lui il fallait ce rédactionnel, pour varier la lecture, entre bande dessinée et nouvelles. Je ne voulais pas d’articles que des histoires, c’est une revue de fiction.
Donc commander des nouvelles et les faire illustrer, avec Matz ; Brigitte Fontaine et Olivia Clavel ont travaillé ensemble sur cette histoire étonnante d’une mouche qui pense qu’elle va pouvoir survivre à l’hiver en devenant l’amie d’un prisonnier, ce qui est une belle métaphore de ce que peut être parfois la vie… C’est une autre forme d’interaction entre textes et images.

Le numéro 2 est annoncé pour le 24 septembre, le casting est terminé ?

Presque. Comme pour le numéro 1, j’ai un peu plus de matière qu’il n’en faudrait mais je peux déjà te dire qu’il y aura Terreur graphique, Rochette, Otomo, Taniguchi, Golo Zhao, Anthony Pastor, Jean Harambat, Aseyn, Isabelle Merlet, Gilles Rochier, Victor Hussenot, Miles Hyman, David Sala, Jean-Christophe Menu, Jean Pleyers, Luke Pearson l’auteur de Hilda, Jordan Crane, Loustal, Gregory Panaccione, Spiegelman, Pirus. Des auteurs qui étaient dans le numéro 1 et des nouveaux. Et pas que des auteurs Casterman. Mais ce sont des auteurs et artistes que je sollicite, il y a des liens et des affinités. Et je n’aurai jamais pu constituer un tel sommaire sans avoir passé dix ans à la direction artistique du festival d’Angoulême.

Pandora

Justement, après dix ans d’Angoulême, bientôt la quatrième année à la direction éditoriale de Casterman, quel est ton regard sur la bande dessinée aujourd’hui ?

On traverse, et ça ne concerne pas que la bande dessinée, une période de mutations très profondes qui entraîne beaucoup d’inquiétudes et de crispations. Avec cette ambiance anxiogène, la paupérisation réelle des auteurs, le fait de se battre pour que les livres soient bien édités, bien diffusés, bien reçus, etc., on voit bien que le temps d’une certaine insouciance, si elle a jamais existé, n’appartient pas au quotidien de la bande dessinée. C’est une période plus compliquée, de manière générale.

En revanche, on a vraiment une grande chance, on n’a sans doute jamais eu autant d’auteurs accomplis et passionnants. Donc malgré cette crise de croissance, la bande dessinée est plus enthousiasmante que jamais d’un point de vue créatif. La bande dessinée est une forme propre, autonome, par rapport à d’autres manières de montrer le monde en images, le cinéma, le roman, le théâtre, la poésie. Pandora est une manière d’interroger la bande dessinée en tant que forme unique, qu’on ne retrouve pas ailleurs, au delà des sujets et des styles. Ce sont ces questions de forme qu’il faut se poser, pour que la bande dessinée reste vivante et c’est très excitant. Pour moi Pandora est une déclaration d’amour à la bande dessinée, en tant que forme.

Retrouvez ici trois histoires du numéro 1 de Pandora, prépubliées par Diacritik

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