Nina Allan et le récit comme machine à remonter le temps (Complications)

Il ne faudrait surtout pas faire entrer de force Complications de Nina Allan dans la catégorie de la seule science-fiction, quand bien même ce genre nourrit son approche du réel comme du récit. Si ce livre déploie des univers parallèles et nous fait découvrir des dimensions inconnues, c’est bien le pouvoir de toute fiction que la romancière célèbre. De l’Angleterre victorienne à la “Forteresse” d’un futur dictatorial, elle exploite toutes les strates du temps, faisant de ce recueil une approche renouvelée de la forme même du roman, ici compliquée.

Et si notre vie n’était qu’une version d’infinis possibles, la réalisation hasardeuse d’une série de coïncidences et croisements, la matérialisation de choix qui auraient pu être tout autres et donner une perspective différente à notre existence ?

Ce sont ces vies potentielles que figure la romancière anglaise Nina Allan dans un livre au titre programmatique, Complications, à travers les versions possibles d’un même personnage : Martin Newland, monomaniaque des montres et horloges. Le roman lui-même refuse toute définition figée, jouant de sa proximité formelle avec un recueil de nouvelles (qui, une fois assemblées en recueil, sont aussi indissociables que les chapitres d’un roman), mêlant avec une virtuosité confondante le fantastique, le récit d’anticipation, le roman victorien ou la science-fiction.

Complications est un texte inouï, singulier, à nul autre pareil, tout entier reflété dans la description de la « Maison chinoise » du Victoria & Albert Museum : « Ce n’était pas vraiment une maison – plutôt une série de volumes interconnectés qu’on aurait pu à la rigueur qualifier de pièces. Le nombre des espaces accessibles dépendait apparemment de l’ordre dans lequel on les découvrait. Lorsqu’elle (Lenny) essaya d’ouvrir une pièce verrouillée, tout le mécanisme se bloqua, et elle fut forcée de fermer tous les compartiments et de repartir de zéro. »

Chambre noire, récit dans lequel le lecteur découvre cette description qui vaut mécanisme du livre dans son ensemble, n’appartient pas au recueil publié par Nina Allan en Angleterre, Silver Wind. C’est sur une idée de son traducteur, Bernard Sigaud, que le « cycle » de cinq histoires s’est vu adjoindre cet autre texte dans sa version française, publiée chez Tristram, comme une « complication » supplémentaire, Chambre noire venant à la fois éclairer et distordre le dispositif original, ajouter des miroitements à un ensemble déjà kaléidoscopique, faisant peu à peu entrer le lecteur dans une autre dimension, temporelle comme spatiale, une dimension qui n’obéit plus qu’aux lois d’un imaginaire proprement stupéfiant. Découvrant Complications, le lecteur prend d’abord conscience que des scènes et des personnages reviennent, avec d’infimes variations, Martin, sa sœur Dora, Andrew Owen qui hante une plage de Brighton. Il comprend peu à peu que ce qu’il prenait pour des nouvelles compose un roman, avec ces « pièces emboîtées », ces « portes secrètes » et autres « mécanismes cachés qui animaient le tout ». Que les personnages ont eu des vies antérieures (fictionnelles), à l’instar de Martin Newman, figure de papier chez Sylvester John avant d’entrer dans les pages de Nina Allan. « Il voyageait dans plusieurs dimensions », et nous à sa suite.

« Elle sait qu’il y a beaucoup de choses que l’œil humain ne peut voir » (Chronologies)

Nina Allan transforme les objets comme tout récit en « machine transtemporelle », elle brouille les genres et les univers, mêle ses inspirations pour créer un univers neuf, soumet le monde et les êtres à son regard si particulier, un peu comme Lenny qui « n’avait aucune envie de concevoir des immeubles réels, mais plutôt de réaliser des rêves ».

« Le temps est vivant et réel. C’est quelque chose qu’on peut mesurer, comme l’eau et l’or. La montre est tellement belle. Quand je la tiens dans ma main, j’ai l’impression d’être dans le centre de contrôle de l’univers. » Aucune montre ou horloge n’est simplement un objet, elles ouvrent des portes vers des pays inconnus, des terres à la fois étrangères et si familières, l’enfance, la mort, ces au-delà et ailleurs de nos vies. Devenu Alice, parcourant un nouveau pays des merveilles, le lecteur suit Martin Newland – « nous étions une terre nouvelle » – dans ces pages qui déploient, miroitent, déportent, faisant de Complications « une machine parfaitement construite », « un labyrinthe », illustrant « la théorie selon laquelle tous les points du temps existent simultanément et qu’au lieu d’être écartelée entre passé et futur la temporalité pourrait plus utilement se décrire comme un arc infini et continu de temps présent ».

Sous le quotidien le plus ordinaire, un surréel, des lieux qui font communiquer les époques et les êtres, le Londres contemporain entre en résonance avec la ville du passé et cette version anticipée d’un Londres devenu dictature. Le monde que nous connaissons déborde et nous sont révélées « toutes les versions de la réalité simultanément ». Car c’est bien à cette (re)découverte du réel que nous invite Nina Allan, nous menant vers un ailleurs qui célèbre la puissance infinie de la fiction, nous donnant des clés pour devenir à notre tour « chronologues », être capables de « raconter l’histoire du temps », de percevoir ses strates et variations, d’avoir – comme Martin, comme Nina Allan – cette conscience et prescience de mondes parallèles, d’une « autre version de la réalité ».

Les horlogers parlent de « complications » pour désigner une invention mécanique autrement appelée « tourbillon ». C’est l’expérience singulière qui attend le lecteur : se laisser prendre dans ce labyrinthe parfait, cette alchimie, découvrir une voix unique et partir à la conquête de ce que Tricia Sullivan nomme, en postface de ce volume, une « géographie fictionnelle », le territoire même de la fiction.

Nina Allan, Complications, traduit de l’anglais par Bernard Sigaud, éd. Tristram, « Souple », 224 p., 8 € 95