«La Malédiction de Rascar Capac», Tintin et l’hergéologue

Considéré comme l’un des meilleurs spécialistes de la vie et de l’œuvre d’Hergé, Philippe Goddin se définit avec beaucoup d’humour et
« beaucoup de guillemets » comme un « Hergéologue ». 

Auteur de nombreux ouvrages consacrés à Tintin et son créateur (Hergé, Chronologie d’une œuvre, sept tomes parus aux Editions Moulinsart), secrétaire général de la Fondation Hergé de 1989 à 1999 et professeur chargé de l’enseignement des arts plastiques, a publié en 2014 et 2015 La Malédiction de Rascar Capac chez Casterman, plongée au cœur de deux livres (Les 7 boules de cristal et Tintin et le temple du soleil). Rencontre et critique.

La Malédiction de Rascar Capac est un travail qui tient de la genèse et de l’exégèse. En apportant éclairages, commentaires et remise en contexte, Philippe Goddin détaille chaque planche des 7 boules de cristal paru initialement dans le quotidien Le Soir de 1943 à 1944 pour révéler au lecteur de 2014 une version inédite, en version originale. Avec son format à l’italienne, La Malédiction de Rascar Capac donne à lire les strips originels en miroir d’informations exhumées par Philippe Goddin, informations qui reviennent sur les travaux préparatoires, sur la documentation utilisée, sur les « trucs » et secrets de fabrication d’une aventure de Tintin.

Dans le train qui le mène à Moulinsart, Tintin apprend en lisant son journal qu’une expédition archéologique vient de rentrer en Europe après un voyage d’exploration dans les régions de l’Amazone. Le reporter se fait alors interpeller par un compagnon de voyage qui le met en garde. Comment ne pas souligner d’entrée le talent d’Hergé pour la mise en abyme et l’ironie, mettant en garde le lecteur et le héros dès la première phrase : « ça finira mal cette histoire, vous verrez » ? Dès le début de l’aventure, tout est étudié pour créer un suspens, pour susciter l’attente : en y regardant même de plus près (ce que Philippe Goddin nous invite à faire), chaque strip est une petite histoire à lui seul sous la contrainte de la parution à suivre.

La Malédiction de Rascar Capac regorge donc d’informations qui permettent de (re)découvrir le livre avec plusieurs degrés de lecture : en déroulant l’aventure seule, en confrontant les faits et détails choisi par Philippe Goddin avec l’œuvre d’Hergé, en comparant – planche par planche – la version de l’album avec celle du Soir. Il explique le « comment » et le « pourquoi » de certaines scènes, de certains choix narratifs (mais ne cède pas à l’interprétation, ce que l’on peut regretter par endroits). Véritable redécouverte d’une œuvre parue il y a plus de 70 ans, La Malédiction n’est pour autant pas un travail de critique pure – Philippe Goddin s’en défend même et assume sa bienveillance à l’égard de l’œuvre d’Hergé. Au cours de l’entretien, il revient sur quelques points essentiels : la collaboration avec Edgar P. Jacops, pourquoi Hergé a retiré certaines scènes comiques de l’album, comment Hergé a vécu la quarantaine dont il a fait l’objet à l’issue de la guerre ou comment il a parfois sacrifié la vérité historique sur l’autel de la crédibilité et de la créativité.

 

La Malédiction de Rascar Capac, un ouvrage éclairé, qui met à jour les fondations d’une œuvre et piquera la curiosité des tintinophiles comme des lecteurs moins avertis.

 

Philippe Goddin / Hergé, La Malédiction de Rascar Capac, T1 Le mystère des 7 boules de cristal, 136 pages couleur, Casterman collection Moulinsart, 20€.