Œuf, kiwi et Soupe de cheval selon Vladimir Sorokine

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« Olia, puis-je vous demander un service ? Et seulement à vous.
– Ça dépend duquel.
Bourmistrov agrippa la table, comme s’il s’apprêtait à l’arracher du sol.
– Pouvez-vous manger pour moi ? Ici. Maintenant.
– Comment ça, pour vous ?
– Je veux dire, en sorte que je puisse vous regarder. Simplement vous regarder.»

Bourmistrov regarde Olia manger, c’est devenu un rituel. Tout a commencé dans un train filant « à travers l’Ukraine torride », « simplement, comme tout ce qui est inéluctable ».
Bourmistrov a été libéré deux mois plus tôt d’un camp de travail du Kazakhstan, sept ans à manger, tous les jours, la même chose : « un brouet de viande de cheval. De la coupe de cheval, comme on disait. Là-bas, à côté du camp, il y a un grand abattoir de chevaux où on emmène les animaux de réforme, et nous, on les récupère dans notre chaudron ». La recette est simple : cheval de retour, avoine, riz ou farine, eau. Non seulement Bourmistrov mange tous les jours la même soupe immonde mais il travaille aux cuisines.

Alors Bourmistrov voudrait regarder Olia manger. Il la paie. Pétrifié, les yeux vitreux, il la regarde mâcher. Il tremble, gémit. Il a déjà vu Olga en Crimée manger des boulettes de viande à la Kiev et une salade de tomates, puis des cerises sur la plage, qu’il lui avait offertes. C’était quatre jours plus tôt, depuis Bourmistrov ne dort plus, ne pense plus qu’à voir Olia manger, encore et encore. Ils se retrouveront un lundi par mois, dans un petit appartement de Moscou puis dans un autre, luxueux, jusqu’à l’issue fatale.

Le récit, en crescendo d’autant plus terrible que le livre est court, suit la tension croissante, la montée d’une violence, une perversion toujours plus forte et insoutenable. Au-delà du jeu voyeuriste (ou que le lecteur croit tel), le récit de Sorokine est évidemment une fable politique, un regard porté sur les transformations de l’URSS en Russie, dans les années 80 puis 90, le capitalisme, la mafia, le cynisme.

99526_couverture_Hres_0La nourriture est puissamment symbolique dans l’ensemble de l’œuvre de Sorokine, que l’on pense au Banquet, au Lard bleu, au Kremlin en sucre, cet objet en sucre soluble dans le thé offert aux enfants pour leur Noël 2028, qui se donne comme un concentré d’âme russe, ce « mélange de vodka, de neige et de sang — avec six cuillerées de sucre ».
Chez Sorokine, la nourriture dit toujours autre chose qu’elle-même, elle est un discours et un rituel, entre quotidien et résistance à la logique. Comme l’a montré Mark Lipovetski, on est, avec le théâtre de la cruauté de Sorokine, moins dans une carnavalisation de la nourriture, selon la terminologie de Bakhtine, que dans sa « carnalisation » comme mode de déconstruction des représentations et des discours.

L’œuf ou la nausée (extrait de Soupe de cheval, p. 73-74) :

« Olia se doucha, se maquilla.
« C’est parfois salutaire de dégobiller. Ça lisse les rides ».
En bas, dans la salle de restaurant fraîche, les attendait l’habituel buffet avec ses amoncellements de fruits et de produits de la mer. Olia prit un jus, un toast, un œuf et un kiwi. (…)
— Quand la chaleur sera moins forte cet après-midi, on ira au château de Chillon, décida Aliocha. Remettons la visite le plus tard possible, mon lapin.
— D’accord, dit Olia qui but son verre de jus de fruit avec avidité ; elle frappa sa cuillère contre l’œuf, l’écala, le transperça et, en regardant avec plaisir le jaune qui coulait, elle le sala, porta à sa bouche la cuillère avec du jaune et du blanc tremblotant, et resta stupéfiée : l’œuf sentait la mort. Un vide sonore se mit à résonner dans sa tête. Elle détourna ses yeux déments de l’œuf. Le kiwi qui était posé à côté s’était gonflé comme un pavé lourd recouvert de suédine ; la tranche de pain grillé lui sautait aux yeux comme une plaque funéraire. Olia lâcha sa cuillère et agrippa son visage dans ses mains. »

Vladimir Sorokine, Soupe de cheval, traduit du russe par Bernard Kreise, éd. de l’Olivier, octobre 2015, 109 p., 13 € 50

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