Général Instin, fiction collective

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Depuis plusieurs années, l’énigmatique nébuleuse Général Instin se manifeste de différentes façons : internet, affiches, textes, manifestations de rue, etc. A l’occasion de deux publications aux éditions Le Nouvel Attila, Patrick Chatelier et Guénaël Boutouillet exposent dans cet entretien certains des partis pris et des orientations de ce projet polycéphale et nomade.

Comment est né le projet Général Instin et comment s’est-il développé ?

arton1780-af3f8Le projet est né suite à la découverte par hasard d’une chapelle tombale du cimetière Montparnasse, sépulture du général Hinstin (1831-1905), dont le vitrail représente un portrait photographique du défunt rongé par le temps, où le visage devenu méconnaissable disparaît sous des taches formant d’autres silhouettes et paysages. En 1997, une première soirée expo a eu lieu dans un squat artistique à Paris. Alors que c’était au départ un vague projet personnel de Patrick Chatelier, le fait que d’autres artistes, des plasticiens, s’en emparent à ce moment-là lui assigne une dimension collective et interdisciplinaire. Ces deux événements – la découverte de la tombe et du vitrail et la première soirée – sont à l’origine de plusieurs articulations récurrentes du projet, qui se cristalliseront ensuite de façon diverses selon les contextes, notamment : notions de hasard, de cheminement erratique, processus empirique, personnage de fantôme militaire, ancêtre universel, notion d’autorité et d’auteur, bascules réel/fiction, mémoire, interstices urbains et hétérotopies – cimetière/squat – avec une ligne essentielle qui court tout du long : prendre acte des éléments, des événements, des accidents, des productions qui surviennent pour les intégrer – d’où l’importance des archives dans le projet. L’image du vitrail agit comme une matrice cartographique, un aleph qui ouvre sur un univers parallèle au nôtre, a priori infini, qu’il s’agit d’explorer, work in progress rejouant le processus de création sans jamais aboutir.

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Comment les auteurs et artistes du collectif Général Instin ont-ils été réunis ou comment sont-ils agrégés? Est-ce qu’il y a un point commun ou bien, ce qui me semble plutôt être le cas, Général Instin n’est-il pas plutôt une articulation de différences ?

Général Instin n’est pas un collectif artistique. C’est une nébuleuse, ou une mouvance, pour reprendre le terme de Philippe Aigrain. Il n’y a pas de centre, de comité, de plan, il y a des individus, plus ou moins actifs selon les moments, qui ouvrent des voies auxquelles d’autres répondront ou non. C’est la somme de ces cheminements personnels qui forme la communauté fantôme du GI. En ce sens, c’est une expérimentation du collectif, de l’intelligence générale. Certains artistes ont été invités à participer mais jamais par commandes. Le hasard des rencontres l’a ainsi décidé. D’autres se sont agrégés d’eux-mêmes, soit en proposant des textes au feuilleton Instin sur remue.net, soit en publiant sur leur blog, sans rien demander à quiconque et même sans connaître aucun des autres participants. Le projet ne se laisse pas définir en quelques mots, et, que ce soit pour les lecteurs/spectateurs ou les créateurs – c’est ici quasiment la même chose, en tout cas les places sont réversibles, les déplacements incessants –, ça parle, ou ça ne parle pas. Chacun a son Général, sa vision d’un personnage et d’un projet. Parfois, quand d’autres le reprennent, le personnage s’estompe, le projet bifurque. En tant qu’auteur, on peut alors ressentir une forme de désarroi, une sensation de trahison par rapport à ce qu’on s’était imaginé. Cette sensation alimente l’ensemble, elle prend part au deuil suggéré par le visage effacé du vitrail.

CV-GI-defIl me semble que le projet Général Instin tourne autour de l’idée de commun, de production commune mais qui ne serait pas réductible à un programme fixé dans un manifeste, comme cela est le plus souvent le cas lorsque se réunissent des artistes et écrivains pour former un groupe. Il y a dans l’Anthologie Général Instin, publiée en 2015 aux éditions Le nouvel Attila, un texte de Benoît Vincent qui pose justement la question « Qu’est-ce qui est commun ? Qu’est-ce qu’on partage ? » Ce qui me semble intéressant dans le cas du Général Instin c’est que ce commun n’est pas pensé à partir d’une identité ou d’une unité qui serait donnée par avance. Pour emprunter une image à Deleuze et Guattari, le Général Instin serait plus un rhizome qu’un arbre. Pourquoi vous parait-il intéressant et important de constituer aujourd’hui un collectif nomade, proliférant, comme le suggère là encore Benoît Vincent : « le général pousse, lui, infiniment » ?

Il y a des liens entre Général Instin et les avant-gardes – aussi un terme militaire – du XXe siècle, mais dépouillées de leurs scories, par exemple l’idée de pureté, artistique ou idéologique, qui s’y rattache avec des manifestes, exclusions, etc. GI est le domaine de l’impur, de l’hybride, de l’ouverture la plus large possible au risque de l’anéantissement. Il surgit apparemment des ratés, des impasses, des monstres. Aucun problème, car la machine emprunte alors d’autres voies et ces ratés, impasses et monstres prennent leur beauté parmi la somme instinienne, le corpus fantôme. Une des idées qui s’impose le plus aujourd’hui est la nécessité d’une remise à plat globale à tous les niveaux du commun. prendre_dates-168x264Il faut lire par exemple la toute fin de Prendre dates, de Patrick Boucheron et Mathieu Riboulet, suite aux attentats de janvier. Nous avons le savoir, les connaissances, mais nous avons un besoin urgent d’inventer de nouveaux processus et formulations. Instin est une réponse possible à cette urgence. De cette façon, et de manière totalement autre, on pourrait davantage le relier à Dada dans l’histoire des courants artistiques. La métaphore végétale proposée par Benoît Vincent, qui est à la fois écrivain et botaniste, permet de montrer cette remise en perspective et le fonctionnement « rhizomatique » du projet. De même, on imaginerait une lecture psychanalytique, ou géographique, ou encore archéologique du Général. Nous attendons que d’audacieux spécialistes s’y collent pour alimenter ce commun empirique, toujours à refaçonner, qui est l’empire GI avec ses frontières mouvantes.

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Général Instin produit aussi bien des textes que des images, des affiches que des manifestations collectives dans la rue. Comment s’organisent ces productions ?

Général Instin inscrit sa fiction polymorphe dans diverses zones du réel. C’est un projet contextuel, et ses manifestations, apparitions, épiphanies, sont toujours une question d’opportunités, de désirs et de hasards. Depuis 2008, plusieurs « festivals » ou « gestes » ont été organisés, sur plusieurs jours avec des dizaines d’artistes de toutes disciplines. À chaque fois, c’est une nouvelle cristallisation du projet et, parfois, le point de départ de nouvelles pistes qui s’étendront ensuite sur des années. Par exemple, la campagne mondiale d’affichage Instin du street-artiste SP 38, ou la série de Nicole Caligaris sur les Notes préparatoires du général pour une conférence sur l’autorité. Les livres qui viennent de paraître chez Le nouvel Attila et son label Othello ne fonctionnent pas autrement. Ils forment deux étapes, deux « indices » du projet, avec une Anthologie parmi d’autres possibles, qui permet d’en retracer la genèse et de Electre_979-10-95244-01-1_9791095244011montrer quelques-unes des sensibilités au Général, ainsi que Climax, une fiction collective écrite par Sereine Berlottier, Nicole Caligaris, Patrick Chatelier, Benoît Vincent, Laurence Werner David, et avec la participation de Guénaël Boutouillet et Marc Perrin, composée durant six ans de façon « instinienne ».

Une des productions les plus visibles du Général Instin, ce sont des affiches collées dans les rues, un peu partout. Quel est pour vous le sens de ces interventions dans l’espace commun de la rue ?

Général Instin, insaisissable, difficile à cerner, a un côté mégalo, projet-monde qui tend vers la prolifération. Le street-artiste SP 38 a décidé de le placarder partout où il passe, sous forme d’affiches ou de stickers, autant de conquêtes et annexions symboliques dans une propagande dérisoire. D’autres street-artistes l’ont rejoint pour cette haute mission, comme lors du dernier festival à Belleville, en juin 2015. Il s’agit, dans le souci d’ouvrir des transversalités de toute nature, de montrer GI là où on ne l’attend pas. Il se déplace, il nous déplace. Il peut occuper toutes les dimensions du commun en effeuillant ses évidences. Il est présent ponctuellement dans la rue, il essaime aussi sur le Web, qui a été le terrain de son expansion. On pourrait même voir l’image première du vitrail à Montparnasse comme un Web d’avant le Web.

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Quels sont les projets du Général Instin ?

La collection de livres papier Général Instin en est à ses débuts. Nous préparons la suite, c’est-à-dire au moins trois autres livres. Le prochain sera une nouvelle traduction, signée Général Instin, d’un chef-d’œuvre de la poésie américaine, Spoon River d’Edgar Lee Masters, recueil de poèmes qui fait parler les morts d’un village. Dans cette traduction supposée de 1916, le Général a procédé à des ajouts donnant la parole à certains défunts évoqués par Masters mais auxquels celui-ci n’avait pas consacré de poèmes. Ce sera donc à la fois une fidélité scrupuleuse à l’original et une fantaisie, une revisitation, et surtout une actualisation de l’œuvre qui à son tour renaîtra ainsi de son tombeau.

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Collectif, Climax – Récit français du Général Instin, éditions Le Nouvel Attila, 2015, 96 pages, 12 €

Anthologie du Général Instin, éditions Le Nouvel Attila, 2015, 192 pages + portfolio + CD, 20 €

Le Général Instin sur le site du Nouvel Attila

 Site dédié à la fiction collective Climax

Général Instin à Belleville en juin 2015

Vidéos autour du Général Instin

Général Instin sur remue.net

Une soirée sera consacrée au Général Instin le jeudi 3 décembre à la Maison de la Poésie, 75003, Paris (à 20 heures)