Walter Kirn : Conte de fait (Mauvais sang ne saurait mentir)

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Tout fait divers est un roman potentiel. Capote ou Norman Mailer, pour en rester au domaine américain, en ont donné les codes, que l’on pense à De Sang froid ou au Chant du bourreau, interrogeant les notions de justice ou de crime, et leurs frontières, et renouvelant le genre de l’enquête. Walter Kirn s’inscrit dans leur lignée, sa route ayant, bien malgré lui, croisé celle d’un héros de fait divers, un mystificateur en série, Clark Rockefeller, l’un des plus grands imposteurs de notre époque, Christian Gerhartsreiter, qui se fit passer pour un Rockefeller. Le point de départ du livre est donc biographique : comment peut-on se laisser abuser par un tel personnage quand on est rompu à la fiction, à ses mystifications ?
Puis, lorsque l’intime a été profondément mis à mal, comment redevenir écrivain et du « rebut inorganisé » (Barthes) faire un récit organisé qui permette de dominer ce que l’on ne maîtrise et n’entend pas ? Walter Kirn, d’abord abusé, fait de la fiction dont Rockefeller se pensait le maître, l’instrument d’un retournement et Mauvais sang ne saurait mentir s’inscrit dans les classiques du genre du roman de faits divers, récit glaçant, au scalpel, d’une aventure du sens. Si, comme l’écrivait Barthes, toujours, dans ses Essais critiques, «  il n’y a pas de fait divers sans étonnement »

Tout commence quand Walter Kirn propose de « transporter une chienne estropiée de chez moi dans le Montana, où elle était soignée par les bonnes âmes de la SPA locale, jusqu’à l’appartement new-yorkais d’un riche jeune homme, un Rockefeller, qui l’avait adoptée via Internet. Il se prénommait Clark ». L’écrivain quitte le Montana, direction New York et le « ciel illuminé de Manhattan, aussi sillonné et labyrinthique que le destin lui-même », en compagnie de la chienne Shelby — « un être brisé, vidé, ratatiné », à l’image de ce qu’il risque lui-même de devenir, mais il l’ignore encore.

Walter Kirn
Walter Kirn

L’écrivain a « terriblement besoin d’argent à l’époque ». Surtout il est « entre deux livres, et je me figurais que j’allais rencontrer un personnage ». L’histoire va dépasser ses espérances les plus folles. Clark Rockefeller s’avère fascinant, par ses activités étranges (banquier central free lance, activité confidentielle), son « accent pincé, cosmopolite », qui semble lié à une éducation d’excentrique à pedigree, son train de vie fastueux, sa ressemblance avec l’acteur David Hyde Pierce. Très vite, s’installe une amitié donnant-donnant : « Il allait me ravir avec des chansons comiques, des menus pour chien et l’accès à un milieu que je croyais fermé pour moi, et j’allais lui offrir en retour cette loyauté complaisante que les auteurs réservent à leurs personnages préférés, ceux qu’on ne peut, dit-on, inventer. »

L’histoire débute durant l’été « où le président Clinton glissait peu à peu vers une procédure d’impeachment », « un président en péril pour avoir menti à propos d’une histoire de fellation ». C’est aussi le moment où émerge une « grisante profusion de nouvelles technologies capables de reconfigurer le temps et l’espace ». Une époque où se (ré)inventer sera toujours plus facile et dont le parangon sera ce Clark Rockefeller, une identité à faire tomber les barrières, à se faire accueillir à bras ouverts dans les plus grands restaurants. L’homme collectionne les tableaux de maître, il connaîtrait Salinger.

Certains détails achoppent, pourtant : qu’il dise ressembler à un acteur, et à celui-là, David Hyde Pierce — “hyde”, qui en anglais se prononce comme “hide”, cacher, dissimuler et rappelle évidemment un certain docteur Jekyll —, sa prononciation parfaite de certains mots allemands, sa pingrerie quand il s’agit de défrayer Kirn pour le transport de la chienne… Mais l’écrivain ne s’attarde pas, tout à sa fascination et son amitié pour Clark. Il entraîne le lecteur dans cette empathie face à un véritable « personnage », acteur de sa propre vie, qu’il excelle à mettre en scène, avant d’assener l’identité véritable de celui qu’il connaît depuis quinze ans, « dont dix ans pendant lequel je l’avais considéré comme un ami ». Clark Rockefeller est alors assis sur le banc des accusés, on est en mars 2013 et Walter Kirn assiste au « procès de Christian Karl Gerhartsreiter, immigrant allemand aux multiples noms d’emprunt », accusé de meurtre, imposteur et kidnappeur d’enfant (sa propre fille enlevée lors d’une visite).

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L’homme est « le plus prodigieux mystificateur en série de ces dernières années », l’héritier d’une lignée impressionnante de figures réelles et de personnages littéraires, chez Melville, Fitzgerald, Patricia Highsmith ou Joseph Heller, « le scélérat aux mille visages, une espèce de cow-boy énigmatique et charmeur, qui s’éclipse invariablement au crépuscule pour réapparaître à l’aube sous un nouvel accoutrement ». Il est l’Escroc à la confiance, le Duc et le Dauphin, Gatsby le magnifique, le talentueux Mr Ripley, Milo Minderbinder et, désormais, bien malgré lui, un personnage de Walter Kirn.

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« Le monde tel qu’il le voyait était un mécanisme de dissimulation », et l’écrivain s’est, comme les autres, laissé abuser par le mythomane, l’a même aidé involontairement à construire quelques-unes de ses fables. « Si Clark était tous ces personnages (j’apprendrais après le procès qu’il était conscient de ses modèles littéraires et en tirait une grande fierté), qu’étais-je alors ? Un crétin. Un âne bâté. » C’est cette imposture, la manière dont « tout s’en trouva réorienté », qui est le centre du roman, un centre fuyant, tant l’identité de l’écrivain est bouleversée, et l’axe du vrai et du faux sur lequel il pensait avoir construit sa vie renversé. Le choc « sapa ma confiance en autrui et anéantit ma foi en mon propre jugement ». Mauvais sang ne saurait mentir devient alors le récit d’une (re)construction, d’une reconquête de soi.

Si James Ellroy, personnage du roman, « vétéran » en matière « d’enquête sans fin » et ami de Kirn, tient “Clark Rockefeller” pour un « parfait psychopathe », le jugement de Walter Kirn est d’abord plus ambigu puisqu’il doit passer par un jugement sur lui-même, la conscience de sa crédulité face au mensonge. Ce livre, entre enquête et confession, reconstitution et hypothèse, lui permet de recomposer le puzzle de son existence, éparpillée par un fait divers. « Un livre éblouissant », jugera James Ellroy, dont la plus grande réussite est de montrer que personne n’est à l’abri, que « l’abysse nous attend à la prochaine marche de l’escalier ». Mauvais sang ne saurait mentir est un roman qui peut se lire comme une enquête policière, de ces livres sur une crête entre fait et fiction, réel et mise en forme romanesque, un thriller psychologique brillant (via un récit réellement advenu) sur le mensonge et ses corollaires, naïveté et manipulation. Quand tel est pris qui croyait prendre…

Walter Kirn, Mauvais sang ne saurait mentir, traduit de l’anglais (USA) par Eric Chedaille, 10/18, 264 p., 7 € 50

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