Geneviève Brisac : « Ce qui n’est pas écrit disparaît » (Une année avec mon père)

Geneviève Brisac
Geneviève Brisac

Tout partirait du « précaire » et de l’« inéluctable », de cet entre-deux qui est autant celui de la mort que de l’écriture, trouverait origine dans les mots de Marisa Madieri cités en exergue, pour tenter de dire « quelque chose de caduc et quelque chose d’indestructible ».

« De cette histoire, le téléphone est le héros. Il ponctue nos vies, les rythme et les piège ». Le téléphone qui sonne un matin pour dire l’inconcevable, et pourtant.

« Samedi 8 septembre 2007. Il est un peu plus de dix-sept heures ». Vos parents ont eu un accident de voiture, « votre mère est morte », votre père, entre la vie et la mort, aux urgences. Et « cette banale et stupéfiante impression de bascule ».

« J’aimerais pouvoir écrire ce récit à la manière des gens qui se souviennent de tout. J’aimerais avoir accès à la manière circonstanciée, aux faits, aux preuves, mais j’oublie, il ne me reste que des miettes. Une sensation de virage, une odeur de voiture et d’hôpital, une nausée permanente, une branche jaune, un panneau routier, une publicité pour Mobalpa à l’embranchement du funérarium. Tout se mêle. Le lit d’hôpital où s’agite faiblement papa et la morgue où repose le corps de maman. Parfois je ne sais plus très bien qui est où, et pour quoi faire, et c’est risible, irréel et risible ».

Geneviève Brisac signe le récit minutieux, précis, sensible et intime d’une année douloureuse. Les chapitres sont des saisons, d’un automne à « encore l’automne », une année de deuil, mais aussi de lutte pour survivre, donner de la force à un père qui renonce peu à peu. L’aventure d’un couple, un père et une fille, l’apprentissage de l’autre, de sa liberté, l’ouverture sur un indicible, un invisible, vers une vie qui défend ses secrets.

Et, au centre de ces mots, l’Absente, la mère, impossible à dire. « Ce n’est pas de cela que je veux parler ».

Ne pas vouloir, ne pas pouvoir. Éviter, dans l’appartement, la chambre de la mère, le « vertige mortel », le « trou noir de chagrin », « cet air saturé de sa présence ». Ne jamais évoquer son nom, ses affaires ou sa mémoire, « plus tard, oui, plus tard, me dis-je, il sera temps, j’ai trop peur de rouvrir la plaie, ou bien est-ce de la pudeur, ou de la lâcheté », écrit Geneviève Brisac dans une parenthèse. Interruption syntaxique, temporelle, une parenthèse comme un dit / non-dit, en passant.

Geneviève Brisac Une année avec mon pèreUne année avec mon père est un texte bouleversant sur la parole : des mots obscènes, indécents et blessants qui suivent le deuil à ceux, scellés, tout au long d’une histoire familiale marquée par le silence, la retenue et la pudeur. Les mots du chaos quand tout vacille. Quand tout doit retrouver une définition, un contour, une origine.

« Dans ma chambre du premier étage, assise à ma table, seule comme une morte, j’écris.
Ce qui n’est pas écrit disparaît. (Ce qui est écrit disparait aussi, le plus souvent. Mais d’une manière toute différente).
J’ai le sentiment vertigineux d’un précipice derrière moi. Le rien qui vous rattrape. Le silence des morts.
Quand l’histoire se dérobe, par où chercher ? Vous n’avez pas posé de questions et soudain la politesse est battue en brèche par la mort qui n’est pas polie, par le temps qui n’est pas poli
. »

Geneviève Brisac se confronte à sa mémoire défaillante, à l’impuissance, à l’expérience d’un « non-temps, d’un hors-temps ». Elle tente de trouver des repères dans la littérature, lit, Virginia Woolf et « les Antigones aux pieds englués dans les traces trop fraîches des semelles de leurs pères ». Tente d’approcher ce que les mots peuvent traduire et taire, une citation de Jean Rhys, trouvée chez Annie Ernaux, lue à un gendarme puis à son père. Transmettre, chercher, sinon des réponses, du moins des questions semblables. Elle dit ses actes manqués, ses doutes, ses culpabilités maladroites, mais aussi ses colères (l’hôpital et ses règles, Butor et son « aura de vanité efficace »), tente, jour après jour, page après page de « reprendre la vie normale, une vie qui n’existe pas mais qu’il faut inventer à chaque pas ». Elle brosse un magnifique portrait de père – ce « hors-la-loi déguisé en homme de loi, ce franc-tireur habillé en Salomon laïque » –, celui de sa mère indicible, le sien. Parle autant dans ses silences construits que dans ses mots.

L’entre-deux n’a sa place que dans les livres : le banal et stupéfiant, le caduc et indestructible. Le tu et le dit. Le père était là, au Rostand, lorsque Geneviève Brisac a lu un extrait de La Recherche du temps perdu pour Véronique Aubouy, qui enregistre « mille et mille inconnus », lecteurs de Proust. Le père lisait son journal, derrière sa fille. Présence « clandestine », en creux, acteur dans son absence. Comme dans ce livre troublant, sobre, sans aucun sentimentalisme, récit des origines, d’une inquiétude, du deuil et de la naissance de toute parole.

Geneviève Brisac, Une année avec mon père, Éditions Points, 179 p., 6 € 30