Durant deux étés, nous avons passé une partie de nos vacances dans la maison de la mère de ma compagne, en Isère. J’étais sauvage et ombrageux ; je m’y sentais comme un étranger mais la gentillesse de V., la beauté de l’endroit, la présence bienfaisante de la nature contribuaient à me civiliser un peu.
Laurent Deglicourt
Gabriel savait être pénible. Il avait harcelé V., ma compagne de l’époque, pour qu’elle lui offre cette hache en bois. Elle avait cédé. Sitôt l’objet convoité obtenu, il s’en était bien sûr désintéressé. Un jour, trainant, morose, dans sa chambre vide, j’avais posé cette arme factice sur son oreiller rouge, comme un objet liturgique les jours de procession.
Ce qui frappe avant tout à la maison de retraite, c’est l’odeur : un curieux mélange d’asepsie et de flétrissure. Pourtant, le lieu est presque neuf, d’une irréprochable propreté, le personnel est gentil, disponible, à l’écoute. Gabriel et toi êtes toujours bien accueillis. Ta mère a une chambre individuelle, assez vaste, au rez-de-chaussée, avec salle de bain attenante.
Demeurait le sentiment océanique. Béquille ou planche de salut : même dans les pires moments, la nature a toujours été pour toi source de réconfort et d’équilibre.
Fuir l’appartement déserté était une de nos priorités. Le samedi ou le dimanche, nous roulions. Toujours un peu vers les mêmes destinations : soif d’espace, de petit dépaysement, d’air. Dans la nature, libre de ses gestes, le corps content, Gabriel semblait épanoui et heureux (il l’est d’ailleurs toujours, maintenant, dans de telles circonstances).
Tu es né et tu as grandi à Amiens. C’est une ville sans charme, assez laide, une ville de la « reconstruction » (60% du centre a été détruit durant la seconde guerre mondiale), connue seulement pour sa cathédrale et pour la tour construite par Auguste Péret dans les années 50. Les séquelles de la guerre sont toujours présentes.
Ma mère venait de rentrer en maison de retraite médicalisée. Vivre seule, à la merci de sa mémoire défaillante, devenait dangereux. Une place s’était libérée subitement et elle avait quitté Amiens du jour au lendemain, emportant juste quelques meubles et ses affaires. Tant que l’appartement n’était pas vendu, nous en profitions encore, mon fils et moi, quand je venais le voir.
Maman est folle / on n’y peut rien / mais j’veux pas qu’on la vole / ni qu’on l’emmène au loin, chantait autrefois William Sheller.
Il faisait gris mais nous roulions pourtant vers la mer. C’était un samedi je crois.
Mon voyage était long et compliqué. Marseille – Amiens, puis location de voiture pour aller chercher mon fils à l’école le vendredi soir (il était scolarisé à la campagne, dans un petit village).
Gabriel et toi aviez visité La maison de l’oiseau, en Baie de Somme.
Écrire, pour moi, c’est un peu comme faire de la broderie : je n’ai jamais appris. Et puis comment éviter la paraphrase lorsqu’un texte est associé à une / des image(s) ?
Je présenterai ici une série ancienne, réalisée entre 2005 et 2010. Voici le contexte dans lequel elle s’est lentement élaborée.