« Il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer »

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En 1953, dans L’Innommable, Samuel Beckett écrivait : « il faut continuer, je ne peux pas continuer, il faut continuer, je vais donc continuer, il faut dire des mots, tant qu’il y en a, il faut les dire, (…) il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer. »

Continuer, sans doute est-ce ce qu’il nous faut faire ici. Reprendre le cours des choses, malgré le choc, malgré le deuil, malgré ce sentiment, lourd et tenace, d’un après impossible.

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Samedi matin 14 novembre
, nous avons cherché une note juste, susceptible de dire les attentats et l’onde de choc : ce furent ces unes de quotidiens français et internationaux. Dans leur chromatisme, leurs lettres capitales, elles figuraient ce fait têtu autour duquel mots, explications, discours ont tourné depuis. Nous les avons choisi pour leur diversité et même leur polyphonie (émotion, violence, sidération), gamme de nos regards sur ce qui s’est produit, en plein cœur de Paris, le vendredi 13 novembre 2015. Face à ce discours du journalisme, ce discours sur le présent tel qu’il s’écrit tous les jours, nous voulions une parole forte, venue du monde de l’art, une parole née de ces faits. Comme un diptyque mettant en regard et en perspective deux manières, complémentaires, de saisir le réel, même et surtout quand il nous échappe.

Thomas Jolly, metteur en scène qui définit le théâtre et sa pratique dans leur portée politique, nous a semblé juste, au sens musical du terme, encore une fois, dans ses mots publics :

« Stade. Salle de spectacle. Rues. Les lieux de l’ÊTRE-ENSEMBLE attaqués et meurtris.
Je pleure mes semblables assemblés.
De concert, pleurons.
Car on reste ensemble, hein ?
Parce qu’on tient ensemble. »

Tout est là : ce qui a été attaqué, nié, « l’être ensemble ». Notre émotion. Le vacillement de nos certitudes, avec cette question inquiète. Et la nécessité de l’être ensemble, rester ensemble, tenir ensemble.

Et samedi soir, son autre réponse aux faits têtus fut tout aussi noble et juste : décaler la représentation de son Henry VI au théâtre de Caen, pour aller, d’abord, au rassemblement sur la place de la ville, se tenir « debout », « ensemble », puis ouvrir la représentation par un discours de résistance, avant de donner la pièce, avec sa troupe et compagnie, la Piccola Familia. Des mots que Thomas Jolly nous a autorisés à faire « résonner » ici :

« Avant de démarrer Henry VI, hier, au Théâtre de Caen, il fallait des mots. Ce sont ceux qui me sont venus.
Plusieurs spectateurs me les ont demandés par la suite. Je les pose ici.
Ce que je ne peux poser ici, c’est la force des minutes de silence à la fin de ce discours, quand sur scène et dans la salle 1000 personnes assemblées se dressent et se taisent.
Ce que je ne peux poser ici c’est que ces minutes de silence se sont conclues par un tonnerre d’applaudissements comme pour ranimer nos vies et les faire entendre au-delà même des murs.
Ce que je ne peux poser ici c’est combien Shakespeare était éloquent hier, apaisant ou sidérant. Brûlant. Et comme il nous a tous remis en vie !

Et on continue aujourd’hui !

« Mesdames, messieurs, en cette journée noire et avant de passer le week-end ensemble, nous, équipes du Théâtre de Caen et de La Piccola Familia, nous voulions vous adresser quelques mots — sûrement insuffisants face au drame que nous traversons mais dans lesquels peut-être nous trouverons un peu de consolation.

Cette nuit, un stade, une salle de spectacle, des terrasses et des rues – lieux emblématiques de « l’être ensemble » au cœur de la cité ont été attaqués, meurtris.

Nous pleurons nos semblables assemblés, fauchés au moment de leurs vies partagées.

Nous nous sommes couchés hagards et le sommeil, s’il est enfin venu, déjà troublé par le chagrin et la sidération de ces actes abominables, portait l’obscurcissement des temps à venir.
Au réveil, il fallait bien nous dire que ce cauchemar était advenu, que tous nous pleurions les mêmes larmes et que ces temps douloureux devaient être, encore une fois, et toujours plus que jamais, malgré tout, partagés ensemble et veillés par la flamme de l’intelligence, du discernement, et de notre foi en l’humanité, en nous, en l’autre. Sans confusion. Sans amalgames. Sans peur. Restons ensemble parce qu’on tient ensemble. Libres. Égaux. Fraternels.

Vous dire que nous sommes heureux d’être ici avec vous est mince : depuis cette nuit, nous avions besoin d’être avec vous.
De ce besoin inhérent à notre nature de se rassembler dans la liesse comme, aujourd’hui, dans l’effroi.

Voilà le bon endroit pour se rassembler — un théâtre.
Le théâtre est un art. Le théâtre est un lieu.
Le théâtre est ce lieu où les êtres humains œuvrent depuis 2500 ans pour réfléchir et se réfléchir dans le monde, avec le monde et par le monde.
Le théâtre est cet art séculaire qui met en mouvement la pensée.
En cela il est un rempart, une arme précieuse car nous le savons, et nous le constatons, hélas, aujourd’hui encore : dès que la pensée est arrêtée, la violence survient.

Alors nous prenons nos armes.

La question n’était pas de savoir si nous jouerions aujourd’hui : notre volonté était de clamer que NOUS sommes tous vivants, au même endroit, en même temps… et depuis aujourd’hui vivant plus fort, riant plus fort, s’aimant plus fort.

Dans ces sombres temps, par l’éclat de nos présences et avec les mots de Shakespeare comme lanternes, nous voulions prouver que nous savons, nous voulons, et nous aimons vivre ensemble. Tous ensemble.

Clamons que nous sommes debout, pour celles et ceux qui ne le sont plus aujourd’hui. Pour eux, pour elles, levons-nous et écoutons leur silence.

Et prêtons l’oreille pour entendre, dans leur silence, les battements de nos vies partagées.

Thomas Jolly. Caen. 14.11.15″ »

D’autres paroles fortes se sont aussi exprimées, comme celle de Vincent Message, dans la nuit de vendredi à samedi, rappelant que « les réfugiés irakiens et syriens fuient cette même barbarie. L’horreur de cette nuit parisienne est quotidienne là-bas. Ceux qui disent que nous n’avons pas assez d’argent ou de place pour les accueillir ne luttent pas contre le terrorisme. Les isolationnismes ne mettent pas fin à l’horreur, ils la laissent passivement se prolonger et s’amplifier. Combattre le terrorisme, c’est être solidaire avec toutes ses victimes. C’est les aider où qu’elles se trouvent. C’est comprendre que même quand elles sont loin et nous sont inconnues, elles sont déjà nous. »

Autant de formes d’un « il faut dire des mots, tant qu’il y en a, il faut les dire ».
Ce que nous allons faire aussi, dans nos colonnes, après avoir observé depuis samedi matin un silence, volontaire, qui n’était pas seulement celui de la sidération ou de l’émotion. Mais celui du deuil.
Une page blanche, un espace dans lequel puiser la force de continuer.