Marc Pautrel : une jeunesse de Blaise Pascal

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L’enfant trace du doigt, sur les tomettes, des cercles et des lignes, invisibles, des représentations aussi « vivantes » qu’elles sont « abstraites ». Dans ces droites et ces courbes, « il expose la chair du monde physique » : « Quelque chose se cache ici et il sait que chaque minute qui s’écoule met davantage au jour la vérité, il sait qu’il dévoile les mystères, que le monde ne peut pas soutenir son regard d’enfant, que le monde ne peut rien lui dissimuler ».

Cet enfant, c’est Blaise Pascal. Il n’a jamais appris les mathématiques, elles lui étaient interdites jusqu’à ses seize ans par son père, lui-même mathématicien émérite, ami de Mersenne, Descartes, Fermat, qui voulait ainsi le protéger de ces « mathématiques (qui) occupent l’esprit, emportent la vie ». Blaise n’a d’abord appris que le grec, le latin, la poésie, mais « le futur trouve toujours sa voix ». Et Pascal découvre, seul, les principes mathématiques et aborde le grand mystère que toute sa vie il s’attachera à révéler.

416iLQOMhfL._SX295_BO1,204,203,200_A la manière d’un Pierre Michon dans Rimbaud le fils (1991) interrogeant une ligne de devenir, ce « tout cela qui plus tard devait endosser le nom d’Arthur Rimbaud », Marc Pautrel suit l’enfance d’un génie, Pascal : « son père lui a caché le monde, mais lui il le recrée, il l’invente, et le fils suit l’œuvre du père ».
Comme Rimbaud, comme Michon, Pascal est fils, « fils d’autre chose », dans une filiation autre que strictement biologique ou familiale, un engendrement démiurgique, « un des fils de Dieu ».
Comme eux, il échappe à son corps mortel et meurtri, « Blaise est un jeune mourant depuis sa naissance, un corps placé en sursis » qui trouve énergie et dépassement dans l’invention, les calculs, la conceptualisation.

Le père, « devenu le fils de son fils », comprend, avec effroi, « que le monde changera un jour sous l’effet de l’existence de son fils » — et c’est cette puissance dionysiaque et nietzschéenne, infinie, de la création qu’interroge Marc Pautrel, son origine possible, son mode d’apparition. Comment devient-on Blaise Pascal, que lit-on d’une marche du monde et de la science à travers un corps, une existence, quelques biographèmes — des ronds dans l’eau puis sur le sol, une démonstration des Éléments d’Euclide sans les avoir lus ou appris, une grande roue qui tourne, l’assemblée de savants auxquels il tient tête à treize ans… ? Le roman suit des moments et épisodes de la vie d’un homme appelé à devenir l’un des penseurs du monde, de son architecture et de ses mécanismes.

Ces rouages sont mis en abyme dans un passage qui est l’analogon du livre, son image en petit, montrant Pascal face à une grande roue. Pascal, « artisan et outil », est de ces êtres cosmiques — il est « frère du temps, de l’espace et de la matière » — dont la portée dépasse la seule existence, propre à démonter et démontrer le comment du monde :

« Il regarde la grande roue tourner et donner un sens à l’eau, il a la bizarre sensation qu’il est lui-même devenu à la fois la roue et l’eau, comme le fruit d’une inéluctable union, il est en même temps l’artisan et l’outil ».

Comment devient-on Pascal ? Le récit part de l’enfance, du père biologique, s’évade vers les pères spirituels et symboliques, les expériences fondatrices, et, dans la lignée de ces textes que Laurent Demanze nomme des « fictions orphelines », souligne l’absence de la mère, ce manque dont Blaise fait une force : pour comprendre et penser sa disparition, il se jure qu’il saura percer les mystères, être « voyant, le plus grand voyant après Dieu ».
Le récit le suit de station en station : l’enfant — qui a su compter avant de parler, infans, calculer avant d’écrire —, 13 ans, 18 ans, la « pascaline », sa machine à calculer ; sa contestation du vide selon Aristote mais aussi la mort du père, l’accident de carrosse, tous ces moments qui construisent un destin qui échappe au temps.

Comment naît-on à soi ? Là est le centre du beau livre de Marc Pautrel, pris dans une « époque », la jeunesse du génie, l’époque dans son sens astronomique (le moment où un astre est à son apogée), étymologique (le point d’arrêt, celui de la focalisation du récit), classique (le moment déterminé de la vie d’une personne) et mallarméen si l’on pense à la citation qui ouvre Rimbaud le fils de Michon, toujours, « il y a toute une époque entre nous et, aujourd’hui, un pays entier de neige ». Ici, pas de neige mais une ombre, celle qui recouvre Pascal et l’emporte, dans les dernières pages du livre, avec son mystère.

Marc Pautrel, Une jeunesse de Blaise Pascal, Gallimard, « L’infini », 2016, 96 p., 12 € — Lire un extrait

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