Habiter son désir, avec Emmanuelle Richard (Première amoure)

« On sait encore trop peu ce que les femmes veulent, érotisent », souligne Emmanuelle Richard, dix ans après la parution de son récit Pour la peau (L’Olivier) sur sa relation toxique avec un homme qu’elle aimait « plus que tout, plus que [s]a vie même ». Avec Première amoure, texte hybride, mi-autofiction, mi-essai personnel, Emmanuelle Richard crée les images manquantes du désir de femmes hétéra dans une perspective joyeuse, avec l’exaltation des sens et la jouissance », substituant la culture de l’horizontalité des rapports à la culture du viol. 

Dans Première amoure, il s’agit d’un véritable amour et de « tout ce qui [lui] a fallu », pour le trouver : vingt ans d’une « lente, éprouvante randonnée » pour habiter « bien plus qu’un consentement plein et entier qui change déjà tout : un désir. » Vingt ans et un MeToo mondial, qui a permis d’accélérer la conversation, et le détricotage des violences sexuelles sur les corps féminins. Car combien de femmes ont-elles été, durant un rapport sexuel, contraintes d’une sodomie sans le vouloir ? Emmanuelle Richard revient sur cette expérience traumatique, s’interrogeant : « Nous trouvions-nous dans le domaine du viol durant les quelques secondes où il a continué contre ma volonté ? Je ne sais pas. Je crois que oui. »

Première amoure est donc l’envers de Pour la peau et la continuité de son précédent roman, Hommes (L’Olivier). Paru en 2022, il abordait déjà la violence sexuelle masculine, le trouble du désir féminin situé au mauvais endroit, mais il s’achevait par une volonté de le transformer. Hommes n’est jamais loin dans la fibre littéraire de Première amoure. C’est d’ailleurs grâce à ce roman qu’elle rencontre cet homme qu’elle a espéré toute la vie, celui qui n’est ni un sauveur, ni un bizuteur, mais son égal. Aussi simplement que cela puisse être. Le crush astronomique d’une « masculinité ambitieuse mais pas dans l’écrasement. »

Comment mener cette lutte – car il s’agit bien de cela – pour se respecter et être respectée sexuellement, émotivement ? Emmanuelle Richard a fait des mots et de la pensée de l’intime son métier, même si cela signifie vivre dans la précarité. Tapie à l’écart du monde, corps abstinent durant plusieurs années, revenue aux autres corps avec méfiance mais intégrité. Elle confesse pourtant qu’« écrire le sexe à hauteur de ce que l’histoire exige » la paralyse. L’utilisation des mots mêmes, tels que le verbe mouiller, et « la crudité de la manifestation qu’il recouvre » la pétrifie. Signe que la représentation des désirs féminins est toujours du côté de la honte, et un territoire à déminer, un champ à nommer.

Comme dans ses précédents ouvrages, la plume d’Emmanuelle Richard happe. Ses phrases possèdent une densité, un noyau dur, un mystère qu’on souhaite mettre au jour. Cette fois, ce miscellanée est composé de textes mais aussi d’images, des captures d’écran d’échanges sur Instagram. Qu’apportent ces photos de DM ou de stories entre elle et lui ? De nouveaux points d’ancrage, de nouvelles conversations silencieuses mais riches de sens cachés, qui peuvent aussi refléter une horizontalité des rapports.

En retraçant ses années, de sa préadolescence à l’âge adulte, elle retrace le terrible axiome qui, dès l’âge de quatorze ans la subjugue : « la partition don-dette-dû-corps à disposition-sans-surtout-rien-vouloir-ni-dire me fait vriller comme à l’avenir elle le fera toujours. » Tentant d’éliminer les accrocs qui assujettissent le corps féminin, elle débroussaille de nouvelles zones où les femmes ne se sentaient pas légitimes : pouvoir embrasser la première, formuler la phrase-diamant « j’ai envie de toi », n’être ni proie ni gibier. « Convaincre est conquérir, dans l’horizontalité. Sans appropriation, capture ni soumission. » Accompagnée d’autres voix amies – celles de Dorothy Allison, Stéphanie Vovor, Shaïne Cassim, Kare Elizabeth Russell… – Emmanuelle Richard esquisse les images d’un monde où les désirs des femmes et des hommes épousent les mêmes formes : celle d’un imaginaire « calme mêlé d’intensité », telle une « eau claire ». Loin de toute confusion.

Première amoure, Emmanuelle Richard, éditions Julliard, coll. Fauteuses de trouble, 288 p., 21€, en librairie le 5 mars 2026.