Les coulisses de la rédaction (15) et l’ABCDaire de Laurence Bourgeon

La UNE littéraire du vendredi 8 janvier jusque dans son jeu oulipien avec l'allemand NEU
La UNE littéraire du vendredi 8 janvier jusque dans son jeu oulipien avec l’allemand NEU

Dans les coulisses de la rédaction cette semaine : la rentrée littéraire d’hiver a commencé. Plus resserrée que l’estivale (qui débouche sur les prix d’automne, ceci expliquant cela) mais 476 publications quand même ! Nos colonnes en rendent compte, mais nous avons aussi parlé de livres qui ne sont pas liés à l’actualité — parce que la littérature n’est pas soumise à ce diktat —, de grands documentaires, de bande dessinée, de cinéma, de Sicile, de cuisine.

Des chiffres, mais aussi des dates : 2015 est derrière nous, et cette semaine, la rédaction a donc fait sa rentrée, sous le signe de David Bowie, fantôme d’Hérouville dans le sublime documentaire de Christophe Conte et Gaëtan Chataigner. Nous avons également évoqué un autre doc, Du côté des vivants, sur Charlie et un terrible anniversaire. 2015 et son lot de drames est encore là finalement.

Autres années, autre temps : cette année-là, 62, avec Jean-Philippe Cazier et Casablanca, Nous étions la réserve de main d’œuvre, Boris-Hubert Loyer a fait son « bilan neuf« , Yorick tenu son journal dominical, qui commence cette semaine en 1809. Jacques Dubois a analysé la mauvaise foi en littérature et balayé le siècle dernier, Dominique Bry est remonté jusqu’en 1938 avec la naissance de Spirou le groom éternel

Nous sommes revenus sur Fairyland, le magnifique livre d’Alysia Abbott, à la mémoire de son père et d’un San Francisco laboratoire de toutes les marges. Karin Viard nous a livré un abécédaire intime et engagé, Tara Lennart a fait poser tout Mark Safranko sur son désormais hebdomadaire et mythique canapé — et, plus sérieusement, vous a dit précisément que penser de son œuvre pour mieux la découvrir et briller en société.

Camille Le Falhler-Payat est à Paris qu’elle photographie, Olivier Steiner poursuit son journal dans le journal, dans Une soirée ordinaire il écrit Pour Camille Laurens, pour Vivianne Perelmuter, pour vous, pour toutes celles et ceux qui désirent et donc luttent, contre la vie tout contre, contre l’inertie, « le temps qui passe ne se rattrape guère », contre la haine et la bêtise.

Marie de Quatrebarbes et Gaël Guesdon ont évoqué leur Deleuze aujourd’hui, Simona Crippa a brossé un long et lumineux portrait de Vincenzo Consolo, l’immense écrivain sicilien et nous a offert un de ses textes, en italien et dans sa traduction française. Et, comme tous les dimanches, vous avez pu entrer en cuisine à travers le regard d’un écrivain, cette semaine Vladimir Sorokine et sa Soupe de cheval, à vous dégoûter de manger un œuf ou un kiwi.

Et évidemment, s’est posée la question des premiers choix dans l’avalanche de publications de cette rentrée 2016 : ce fut Paul Auster et sa Pipe d’Oppen, Camille Laurens qui n’est définitivement Celle que vous croyez, la réédition de Paysage avec palmiers de Bernard Wallet en poche chez Tristram. Mais aussi David Bosc pour Mourir et puis sauter de son cheval ; Édouard Louis pour Histoire de la violence — une lecture du livre qui sera suivie d’un entretien avec l’écrivain, la semaine prochaine — et un grand entretien avec Vincent Message autour de Défaite des maîtres et possesseurs, autre roman magistral paru en cette rentrée d’hiver, sur lequel Johan Faerber reviendra dans les jours qui viennent.

Et pour clore ce rendez-vous dominical, Laurence Bourgeon se livre en abécédaire, de A à Z, et un peu plus :

A/ Allen, Woody. Parce qu’il maîtrise l’art de donner des titres à rallonge à certains de ses films et que, avouons-le, « Tout ce que vous avez toujours voulu savoir… » c’est tout de même plus attrayant qu’« anticonstitutionnellement » pour un abécédaire. Surtout, sans lui, le cinéma à New York, à Paris ou ailleurs, ne serait pas tout à fait le même…

B/ Bourlinguer de Blaise Cendrars. Ne serait-ce que pour l’invention de ce mot, semble-t-il créé pour l’occasion. Et puis pour la prose bien sûr, le maniement et l’enroulement des phrases, le voyage dans les pages.

51qZi-0lamL._SX303_BO1,204,203,200_C/ Crime et Châtiment de Dostoïevski. Être Raskolnikov ou ne pas l’être. Le comprendre ou ne pas le comprendre? Le juger ou ne pas le juger? Telle est la question toujours plus d’actualité.

D/ Deleuze, Gilles. En voilà un qui aurait des conseils à donner en matière d’abécédaire.

E/ Eustache, Jean. Certes la rareté ajoute à la valeur, mais au-delà de son statut d’œuvre quasi-unique du cinéaste, « La Maman et la Putain » procure une expérience cinématographique rare, le sentiment étrange de visionner un ovni et un chef-d’œuvre.

La Maman et la putain
La Maman et la putain

Avec de surcroît quelques répliques cultes, plutôt inattendues dans un film qui étudie plus volontiers le fonctionnement, le (dés)équilibre d’un trio amoureux dans le Paris des années 70.

« Vous savez, quand on mange froid, on sent le froid, pas le goût. Quand on mange chaud, on sent le chaud, pas le goût. Quand c’est dur, on sent le dur, pas le goût. Donc il faut manger tiède et mou ». Ceci à imaginer bien entendu avec le timbre de la voix de Jean-Pierre Léaud. Conseil à suivre, ou pas, au demeurant…

F/ Fire, walk with me. Ceux qui aiment parler aux bûches (de bois) comprendront. Il est fortement recommandé aux autres de visionner la totalité des épisodes de la série Twin Peaks de David Lynch.

welcome-to-twin-peaks-1200x628-facebookG/ Goya, Francisco de. Ses portraits académiques, ses caméos audacieux, ses « peintures noires », ses peintures politiques et surtout sa série des « caprices ».

H/ Hantaï, Simon. Pour son talent à élever le pli au rang d’art pictural, son aptitude à malmener, torsader, tresser la toile.

I/ Italie : Rome, Naples, les lacs, Gênes, Turin, les Cinque Terre, la Toscane, la Sicile, la pasta, la pizza, les arancini, le tiramisu, le gelatti, Fellini, Antonioni, Michel-Ange, Le Caravage, Moravia, Pavese… Une énumération qui se passe de commentaires puisque de toute façon, l’Italie se vit, s’arpente, se contemple et se goûte.

J/ Joyce, James. Parce qu’il faudra un jour qu’Ulysse quitte l’étagère des livres « à lire » de ma bibliothèque pour rejoindre, si ce n’est mon panthéon, au moins la catégorie des « ça, c’est lu ». Alors, je pourrai vous en dire plus…

K/ Kafka, Franz. Lorsque la noirceur, le dépit ou un soupçon de désespoir nous submergent, il est alors possible de se dire que la vie, c’est un peu comme un Château, un Procès, peut-être même une Métamorphose. Et alors, la vie en gris (en bleu foncé ?) est envisageable. Et ça, ça n’a pas de prix !

L/ Lowry, Malcolm. Et plus précisément Au-dessous du volcan pour une expérience de lecture assez unique, une dégustation de mescal gratuite, une chaleur tropicale quasi-palpable, et la logorrhée ininterrompue d’un certain Consul.

M/ Morrison, Jim. Un de ceux qui demeurera éternellement jeune. Musicien de grand talent, poète de surcroît.

La_Nuit_americaine

N/ N.B ; NdR ; NdA ; NdT. Toutes ces notes de bas de pages qui ne sont pas des fioritures ni du sous-texte ni seulement un para-texte mais un appel à préciser, creuser, comprendre, prendre la tangente, apprendre, digresser, voire se perfectionner en latin.

O/ Ostende (A). Une ville si étrange, royale et balnéaire un temps. Toujours populaire et surannée. Celle de James Ensor et ses masques emplumés. Celle qui a inspiré de belles photos à Harry Gruyaert. Et surtout celle qui a donné son titre à une des nombreuses perles chantées par Alain Bashung.

Harry Gruyaert, Ostende, 1988
Harry Gruyaert, Ostende, 1988

P/ Pasolini, Pier Paolo. Parce que personne n’avait autant souligné l’importance symbolique des lucioles avant lui. Parce ce que Accatone, parce que les Raggazzi, parce que Mamma Roma.

Q/ Question. Parce que si certaines choses vont sans doute de soi, la plupart – en tout cas pour une petite communauté d’individus à laquelle j’appartiens – invitent à la cogitation (cartésienne dirons-nous pour nous rassurer), à l’interrogation à l’envie ; en ce qui me concerne, certainement souvent bien au-delà du raisonnablement dubitatif…

R/ Révolution. Qu’elle soit des œillets ou de velours, française, haïtienne ou russe ou chantée ou simplement astronomique, pourquoi ne pas au moins y rêver ?

S/ Simone Nina. Une femme, une voix, une citoyenne, une artiste… Il suffit de l’écouter.

T/ Tarkovski Andreï. Des tableaux cinématographiques, des poèmes visuels, des visions futuristes et nostalgiques. Une durée particulière. Un surgissement de feu et d’eau (voire les deux en même temps), comme rarement à l’écran. Dans le désordre : Nostalghia, Stalker, Solaris, Le sacrifice….

U/ Une femme sous influence de John Cassavetes. Pour tous les désaxés, les anti-héros du cinéma et de l’existence. Pour le jeu de Gena Rowlands et se rappeler que Peter Falk a eu une vie en dehors de celle de l’inspecteur Colombo.

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V/ Vermeer, Johannes. Oui je sais. La laitière, la jeune fille à la perle, tout ça, ça fait un peu pot de yaourt ou calendrier de l’avent, mais en vrai tout de même, quelle lumière, quelle minutie, quel talent !

W/ Wong Kar-wai. Rien que pour In the Mood for Love, sa B.O., ses décors, ses ralentis, sa pluie de cinéma et ses volutes de fumée.

X/ Xanadu. Parce qu’à défaut de pouvoir visiter le palais d’été de Kubla Khan, un visionnage de Citizen Kane et une plongée dans la demeure, ainsi nommée, dudit John Foster s’impose en effet.

Y/ Yourcenar Marguerite. Autant pour sa plume que pour sa personnalité, mélange de culture immense en même temps que son humilité sincère, sa clairvoyance et sa générosité.

« Le « moi » est une commodité grammaticale, philosophique, psychologique. »

« Il faut toujours un coup de folie pour bâtir un destin. »

« Il y a plus d’une sagesse, et toutes sont nécessaires au monde ; il n’est pas mauvais qu’elles alternent. »

Z/ Zorn, Fritz. Avant même d’être une planète peuplée d’hommes subodorés verts et petits, avant encore d’être une barre chocolato-caramélisée, Mars est avant tout un grand choc de lecture.

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