Un amour d’Annie Ernaux

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La première fois ce fut à la télé, son visage calme et rayonnant, d’une grande beauté, face à Julia Kristeva. Il était question de Beauvoir et des Lettres à Sartre, c’était une émission de Pivot, je suis tombé amoureux, d’un coup, avant de la lire.

On tombe amoureux d’une voix, d’une image, d’une façon de se taire, de poser la main sur le visage, de baisser les yeux. On ne tombe amoureux que pour de bonnes raisons.

Puis je l’ai lue et j’ai adoré, j’ai tout reconnu, le visage, la façon de se taire et la façon de baisser les yeux, cette façon d’affirmer aussi, sans violence aucune. J’ai reconnu et j’ai appris, j’essaie d’apprendre, les femmes notamment, ce que je ne suis pas, tout le reste que j’appelle le sexe opposé.

Je n’aime pas les femmes, a priori, je ne les pénètre pas. Je les touche à peine, je les aime quand même. Pour moi tous les écrivains sont des femmes et j’aime les écrivains. J’écris ces mots parce qu’elle n’est pas morte, parce que je sais qu’elle lira ces lignes, parce que j’aimerais ne pas à avoir à écrire un hommage post mortem, y’en a marre des hommages post mortem. L’amour et la gratitude, autant se les dire dans la vie. Même maladroitement.

Il y eut Passion simple, La Place, La Honte, Journal du dehors, Les Années bien sûr, il y a aussi ce texte, cette lettre écrite à la sœur perdue, L’Autre fille. Puis il y eut le Quarto Gallimard, Écrire la vie, que je garde toujours près de moi, il me suit en province ou en vacances, j’aime l’avoir à mes côtés, mon exemplaire est abîmé, l’eau de mer, le soleil. Son prochain livre paraîtra en avril, Mémoire de fille. Je l’attends comme on attend le printemps.

Parfois on parle d’elle avec des termes de sociologie. Oui, bien sûr, Bourdieu, etc., bien sûr, mais ça m’embête. Elle est intelligente mais je n’aime pas quand on ne fait que la recouvrir d’intelligence. Je préfèrerais qu’on décrive sa voix ou le blond de ses cheveux, la clarté de son regard. Degré zéro de la critique ? Et pourquoi pas ? En revenir au corps de l’écrivain, le Temple, ce qui ne triche pas, la peau, la voix. La main qui tremble.

Nous nous écrivons elle et moi, un peu, régulièrement, des mails, des lettres manuscrites. J’ai de la chance, envie de le dire urbi et orbi. Je ne l’ai jamais rencontrée. Je crois que je ne le souhaite pas, c’est aussi bien ainsi, elle est précieuse cette distance qui n’est ni celle du cœur ni celle de l’esprit.

« Toutes les images disparaîtront », comme elle l’écrit au début de son livre Les Années.

Elle me répond toujours, avec bienveillance, sans complaisance aucune. Elle ne me laisse rien passer et j’aime cela, sa façon de dire les choses avec une grande douceur mais fermement. Annie, je crois que c’est aussi une histoire de classe, ni elle ni moi n’avons eu toutes les cartes en mains dès la naissance, nous venons d’à peu près la même région : celle d’une certaine honte à l’origine, celle d’un certain enfermement. Nous sommes nombreux en France dans ce cas-là, nous sommes même la majorité.

Annie préfère les lettres manuscrites écrites sans brouillon, j’aime aussi. Je veux croire qu’on se comprend malgré la différence d’âge, qu’il y a une forme de compréhension entre nous, et puis c’est encore plus simple, ça me fait du bien de savoir qu’elle existe, qu’elle est là, pas loin, qu’elle lit et qu’elle écrit encore. Je la relis dans mes moments de doute ou de découragement, je regarde les photos de sa vie à elle qui m’aident à respecter les photos de ma vie à moi.

Il n’y a pas de salissure chez Annie Ernaux, pas d’égotisme, elle est la preuve qu’on peut être très près du moi et très loin du narcissisme, c’est possible. Alors non, le moi n’est pas haïssable. Alors oui, s’avoir soi peut être magnifique.

Il faudrait savoir écrire comme Rimbaud ou Racine ou Annie Ernaux, un mélange des trois serait la perfection absolue.

Il y a quelques mois j’étais dans une clinique psychiatrique, soigné pour dépression, tentative de suicide. Je lui écrivais, je lui racontais ce que je voyais, les histoires des patients notamment, mes compagnons de folie : Quelles histoires, Olivier, quelles vies, ironie tragique, c’est votre geste de désespoir qui vous a donné accès à elles, à ces êtres que vous n’auriez peut-être, sûrement, jamais connus autrement. En un sens, un seulement, même si vous êtes coincé dans cette clinique, vous avez de la chance, vous êtes à nouveau au cœur de la vie, grâce à eux qui se racontent avec confiance, qui vous donnent. Recevez. Amitiés, Annie.

Un jour je lui parle de la mort, je ne sais plus si je parle de la mort de quelqu’un ou de la mort en général, elle me répond en citant Breton : C’est vivre et cesser de vivre qui sont des solutions imaginaires. L’existence est ailleurs.

Il y a tant de choses à dire. Il y a aussi cette conférence au Collège de France où elle répondait à l’invitation d’Antoine Compagnon, j’étais dans la salle, il s’agissait d’un séminaire sur Proust, son intervention avait pour titre Proust, Françoise et moi. Je n’ai pas été la voir, je suis rentré chez moi avec mon silence, j’étais bien, heureux je crois.

Elle est née Annie Duchesne le 1er septembre 1940 à Lillebonne. Je suis né Jérôme Léon le 15 février 1976 à Tarbes. Elle est aujourd’hui Annie Ernaux, je suis Olivier Steiner. Je ne me compare pas, j’essaie de mettre un trait d’union entre un Tu et un Vous. Je dis ce qui est.

Il y aurait tant de choses à dire mais je voudrais du blanc, de la délicatesse si possible, un peu de légèreté.

Peut-être que si je ne devais garder qu’une phrase, chose idiote, ce serait celle-ci : J’ai l’impression que l’écriture est ce que je peux faire de mieux, dans mon cas, dans ma situation de transfuge, comme acte politique et comme don.