Série : The Affair revient sur Canal+ séries

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La saison 1 de The Affair, une série créée par Jagai Levi (In Treatment) et Sarah Treem (In Treatment, House of cards), diffusée sur Showtime aux USA et Canal+ en France, était déjà surprenante. Par sa manière de revisiter le psychodrame, de jouer sur les codes de la série mélo pour mieux les retourner (et au risque comme dans les derniers épisodes de sombrer dans la guimauve) et en faire l’axe d’une exploration crue et tendue de la force du désir (des corps, de la peau, du sexe). Surprenante, surtout, par sa structure narrative : chacun des dix épisodes (52 mn) proposait en diptyque la vision subjective, en focale intérieure, et forcément divergente, des deux protagonistes principaux, Noah Solloway puis Alison Lockhart, ou Alison puis Noah, pris dans une liaison extraconjugale complexe après leur rencontre dans les Hamptons, un « bout du monde », si loin si proche de New York.

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Noah, quadragénaire, une femme et quatre enfants, professeur animé par la volonté farouche de devenir écrivain, et Alison, serveuse, se croisent à Montauk, ville dans laquelle Noah passe ses étés dans la famille de sa femme, les si upper class Butler. Chaque épisode confrontait deux perceptions de la même histoire, les deux faces de personnages eux-mêmes divisés, à la fois portés et écrasés par leur désir.

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Divisés parce que déjà en couple quand ils se rencontrent, parce que socialement opposés — et la série explore aussi le poids de Bruce Butler sur son beau-fils Noah : Butler est un écrivain certes de seconde zone littérairement parlant mais auteur de bestsellers, il est reconnu et acclamé, c’est son argent qui paie les études des enfants de Noah et finance la famille Solloway. John Butler est tout ce que hait Noah, sans doute, partir vers Alison est, peut-être une manière de se libérer de sa belle-famille, de devenir autonome, enfin adulte.

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Et la série vaut aussi pour sa peinture oblique, par petites touches — et de ce fait d’autant plus prégnante — de la haute société new-yorkaise comme du milieu arty, plus fauché (et vivant à Brooklyn), celle du monde de l’édition, sa peinture aussi de Montauk, véritable personnage de la série : c’est un village de pêcheurs comme un lieu de villégiature pour New-Yorkais friqués, tels les Butler avec leur immense demeure en front de mer, le microcosme des tensions sociales, familiales, financières qu’explore le scénario. Le titre de la série, The Affair, est un creuset et le scenario joue de la polysémie de ce terme « affair », liaison amoureuse, aventure extra conjugale, mais aussi affaire criminelle, juridique et « affaires » au sens financier du terme.

Il y a, dans cette série, quelque chose qui tient de l’univers de Jonathan Dee ou de Laura Kasischke, les failles et crevasses sous l’apparente perfection lisse, le déchaînement souterrain des tensions jusqu’à l’explosion, la présence de la mort — un deuil impossible pour Alison, un crime qui explique la nécessité, pour les personnages, de raconter aux enquêteurs ce qui s’est passé, de se souvenir, avec la part subjective et reconstruite de toute anamnèse et la part de mensonge de toute justification de ses actes.

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The truth is suspect

Rien n’est stable pour le spectateur de la série : ni la manière dont l’histoire passionnelle d’Alison et Noah s’est construite et a évolué, ni la réaction de leur entourage (les parents d’Helen, les amis, les enfants de Noah, la belle-famille d’Alison) ni ce qui conduit l’histoire vers un crime, focale aveugle de la saison. C’est, pour les scénaristes, une manière forte d’explorer l’intimité, la part de fiction de toute passion amoureuse, d’une histoire que l’imaginaire construit autant que le réel. Et ce jeu touche jusqu’à la manière dont le spectateur perçoit les personnages. D’abord parce que, du fait de ces regards croisés — qui se diffractent, se télescopent, se contredisent et permettent un investissement fantasmatique de tous les blancs du récit — toute construction identitaire semble impossible. Dès que que quelque chose semble construit, une scène ou un épisode explosent cette stabilité fragile. Comme le souligne le sous-titre de l’affiche de la saison 2, « the truth is suspect« , toute vérité est suspecte.

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Cette instabilité identitaire repose aussi sur le casting. S’il a joué dans des comédies sentimentales, Dominic West, c’est d’abord Jimmy McNulty, inspecteur de la police de Baltimore dans The Wire, l’une des plus grandes séries de tous les temps, donnant immédiatement une profondeur à l’apparition dans The Affair de ce père de famille dont les épisodes vont analyser les pulsions contradictoires.

Mais c’est surtout le personnage d’Alison qui crée une surimpression suspecte : le rôle est interprété par Ruth Wilson, une actrice que tout amateur de séries et/ou accro au binge-watching a suivie dans Luther. Quand elle apparaît en serveuse souriante et empathique dans The Affair se superpose inévitablement le souvenir de la psychopathe qu’elle était dans la géniale série britannique. Et le spectateur ne peut s’empêcher de se demander, pendant toute une partie de la saison, à quel moment sa part d’ombre va exploser sur l’écran ; il ne peut détacher sa perception d’Alison de celle d’Alice Morgan, dans Luther, les prénoms sont gémellaires, le visage de l’actrice identique.

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Cette superposition de rôles antérieurs dans notre imaginaire d’un personnage, le cinéma en joue beaucoup : dans Les Petits mouchoirs — quelle que soit la valeur, assez faible, du film de Guillaume Canet par ailleurs — le réalisateur a l’idée magnifique de faire incarner Ludo par Jean Dujardin. L’acteur figure l’ami absent, le personnage en creux que tout le monde se représente aisément, tant les rôles de bon pote de Dujardin, sont entrés dans l’imaginaire collectif. Ludo n’est pas là, cloué sur son lit d’hôpital, toute sa bande d’amis se reconstruit autour de cette présence / absence qui ne pouvait, d’une certaine manière, être incarnée que par cet acteur. C’est ce même jeu dans The Affair : un trouble qui tient au scenario, certes, un trouble du spectateur qui tient à l’actrice et superpose un récit fantasmatique à celui qui se déroule sur l’écran.

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Dans la saison 2, dont le premier épisode a été diffusé hier en France, le spectre des focales s’élargit et la série gagne encore en force narrative. A la vision de Noah succède celle d’Helen, que le spectateur ne connaissait jusqu’ici qu’à travers les regards des deux amants criminels. Dans le second épisode de la saison, le spectateur suivra d’abord Alison puis Cole (l’un des frères du ranch, ex d’Alison).

Le générique — suite de plans qui semblent sortis d’archives ou de films de famille, de vagues, de pages de livres, de séquences mêlant les focalisations, sur une musique entêtante de Fiona Apple (Container, un thème écrit pour la série) — souligne ces brouillages et tensions, sans jamais rien révéler de l’intrigue.

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L’affiche de la saison 2 joue elle aussi de ces superpositions, une manière de montrer que le feuilleté narratif, la tension des imaginaires et l’horizon d’attente des spectateurs, en un mot le récit (ou la fiction) sont tout autant que les corps et le désir le sujet central de cette série, décidément étonnante. A suivre toutes affaires cessantes, sur Canal +, donc.