Au bout du conte, cette fiction transfuge

Au bout du conte © Ch. Marcandier
Au bout du conte © Ch. Marcandier

Le dimanche 20 mars, à Livre Paris, Michael Cunningham — à peine sorti de son entretien pour Diacritik — retrouvait Nathalie Azoulai pour une rencontre autour et « au bout du conte », animée par Sophie Quetteville. L’un comme l’autre ont récemment publié ce type de récit : Michael Cunningham voit paraître en France Ils vécurent heureux, eurent beaucoup d’enfants, et puis… et Nathalie Azoulai a participé à un recueil collectif, Leurs contes de Perrault, proposant sa version de Cendrillon ou le petit gant de soie.

Leurs contes de Perrault, publiés dans la bien nommée collection « Remake » des éditions Belfond, réunit 11 écrivains contemporains qui revisitent ces récits inscrits dans nos mémoires. Manuel Candré propose L’Odyssée de Poucet, Christine Montalbetti nous dit La difficulté d’exercer son livre arbitre, à brûle-pourpoint, en forêt (et de retour à la maison itou), Emmanuelle Pagano offre un Grisélidis. Peau d’âne est réécrite par Fabienne Jacob, La Belle au bois dormant par Leila Slimani, Riquet à la houpe par Gérard Mordillat. D’autres titres sont plus énigmatiques, obligeant le lecteur à plonger dans l’histoire pour savoir quelle histoire a été reprise, comme Les Fées de Frédéric Aribit, LeChat 2.O d’Alexis Brocas, Le Pensionnat de Cécile Coulon ou La Petite Rétrospective rouge d’Hervé Le Tellier.

Michael Cunningham joue lui aussi avec situations, personnages, récits et codes dans son recueil de 10 contes cruels et pour adultes (lire ici l’article de Diacritik, accompagné d’un entretien vidéo avec l’auteur). En écho à son Ils se marièrent, eurent beaucoup d’enfants et puis le « Riquet et Radieuse ne se marièrent pas, n’eurent pas tant d’enfants que ça mais ils s’en donnèrent à cœur joie. Chaque jour fut une fête, chaque nuit aussi. Ils jouirent matin midi et soir de la vie qui ne se vit qu’une fois » en épilogue du Riquet à la houpe de Gérard Mordillat.

Dans ces deux recueils, le monde est contemporain, avec des téléphones portables, des micro-ondes et des ordinateurs. Dans Les Fées de Frédéric Aribit, le lecteur est transporté au Modern Bar où des étudiants profitent de l’happy hour pour refaire le monde « à coups de Chomsky et Deleuze », on jure et on picole. Dans LeChat 2.0 d’Alexis Brocas, un chat non plus botté mais de l’ère informatique et Internet, il est difficile d’être l’Antigone que l’on rêve d’être à 25 ans, « faire de sa vie ce qu’on veut, et puis la vie vous rattrape, elle dispose de plein d’instruments pour ça, de longs crochets symboliques qui retiennent les récalcitrants et les ramènent dans les rails de leurs déterminismes ». Le conte a un univers et une ananké en partage avec les mythes grecs et les tragédies antiques, comme l’a justement souligné Sophie lors de ce « Au bout du conte ».

Sophie Quetteville © Ch. Marcandier
Sophie Quetteville © Ch. Marcandier

Il est, pour les auteurs, un indéniable plaisir de la réécriture de classiques d’un genre dont leurs réinventions prouvent à chaque page la souplesse et la labilité. Comme l’écrit Alexis Brocas, « l’un des avantages des contes, c’est qu’on peut y dérouler et réenrouler le temps à sa guise, et même le couper dans le sens de la longueur pour obtenir deux bandes parallèles ». Ce ne sont plus les fées qui brandissent des baguettes magiques mais les auteurs. On peut apparier Perrault et les Soprano, faire d’Andersen une MJC, additionner le Petit Poucet, Thésée et Ulysse pour en faire du Manuel Candré, métamorphoser la pantoufle de vair en petit gant de soie, transporter le XVIIè siècle dans le monde contemporain.

Le plaisir de telles lectures est multiple : c’est celui de retrouver des histoires et des personnages que l’on a toujours connus comme de les redécouvrir, en des métamorphoses contemporaines et non plus ovidiennes, quand des écrivains d’aujourd’hui s’en emparent pour mieux les faire entrer dans leur propre univers. C’est être en même temps un enfant émerveillé et un adulte qui sait combien ces récits sont, de faits, ambigus et complexes sous leur apparente féérie naïve. C’est enfin l’infinie magie d’une liberté créatrice puisée dans un cadre, celle d’une invention qui passe par la réécriture et ce que Richard Saint-Gelais a appelé la transfictionnalité, soit « ce phénomène par lequel au moins deux textes, du même auteur ou non, se rapportent conjointement à une même fiction, que ce soit par reprise de personnages, prolongement d’une intrigue préalable ou partage d’univers fictionnel ».
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Ces contes sont des jeux, ludiques et sérieux, à la fois éminemment littéraires et profondément récréatifs, appariant le plaisir de lire une histoire à celui de lire une fiction consciente de son statut de fiction. Un plein plaisir du texte en somme, non plus un « il était une fois » mais un « il était plusieurs fois ».

Michael Cunningham, Ils vécurent heureux, eurent beaucoup d’enfants, et puis… (A Wild Swan And Other Tales), traduit de l’américain par Anne Damour, illustrations de Yuko Shimizu, éd. Belfond, mars 2016, 200 p., 19 € 50 —  Lire un extrait
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Leurs Contes de Perrault, Gérard Mordillat, Frédéric Aribit, Alexis Brocas, Nathalie Azoulai, Cécile Coulon, Fabienne Jacob, Hervé Le Tellier, Leila Slimani, Emmanuelle Pagano, Manuel Candré, Christine Montalbetti, éditions Belfond, « Remake », octobre 2015, 256 p., 17 € — Lire un extrait
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