La mort dont le prince est un enfant : Prince avant Dirty Mind

Prince en 1980
Prince en 1980

On le sait désormais depuis hier : Prince n’aura vécu que 8 ans. Quand ce 21 avril 2016, dans la stupeur hagarde mondiale, tremblante de savoir que l’irrémédiable lui était advenu, quand son corps s’est éteint dans un cri mat au cœur d’un ascenseur ignoré de son bunker blanchotien de Minneapolis, voilà longtemps déjà que Prince était déjà pourtant mort à lui-même le sachant, que la vie l’avait déserté, qu’il avait été abandonné de lui, qu’il avait fait de sa propre désertion à être l’accomplissement ultime d’une existence dont la biographie lui importait peu. Sans doute Prince depuis tant d’années, depuis ses heureuses années de pourpre et d’apparat, se tenait-il parmi nous et désormais devant nous comme l’histoire d’un homme entièrement retranché dans son œuvre, depuis son grand elle-même, dans laquelle il a su se consumer, une œuvre qu’il a laissée hier accomplie comme jamais, une œuvre riche de plus d’une trentaine d’albums mais qui, à la vérité qu’il connaissait et qu’il avait entendu, n’en comportait que huit, solitaires, impérieux, furieux de se savoir exister plus vivement que le monde lui-même.

Hier, avant de mourir une fois de plus, Prince savait qu’il n’avait eu que 8 ans dans sa vie. Il savait qu’il avait toujours eu l’âge de ce petit Prince, cet enfant infini et inépuisable qui avait su ne jamais trouver les chiffres pour se fabriquer un âge. Prince est mort à 8 ans, et sa date de naissance qu’il aimait modifier depuis sa venue à la musique ne porte pas de mention de 1958 comme on voudrait nous le faire croire ici et là. 1980 se détache en lettres nues qui disent la véritable venue de l’homme à lui-même, de ce mauvais esprit dont s’amuse et tremble de rage Dirty Mind, lui l’androgyne, l’homme au trench et bas résille qui des deux sexes n’en fera qu’un pour s’engendrer de soi à la mélodie chantée, tranchée et unanime du désir devenu poétique de soi. Sa date de mort ne ferait que mentir, mentionnée, tous les désormais biographes tant non pas 2016 s’y dessine mais, hagard, 1988 et Lovesexy. 8 années intenses, une vie plus grande que le fils disparu trop tôt, 8 années comme les presque Beatles qu’il a su être car peut-être Prince aura-t-il eu, depuis toujours, comme le geste de décision ultime et concerté, de connaître en soi la durée de vie des Beatles. En 1988, au sommet de sa créativité, l’homme ceint encore de pourpre, s’est comme séparé de lui-même, lui qui admirait tant l’écriture profuse et imparable des quatre garçons de Liverpool, lui qui fera de toute œuvre une ligne torse et salomonique où chaque portée de musique ne connaît plus que l’ondulation insensée en lieu et place de la droiture sèche du monde qui sépare les Noirs des Blancs. Prince est le musicien le plus blanc de tous les musiciens noirs, comme il est le plus noir de tous les musiciens blancs. Depuis l’horreur de son Minneapolis natal dont la neige ne dit que la couleur majeure de hommes, il a dressé en lui et depuis lui, en huit albums, comme un chapitre fou et unanime, l’histoire d’un homme qui a fait de la vie et de la mort en lui une controverse, s’est enfoncé dans une ivresse de la controverse qui a su muer chaque instant en sa propre réversibilité, qui fait de chaque note sa propre plasticité, qui fait de chaque chanson une force indirecte libre dont le mot de musique ne serait même plus l’entrave. Après 1988, quand Lovesexy a paru dans l’échec qui a été le sien, depuis le scandale de cette pochette de Mondino où le photographe avait compris comme personne que Prince faisait déjà ses adieux, l’installant dans un Eden impossible de fleurs, lui dont la musique noire était devenue plus blanche que le monde même qui l’avait vu naître dans ce Minnesota terrible de haine, Prince qui, depuis 1988, a poursuivi une vie que nous ne connaissons pas encore, dont les albums qui ont suivi n’ont comme pas existé, n’étaient pas de lui, au point que son nom d’homme a dû changer, a dû devenir ce Love Symbol imprononçable pour dire une musique qu’il savait inaudible parce que silencieuse de notes, non pour dire ce nouveau nom sans orthographe comme l’érotisme, que les chansons lui avait été volées mais parce qu’intimement elles ne lui appartenaient en rien, comme jetés ces albums à tous les vents de ce qui ne sait plus être ce qu’il a voulu, tous se perdant ou presque dans l’indifférence sourde de ce qui ne veut plus être à la musique tant tout a été accompli et réinventé dans ces quelques courtes et intenses années de vingtaine où l’homme a su être dans cet ouvert que réclamerait chaque art.

Lovesexy, l’album des adieux concertés
Lovesexy, l’album des adieux concertés

Il faudrait dire alors Prince depuis ces albums qui ont su lui donner sa puissance à être car Prince n’a pas de vie : il est tout entier entré dans ses chansons et l’histoire de ses albums tant chaque album de Prince se donne comme la trame dédoublée et fantomale d’une histoire autre, celle d’une genèse noire et aveugle qui, encore dans sa puissance à surgir, dit du monde son état, dit du monde comment il faut tirer pour faire de chaque morceau un trait d’existence, comme si le funk chez lui œuvrait à une vitalité ontique inouïe. Les cris de Prince, de ceux qui président à la création de chaque piste de chaque titre, ceux que personne n’entend sinon les oiseaux qui bordent doucement les bords du lac de cette maison de l’homme abandonné à lui et sa musique dans son sous-sol où s’empilent les synthés bricolés avec rage et amour, depuis la hargne à crier, et ces cris de Prince, de ceux qui résonnent dans chaque titre pour intimer non au monde mais à la chanson de partir en quête du monde, de retrouver le monde dans l’interstice de chaque note, dans sa trajectoire folle où jouer pour lui revenait à découvrir le vivant dans la musique, ainsi ces deux cris conjugués n’ont pas retenti aux deux premiers albums, For You et Prince.

Pourtant, Prince y avait mis l’ardeur du jeune adulte comme il ne sait pas qu’on le dira de lui plus tard. Prince a 18 ans et pourtant il ne sait pas encore avoir 8 ans. Prince connaît une vie qui ignore encore trop la musique, qui n’est pas encore investie de sa puissance à être. Le jeune homme, fils d’un musicien de jazz, John L. Nelson et d’une chanteuse de jazz, Mattie Shaw, est le solitaire Roger Nelson encore. Dans Purple Rain, film dont on sait combien chaque épisode lui appartient intimement, il ne fera que clamer cette horreur effrayante de ne pas être à sa musique quand la vie l’habite trop, la vie entendue comme accidents pathétiques des contingences sans trêve où l’homme s’abîme dans une absence de plénitude qui assourdit toute musique possible, où la mélodie ne peut exister tant que l’homme ne comprend pas qu’il se doit de disparaître derrière chaque mélodie. Il faut mourir dans la musique et par la musique, épuiser ses existences possibles dans une contingence que seule la musique pourra offrir.

Prince l’ignore encore pourtant parfaitement en 1977, quand il signe pourtant alors l’un des plus gros contrats jamais proposés à un chanteur qui, pourtant, n’a pas encore chanté autre chose que des démos rescapées de ses premiers groupes, qu’il s’agisse de Grand Central ou de l’impossible mais déjà terrible Champagne. Prince l’ignore qui ne sait décidément pas encore que la mélodie, la production, l’écriture, les instruments doivent faire concurrence au monde, devenir le point de totalité ultime capable d’accueillir, dans un geste un et premier, toute la bigarrure que le monde rejette, doit faire de la chanson la terre nue de ce qui saurait être le divers dans l’accueil de l’unité rendue à l’équilibre impossible de sa toute sauvagerie. 1977, et Prince qui commence, argent aidant, bientôt 180 000 dollars, à travailler à ce premier album, celui dont le nom saura être le sien, qui sera le prélude à la carrière que l’on désormais sait, ce premier album qui ne saura pas être à la hauteur de celui qui ne saura pas être encore assez enfant devant le monde exige, lui l’adolescent multi-intrumentiste, l’homme aux 27 instruments joués qui va, des heures, des nuits durant, des jours aidant, travailler inlassablement à ce premier album qui ne trouve pas encore sa voix.

Pourtant, Prince a déjà compris qu’il allait devoir disparaître ou être la négation tenue de lui-même, la pochette le montrant au bord de ne plus exister, déjà sur le débord de l’existant, entier tourné vers toi, comme le clame le titre, et s’ouvre précisément sur « For You », titre en négation de soi, où les chœurs ne s’accompagnent d’aucun instrument, où la voix enregistrée et démultipliée de Prince se réverbère et s’inverse comme le seront plus tard les chœurs finaux de « Darlin Nikki » dans Purple Rain mais alors que le bref morceau se lance, débute ensuite « In Love » qui en interrompt tout de suite le mouvement jusqu’à « So Blue » : Prince se livre là comme à une découverte inlassable mais trop séparée de ce qu’il saura si bien rien indémêlable, comme si chaque morceau était de Joni Mitchell à qui il porte une admiration sans trêve et jouxtait sans le savoir d’autres de Kraftwerk devenus soudainement producteurs de Sly & The Family Stone. Prince n’a toujours pas 8 ans.

Prince For you

Si « Soft & Wet » se détache quelque peu par sa frénésie synthétique et sait, par ses paroles, interpeller, l’adresse de Prince à son public qui s’ignore encore peine à se trouver et laisse ce folk synthétique, si mal uni, si mal marié mais si prometteur à l’état d’une promesse neuve. Pourtant, contre toute attente, désœuvré dans le silence de tout critique, un morceau singulier, final achevant le disque, en relance de manière inouïe les espoirs : « I’m yours », cri premier d’appartenance, de don sans retour, d’amour unanime non pas tant au public qu’à la musique elle-même, à l’en-soi de la musique dont il se fera bientôt le chantre diffracté et ému d’éparpillement. Saturé de guitares, au bord à chaque instant d’être habité par une furie punk qui sévit alors outre-Atlantique, le titre ne manque pas d’intriguer de la part de celui qui a su séduire la Warner en clamant combien il était le neuf Stevie Wonder, sa neuve génération. Le morceau est sourd. Il ne comprend pas le R’n’B sur lequel veut œuvrer Prince. Le morceau laisse hurler une guitare qui ne ressemble à aucune guitare. Le morceau est une racine. Il est l’essence noire du rock retrouvé. Le morceau crie l’appartenance liminaire afro-américaine du rock. Ce n’est plus un morceau : c’est une presque fondation, c’est une genèse neuve de ce qui ne sait pas encore ce que le jeune homme doit être. Mais la genèse n’est pas toujours première, comme le découvrira Prince à ses dépends effrayés.

Sans titrePrince en 1979

Car l’album, lancé pourtant avec force publicité, en avril 1978, se donne comme un patent échec pour Prince, ne libère pas en lui la notoriété ou tout du moins la reconnaissance attendue, le laisse à l’orée de lui-même, sans l’asseoir dans le devenir qu’il cherche. Car le jeune homme veut devenir, il ne cesse de clamer combien la musique doit le dessiner mais pour l’instant la musique demeure une force indirecte libre qui le traverse sans jamais produire de forme, comme un air entendu à la radio. Prince n’a pas encore élevé sa musique à cette zone conjointe de reconnaissance et de dispersion identitaires. Le devenir est demeuré un récit vide, il n’y a pas d’étape, il n’y a en son cœur même le plus ténu aucun chapitre qui se donne à lire : le devenir de Prince est une masse sombre et indistincte au cœur duquel il n’a pas encore saisi qu’il devait le devancer. Prince surgit toujours avant le point d’achèvement de son devenir, va plus avant de lui. Les mois passent, 1978 se donne comme la couleur nue de l’échec tant le disque ne se vend pas, glisse hors de tout classement, tant la Warner affirme sa déception. Les mois passent mais 1978 relance encore Prince qui se remet à l’ouvrage pour un deuxième album, dont le budget opère sur les ruines du premier, à consommer des heures en studio pour trouver cette voix qui lui fait tant défaut, travaillé depuis son enfance de tant d’inexistence.

Prince retrouve les studios pour œuvrer ainsi à ce deuxième album qui, il l’espère secrètement, va enfin pouvoir lui donner naissance, le donner à la matière, le jeter dans la fureur de ce qui saura être enfin son devenir mais Prince peine encore à trouver sa méthode pour habiter le monde, il en demeure aux franges visibles, opère encore dans l’audible, cherche à œuvrer à l’imparable, croit se déployer depuis le goût du public, l’attend. Il écrit quelques titres qui, s’ils demeurent timides, trouvent cependant l’énergie totalement rentrée dont il saura user plus tard avec une force incomparable. Il n’y a ici encore aucun désastre à la lisière du disque. On n’entend aucune catastrophe courir dans le désert du monde. Prince n’a pas encore inventé ses ruines. Il attend que le monde se défasse. Il attend, alors il écrit selon une didactique du semblant, où les tubes auront l’air de tubes, où parfois il est comme le sixième Jackson Five mais très lubrique, celui que la famille refuse sur l’imparable « I Wanna Be Ur Lover ». Pourtant, Prince donne deux morceaux qui, dans le sillage de « I’m Yours », révèlent l’homme à lui-même : lui redonnent son enfance de musique. Il y a « Bambi » tout d’abord, enragé de guitares, décidément peu R’n’B, et Bambi est une femme comme le seront Wendy et Lisa : elle défait l’apparence et la continuité par son amour des femmes. Bambi détrame le monde. Et il y a enfin « I Feel 4 U » que, reprendra plus tard Chaka Kahn en 1984, et si la chanson s’enroule dans une boucle funk folle, elle ne prend sa radicalité qu’au moment où elle s’achève et le son se fane. Prince tient là dans ce synthé radical sa voix. Il sait qu’il faudra poursuivre cette note qui se défait à l’oreille. La mélodie débute après la chanson, dans ce qui reste dans l’oreille. Prince poursuit cette chanson impossible, en traque la ruine.

wAq17izMais, pour l’instant, il n’a pas d’apocalypse dans le rétroviseur, cette apocalypse qui poursuit sa Corvette rouge et qu’il essaie de fuir. Prince est dans son studio, et il chante. Il n’a pas fait de l’informe sa réversibilité heureuse. Il espère une forme de la forme. Il attend. Il n’a pas encore Paisley Park, il connaît les heures mais n’a pas encore trouvé la formule inouïe d’une mélodie plus grande que le monde et son élégie, il n’a pas encore vu sa vie venir se détruire dans chacun. Il n’a pas encore vu son fils mort qu’il chantera par avance dans « Anna Stesia » sur Lovesexy en 1988 où Gregory sera comme un fantôme, où Gregory est le fantôme de toute fête désormais. Il n’a pas inventé encore la prière comme forme contemporaine du désastre. Nous sommes en 1979. L’album est baptisé Prince mais il faudra attendre encore un an avant que Prince ne naisse vraiment. Il attend de revenir des villes. Il attend la barbarie. Au cœur tu de lui, Prince espère l’heure intranquille de sa sauvagerie sans répit.

Prince

A suivre…