Les huit salopards : A gore perdu

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Le grand talent de Quentin Tarantino, c’est déjà d’être arrivé à faire de chacun de ses films un incontestable événement cinématographique, quand bien même le spectateur sortirait de la projection frustré et plus ou moins déçu, 8 Salopards n’échappant pas à la règle. Il faudrait bien peu fréquenter les salles de cinéma pour bouder ainsi son plaisir devant ce déferlement de références largement assumées par un réalisateur cinéphile. C’est pourtant là un des problèmes : les films de Tarantino ressemblent à ces images où l’on doit retrouver en un minimum de temps le titre d’un maximum de films. Des westerns spaghetti de Sergio Corbucci, ici Le grand silence, aux films gore de Lamberto Bava, en passant par le giallo qui fit la gloire du père, Mario Bava, Huit salopards est un catalogue de cinéma de série B. Résultat : Tarantino réalise une série B réjouissante mais hypertrophiée et qui ne tient pas les promesses de sa première partie.

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Comme souvent chez Tarantino, c’est la mise en place qui est la plus réussie. Un chariot dans la neige, des chasseurs de primes, une femme condamnée à mort. Puis l’arrivée dans un refuge où vont cohabiter des anti-héros dangereux et mystérieux. Alors que dehors la tempête frappe, à l’intérieur du refuge, entre ses hommes sans foi ni loi, elle menace. Les dialogues de Tarantino sont percutants, la rencontre entre Samuel Jackson et Kurt Russell est un brillant duel verbal, les acteurs en font des tonnes et c’est exactement ce que le film demande.
2048x1536-fit_quentin-tarantino-tournage-8-salopardsSurtout, spécialiste pour remettre d’excellents acteurs dans la lumière, le réalisateur a eu l’excellente idée de donner à la trop rare Jennifer Jason Leigh un rôle à la mesure de son talent : une meurtrière vouée à la pendaison.

Jennifer Jason Leigh
Jennifer Jason Leigh

Pendant plus d’une heure, c’est une démonstration de virtuosité. Visuelle d’abord : l’usage du 70 mm n’est pas qu’un gadget : jeu avec la profondeur de champ (par exemple quand le regard vers l’arrière-plan d’un personnage au premier plan rend clairs les acteurs qui s’y cachaient), gestion de l’espace du huis clos : chaque mouvement d’un personnage entrainant celui d’un autre parfois éloigné. La partie d’échecs que joue le vieux général sudiste est une métaphore de la vraie et grande partie d’échecs que jouent les salopards entre eux : quelque chose cloche, il est évident que l’on bluffe et que l’on ment. L’intérieur du refuge est baigné d’une couleur chaude qui annonce la couleur du sang : lumière, déplacement, décor : le film est un ballet.

L’esthétique baroque de Tarantino ajoute au malaise, tout peut arriver et on tente de décortiquer le moindre signe dans la richesse de chaque plan et le foisonnement des détails. On le sait depuis Django, les références ne sont pas celles du western traditionnel, même si on peut y retrouver quelques allusions à la « Chevauchée des bannis » d’André de Toth, mais celle du western spaghetti, Sergio Corbucci donc, mais pas seulement : le personnage de Samuel Jackson rappelle Sentenza, la brute de Sergio Leone, jusque dans sa façon de manger le ragoût. Chez Tarantino, pas un détail qui ne soit soigneusement pensé, référencé. Sa mise en scène est d’une grande précision et son scénario est un véritable éloge de la digression. Comme dans tout bon western spaghetti, il n’y a pas de véritables héros. Les personnages sont tous des salauds à des degrés divers, autre principe tarantinesque.
4841711_7_05fa_kurt-russell-et-samuel-l-jackson-dans-le-film_9ee3bd0dbdd6d6408f786aa2ae07ba82Quelque chose se prépare donc, les références s’accumulent mais l’ambition de Tarantino n’est pas de réaliser une série B de plus, mais LA série B définitive, qui ferait passer un film de genre ultra codifié au rang de chef d’œuvre absolu. C’est justement là que réside le problème, comme souvent, chez ce réalisateur intelligent et érudit. La volonté de dépasser le genre, de se montrer plus grand que les petits maîtres qu’il admire sincèrement mais que son cinéma semble traiter avec une certaine condescendance. La partie d’échecs que le réalisateur a mise en place va finir sur un pat décevant faute de véritable prise de risque. La deuxième partie du film confirme ce que l’on commençait à craindre au fil des récits qui s’amoncelaient jusqu’à lasser le spectateur. Le film n’est qu’un pur exercice de style, brillant et vain. Depuis le début le spectateur craignait que cette si brillante ouverture ne débouche en fait sur rien d’autre qu’un vague remake de Reservoir dogs. Le réalisateur reste confortablement caché derrière sa culture cinématographique et l’excuse de la série B.

Tarantino semble une nouvelle fois embarrassé par sa cinéphilie : clin d’œil et références ne suffisent pas pour véritablement surprendre le spectateur. Tarantino est le Fabrice Luchini du cinéma : hypermnésique, brillant, mais laissant l’impression désagréable d’un manque de fond. Les Huit salopards devient un peu vain. L’interminable jeu de massacre qui constitue le dernier tiers du film (si le film est décomposé en deux parties elles sont de durées sensiblement différentes) semble un aveu d’impuissance. Que faire de toute cette passion, cette virtuosité, cette cinéphilie ? Rien d’autre qu’une fusillade entrecoupée de quelques mots plus ou moins bons. A l’image de cette entracte, clin d’œil au cinéma d’antan mais qui ne sert à rien d’autre qu’à sortir le spectateur du film, la machine Tarantino n’est plus qu’apparence. On peut aussi s’interroger sur le traitement inégal réservé à des acteurs pourtant brillants. On l’a dit, retrouver Jennifer Jason Leigh est un vrai bonheur, aussi à l’aise dans le silence que dans l’hystérie, elle rappelle à quel point le système hollywoodien est cruel pour ses actrices les plus talentueuses. Mais pourquoi sacrifier le talent de Tim Roth dont le rôle se limite vite à un clin d’œil. Michael Madsen n’est pas mieux servis, et, à l’image du scénario qui se révèle vite sans surprise, on sort du film avec l’impression désagréable d’un grand film avorté, d’un travail bâclé où un cinéaste brillant se contente de citer ses maîtres avant de se citer lui-même.

Le grand Western se mue donc en pochade gore : explosion de crâne, cervelle qui gicle, sauce bolognaise sur l’écran : Tarantino s’amuse beaucoup tandis que son film semble lui échapper. Ce passage au gore ressemblant furieusement à une fuite en avant. La musique d’Ennio Morricone, déjà presque envahissante devenant insupportable quand elle se transforme en musique de film d’horreur. Le changement de genre rappelle le très mauvais Une nuit en Enfer, écrit par le cinéaste. On se dit qu’effectivement, le film commence à ressembler davantage à son complice Roberto Rodriguez et non, ce n’est pas et ne sera jamais un compliment.

Pourtant, Tarantino se veut profond et politique. C’était déjà le cas de son Django qui voulait montrer toute l’horreur de l’esclavage. Cette fois, c’est l’ombre des fractures et des massacres de la guerre de Sécession qui plane sur Les Huit salopards. Hélas, si les intentions sont évidentes, le film ne parvient jamais à faire autre chose de ce thème qu’un nouveau motif esthétique. A peine le propos apparaît-il qu’il est évacué par un bon mot, une séquence qui se voudrait choc (la fellation forcée dans la neige d’un sudiste à un soldat noir). A force de tout tourner en dérision et au second degré, tout semble d’égale importance, tout semble ludique mais vain. Les changements de rythme et les ruptures de ton n’ont jamais été le fort de Tarantino, à tel point qu’il a souvent été mal compris (raciste, misogyne voir irresponsable). Une injustice évidente mais dont il est le premier responsable.

indexOui, Tarantino filme mieux que Corbucci, ce qui n’est pas faire injure à un réalisateur intéressant mais qu’il ne faut pas surestimer non plus. On pourra rappeler au cinéaste américain que si Sergio Corbucci avait sûrement le talent d’un Sergio Loone, il n’en eut jamais l’ambition, ce qui le conduisit à bâcler ses scénarios, comptant sur son sens du baroque pour que subsistent quelques séquences. Quentin Tarantino a une autre ambition : il veut marquer l’histoire du cinéma en réhabilitant la série B. Il serait fou de nier l’importance de sa filmographie, mais, film après film, le mystère demeure : Tarantino a-t-il autre chose à nous faire partager que son amour du cinéma ? Huit Salopards est un nouveau film-musée, agréable mais lassant, surtout d’autant plus frustrant que le talent de son auteur est indéniable. Il est sûrement un peu injuste de reprocher autant à un cinéaste si intéressant, mais de son aveu même il ne lui reste plus que deux films avant la retraite et on attend de Quentin Tarantino le chef d’œuvre que certaines séquences nous promettent.

Les Huit Salopards – Réalisé par Quentin Tarantino – scénario : Quentin Tarantino – directeur de la photographie : Robert Richardson – Décor: Yohei Taneda – Musique : Ennio Morricone – Avec : Samuel L. Jackson, Kurt Russell, Jennifer Jason Leigh, Tim Roth, Bruce Dern, Michael Madsen, Walton Goggins, Demian Bichir, Channing Tatum