Le nouvel album Sparks a pour titre Mad ! Et celui de Neil Young and The Chrome Hearts, Talkin to the Trees (qui m’évoque ce film étrange, minimaliste, Speaking for Trees avec Cat Power). Ils passent sur la platine de l’atelier entre deux très longues plages de Morton Feldman ou de Franz Schubert, ainsi que tout ce qui ne contrarie pas le travail d’écriture.

Il arrive qu’on adresse au chroniqueur – au veilleur qui a pris son tour de garde – ce message : « Vous parlez assez longuement de tel livre, ou de tel film, de X ou Y ; mais au bout du compte, on ne sait pas vraiment à quel point vous l’aimez – ou non : votre opinion à son sujet n’est pas claire. » Que répondre ? Si ce livre – ou ce film ou cette exposition – est au programme, c’est qu’il ou elle en vaut la peine ; nul besoin de crier au chef d’œuvre, même s’il nous arrive de le penser. Il importe de ne pas établir de hiérarchie – du moins en apparence, car qui sait lire « entre les lignes » peut deviner ce qu’il en est, même si de vigoureux coups de gomme ont biffé, à relecture, toute louange excessive.

J’ignore si cette chronique est divertissante. Ce dont je suis certain, c’est qu’elle ne cherche ni à l’être, ni à ne pas l’être. Tout se fait ici en dehors des règles, ou plutôt : en accord avec certaines contraintes que nous n’avons jamais réussi à formuler. Terrain vague est un journal de lecture troué : parfois amnésique, parfois hypermnésique – qui a toujours à voir avec la mémoire, aussi bien défaillante qu’absolue (que Paul Louis Rossi soit au sommaire de cet épisode m’incite à formuler cette petite réflexion).

C’est peut-être le degré d’étrangeté, ou la marque d’un écart envers les conventions du genre – même si le résultat se montre aux antipodes de ce que j’apprécie, et relis régulièrement, sans la moindre déperdition de plaisir, depuis l’enfance – qui me conduit à ne pas lâcher l’affaire « bande dessinée ». Mais il me faut préciser qu’à première lecture de nouveaux albums, je ne me préoccupe guère de ce que « ça raconte », préférant frotter mon regard au images : au trait, au travail de composition, voire aux couleurs. Ce n’est qu’un peu plus tard, quand le regard a été ne serait-ce qu’un peu satisfait, que je m’attache aux « histoires » (bien entendu, si Blutch reprend Lucky Luke, ça va plus vite : il y a des projets qui incitent à ne rien séparer – et quand ça arrive, on en redemande).

S’il est un poète dont je lis les livres dès qu’ils me parviennent, c’est bien Dominique Fourcade. Ne me demandez pas pourquoi – mais c’est ainsi. Les lectures en retard ne manquent pourtant pas ; les piles d’ouvrages en attente de recension s’accumulent dans l’atelier – de quoi culpabiliser de ne pas pouvoir se montrer plus rapide, même si se précipiter n’est pas d’usage au Terrain vague qui est un espace où le temps – non monnayé – ne doit être compté.

Lundi 21 avril 2025. Projection en avant-première à la Cinémathèque française du film d’Eugénie Grandval, Bulle Ogier, portrait d’une étoile cachée. Ce documentaire, qui agence extraits de films, archives INA, brèves analyses et témoignages recueillis par la cinéaste, sans faire appel à un(e) comédien(ne), ni commander de musique « originale », éclaire le parcours singulier de celle qui est devenue actrice « par hasard », de sa rencontre décisive avec Marc’O à son discret (et relatif) retrait, en passant par sept films avec Jacques Rivette – sans oublier quelques pépites signés Alain Tanner, Luis Buñuel, Daniel Schmid, Marguerite Duras, Eduardo de Gregorio, Werner Schroeter, Rainer Werner Fassbinder, Manoel de Oliveira (et quelques d’autres, dont son compagnon Barbet Schroeder) ; ou sa présence sur les planches, dans des mises en scène de Luc Bondy, Claude Régy, Patrice Chéreau… Bien entendu, tout n’est pas montré, mais ce qui l’est suffit à mettre en évidence sa grande économie de de jeu, sa justesse, sa grâce, son pouvoir de séduction, bref sa finesse ô combien touchante, qui font de Bulle Ogier une des actrices les plus mémorables de sa génération (diffusion prochaine sur Ciné+).

Terrain vague est un lieu à l’écart, certes loin d’être déconnecté du centre, mais quand même… Il arrive à ses autochtones de passer à côté de beaux événements parce que des liens avec celles et ceux qui en sont à l’origine n’ont pas été tissés. C’est le prix de ce pas de côté plus que jamais nécessaire – et l’on peut dire que ce n’est pas cher payé.

Écrire en non-poète sur la poésie, en s’adressant à des non-poètes, tel est le projet de ces constellations « poétiques ». Encore qu’« écrire sur », rien de moins sûr ; disons plutôt qu’il s’agit de passer un peu de temps « avec », autrement dit en compagnie de livres de poésie, avant de tenter de raccorder par montage ce que la mémoire a accroché au cours de ces lectures (mais comme cette dernière a tendance à s’effilocher, glisser quelques signets entre les pages est plus prudent).

Tardes de soledad, film documentaire d’Albert Serra : vu le 23 janvier dernier, sans prendre de note. Au moment où j’écris ces lignes, sept semaines ont passé, au cours desquelles le film a travaillé intérieurement : s’est métamorphosé, et sans doute en partie dissout. En parler n’est pas sans risque – l’écueil principal étant d’en rester aux premières impressions, alors qu’il faudrait se mettre en quête de détails non aperçus afin de dépasser le stade du jugement premier (souvent dernier chez les trop pressés).

Continuer à tisser des liens avec la bande dessinée quand bien même on est conscient de la difficulté de faire passer ce qui anime matériellement ce territoire, dans ses plus étranges surgissements : ce qui circule d’une image à l’autre, d’une page à l’autre, d’une double page à l’autre, que les mots ont mal à saisir avec précision – l’histoire racontée (il arrive qu’il n’y en ait pas, mais c’est assez rare) ne gagnant rien à être redite de manière compressée ; et le trait, si singulier qu’il soit, ne pouvant être réduit à telle ou telle vaine description. Quoi de plus difficile à caractériser qu’un trait… ? Et pourtant, c’est par cette voie-là (qui est aussi voix, simultanément muette et parlante) que le courant passe – et que le cœur est touché.

Début janvier, c’était la tempête. Deux mois après, c’est marée basse, à moins que ce ne soit une illusion. Le chroniqueur en profite pour rattraper son retard : ne jamais être pressé, même s’il arrive qu’à peine reçu, un livre soit lu, puis recensé dans la foulée. Pour une publication le 5 mars, une chronique en 5 temps s’impose. 37 suivant 31 dans l’ordre des nombres premiers, ça colle avec le programme échafaudé. So May we Start ? 

2 février 2025. Je relis dans le transilien Mahu reparle de Robert Pinget (Éditions des cendres, 2009) : environ quarante pages – les premières, les seules – d’un projet abandonné, écrit probablement fin 1968, entre la publication du Libera et celle de Passacaille qui marque, en 1969, un tournant dans son écriture. Robert Pinget (1919-1997) est un écrivain au ton singulier – ou plutôt aux tons singuliers, un de ceux dont je reprends régulièrement la lecture sans jamais être déçu.

Ce 22 janvier, La Voyageuse, trente-et-unième long métrage du cinéaste sud-coréen Hong Sang-Soo, sort au cinéma. Il s’agit de sa troisième collaboration avec Isabelle Huppert (après l’inoubliable In Another Country en 2012 ; et La caméra de Claire tourné à Cannes en 2017). Le film a obtenu le Grand prix du jury à Berlin en février dernier. Je suis allé le voir pour la première fois le 28 novembre dernier, sortant comme à chaque fois de la projection tout sauf déçu, ce qui ne signifie pas qu’on ne puisse l’être. Il suffit de jeter un œil sur le « conseil des dix » des Cahiers du cinéma (n° 816, janvier 2025) – « chef d’œuvre » (une voix), « à voir absolument » (deux voix), « à voir » (trois voix), « à voir à la rigueur » (une voix), « inutile de se déranger » (une voix) et « non vu » (deux voix) – pour se rendre compte qu’une partie de la critique montre une forme de lassitude, pendant qu’une autre continue de s’enthousiasmer.

Lundi 6 janvier 2025. Alors qu’on annonce le passage d’une nouvelle tempête nommée Floriane, je continue avec beaucoup de retard mon exploration du nouveau cinéma argentin : Trenque Lauquen (Laura Citarella), Los delincuentes (Rodrigo Moreno), La flor (Mariano Llinás), des films très longs (4h22, 3h10, 13h34) où on ne s’ennuie jamais.