Jean-Claude Grumberg: Survivance (Quand la terre était plate)

Maxime, Suzanne et Jean-Claude Grumberg © Jean-Claude Grumberg / "La librairie du XXIe siècle" / éditions du Seuil

Comment raconter l’histoire quand la plupart des éléments manquent ? Comment dire ce que l’on ne sait pas ? Non pas écrire ce que l’on sait mais ce que l’on ne sait pas, parce que l’on ne sait pas, parce que l’on ne peut alors pas écrire.

Dans Quand la terre était plate, Jean-Claude Grumberg pose ces questions de manière très concrète : comment écrire l’histoire de la mère, l’histoire de la déportation du père, l’histoire de la famille exilée, raflée, assassinée – et l’histoire des survivant.e.s : le frère, la mère, Jean-Claude Grumberg lui-même ? Et sans doute que le terme d’histoire ici ne convient pas, qu’il ne rend pas compte du type de récit qui est possible.

La condition de ce livre est celle de la « littérature de la Shoah », même si le livre, par la chronologie qu’il mobilise et par sa narration, embrasse une période et une dimension plus larges : la vie à Paris dans les années 1920, 1930, 1940 ; la vie des classes populaires ; l’antisémitisme récurrent ; la subjectivité d’un enfant ; la généalogie familiale ; etc. La mémoire disponible est fragmentaire, faite de souvenirs plus ou moins vagues autant que d’ignorance, de trous, d’absence : il ne reste rien, ou si peu, tel récit n’a jamais été dit, telle personne n’a pas été suffisamment évoquée, voire pas du tout…

L’écrivain n’est pas un historien, il ne lui appartient pas de reconstituer ce qui a eu lieu, de l’expliquer. Ce qu’il fait, c’est travailler avec des bouts de ceci, des morceaux de cela, avec des fragments, des lambeaux, des choses floues qu’il invoque, active, relie comme il peut, interroge (« Le soir même Zacharie était à Drancy et trois jours après… »). Il n’y a pas d’enquête proprement dite mais un effort d’attention à tel détail ou pour rappeler telle anecdote, un essai de mise en rapport de tel élément avec tel autre, le lien se faisant surtout par des affects, par l’émotion, par un point de vue très subjectif, pour développer une caractéristique de tel individu en particulier, etc. Le texte écrit ne peut que laisser toute sa place à ce qui n’est pas dit et ne peut pas l’être, au lacunaire, au discontinu, à l’espace vide de l’absence et de l’ignorance (« D’ailleurs, soyons précis, elle parlait le moins possible de ‘ça’. Très peu de gens parlaient de ‘ça’ »).

Pourquoi, alors, écrire ? Il s’agit, en parlant des autres, de parler de soi ; et il s’agit, en parlant de soi, de parler des autres. Quand la terre était plate n’est pas pleinement une autobiographie mais l’autobiographique qui s’y trouve rend indissociable le rapport entre soi et l’autre, les autres : la famille proche, la famille éloignée, la succession des générations, le contexte historique et politique dans lequel existent les gens auxquels on est identifié par la société, par la politique, par l’histoire, la culture, à savoir, ici, « les Juifs ». L’autobiographique y est plutôt le récit d’une sorte de vie commune, en tout cas de plusieurs, plurielle, chacun.e étant cette vie commune et une façon singulière de vivre celle-ci (« Au fil des ans je suis devenu de plus en plus juif, ou plutôt de plus en plus fils de déporté juif »).

En disant ces vies, cette vie, en en construisant un récit, l’enjeu est de les faire exister, de les faire persister alors qu’aucun récit n’existe, alors que chacun.e est devenu.e un.e anonyme englouti.e par l’oubli, par l’histoire, ne laissant aucune trace sauf, parfois, quelques bribes fragiles appelées à disparaître.

Par l’écriture, Jean-Claude Grumberg fait persister ces vies qui ne sont pas celles de héros, de grands personnages de l’histoire, ni même des vies emblématiques de vaincu.e.s : ni vaincus ni vainqueurs, les vies qui hantent Quand la terre était plate sont quelconques, communes, sans rien de remarquable aux yeux des grands récits historiques, qu’il s’agisse des récits des vainqueurs, qu’il s’agisse des récits qui font des vaincus les figures « héroïques » de processus historiques globaux et signifiants. Dans le livre, le père, la mère, le frère ne sont pas des héros, ils sont des individus banals pris dans des événements qui les dépassent et que, d’abord, ils subissent – des individus qui ont vécu, qui sont morts, qui vont mourir. Quand la terre était plate s’efforce de conserver ces vies, d’en faire persister des traces avant que ces vies ne s’effacent pour toujours.

Le livre, par exemple, fait un portrait discontinu de la mère à travers des séquences narratives qui traversent le récit : l’exil, l’analphabétisme, le travail, la nourriture qu’elle aimait, le mari, l’humour, l’appartement, sa volonté d’apprendre à lire, etc. Ce qui la caractérise est à la fois banal et singulier, l’ensemble définissant cette vie, telle vie particulière, à laquelle l’auteur-narrateur est affectivement attaché et à laquelle il se relie puisque le rapport à la mère est aussi, ici, constitutif de soi, du récit de soi. Si la vie de la mère n’est pas celle d’une héroïne, elle témoigne d’une vie commune, plus générale, celle des Juifs et Juives dans l’Europe de la première moitié du XXe siècle, celle des femmes, de certaines femmes, celle des classes populaires.

Le portrait de la mère est également celui d’un individu tendu vers la vie, et même la survie, la sienne et celle de ses enfants : elle est un effort continu pour vivre et survivre, quitte à subir l’exil à travers l’Europe, à s’entasser dans deux pièces avec sa famille, à travailler et travailler encore, à frapper un policier et à s’enfuir, à se cacher pour ne pas être arrêtée. Dans Quand la terre était plate, la mère est la figure d’une vie tendue vers la vie, figure singulière en même temps que commune – de la vie, une vie qui se heurte à ce qui la nie et qui pourtant s’obstine, avance, s’efforce de continuer. Jean-Claude Grumberg reprend ce mouvement vital et le prolonge, le répète, peut-être une dernière fois : d’être évoquée, la vie de la mère persiste.

Quand la terre était plate est un livre de la survivance – survivance de ceux et celles qui ont vécu, qui ont voulu vivre, dont la vie persiste ici, dans ces pages. Le portrait plus elliptique, plus fragmentaire, qui est fait du père, est aussi, en tant qu’effort malgré tout de survivance, puissant. Et sans doute s’agit-il aussi pour l’auteur-narrateur de témoigner de sa propre survie, de sa propre survivance, le livre étant ici un effort pour prolonger sa vie au-delà de soi.

Si le livre vise à créer un récit qui évoque, qui relate, il est également, peut-être surtout, le moyen de produire de la survivance, l’écriture étant plus un processus pour la vie, pour ces vies, que le moyen d’une représentation, même si les deux dimensions sont mêlées dans le livre. La mémoire peut être l’occasion d’un savoir ou d’une connaissance, elle permet d’énoncer des faits – il y a eu déportation, il y a eu antisémitisme, il y a eu exil, il y a eu telle personne –, mais elle est surtout ici ce par quoi la survivance est possible : se souvenir, c’est faire persister selon un certain mode les vies de ceux et celles dont les vies ne sont inscrites nulle part, n’ont pas été dites, et l’écriture à partir du souvenir même troué, même en lambeaux, est le lieu de cette survivance.

Le plus étonnant du livre est certainement le recours à un genre qui semble exclu de la littérature relative à cette période historique, à ces événements, à savoir le conte. Jean-Claude Grumberg, dans le récit, favorise volontiers le point de vue de l’enfant et mobilise par exemple un élément du « Petit Poucet », les fameuses « bottes de sept lieux ». Le conte ne prétend en rien énoncer une vérité relative aux faits, il n’est pas un genre se réclamant d’une quelconque objectivité, ce qui paraît le situer aux antipodes de ce qui est couramment présent dans toute une littérature relative à l’antisémitisme en Europe dans les années 10-40, à la déportation, aux camps d’extermination, aux rafles : là où on ne peut pas représenter, il faut arrêter le récit, tendre vers un récit impossible, s’approcher en ayant conscience de ce qui ne peut être dit, encore moins montré.

Jean-Claude Grumberg ne sort pas de ces conditions mais il y introduit un élément singulier, à savoir le conte – non pas pour dire ce qui a eu lieu et qu’il ignore, qu’il ne peut pas savoir puisque cela n’a pas été dit ou pas clairement dit, mais pour produire des liens que le point de vue de l’enfant peut produire. Par le conte, il s’agit de créer des rapports, de faite exister des figures, de construire un récit non pas entièrement objectif mais dans lequel quelque chose de ce qui a eu lieu peut être dit, peut être évoqué, dans lequel quelque chose de certaines vies peut être conservé et persister. Il ne s’agit pas de recouvrir un récit impossible par un autre récit qui prétendrait à la vérité mais de prendre acte de ce qui ne peut être dit pour, malgré tout, par un moyen détourné, dire quelque chose et faire exister encore ce qui n’a été inscrit nulle part.

Et ce qui est dit, comme à la marge, comme de manière périphérique, c’est aussi la machine de mort, la machine génocidaire qui s’est construite et a fonctionné : les rafles, l’antisémitisme, les mesures instaurées par Vichy, les camps de la mort, les pogroms (« Gaston et Maurice cavalent dans cette campagne, heureux comme des évadés de Sing Sing. Ils foncent droit vers la maison de Toba qui s’appellera Gisèle à Paris dans les années 30, avant de repartir dans l’Est, pas très loin de son shtetele, en wagon à bestiaux »).

Et ce qui est dit est aussi la survivance : nous avons survécu, nous survivons, nous nous chargeons de la vie de ceux et celles qui ont disparu, qui ont été exterminé.e.s.

Et ce qui est dit est aussi la vie, le mouvement de la vie qui traverse et troue l’entreprise de mort : c’est alors la vie de la mère, celle du frère, celle de l’écrivain lui-même…

Jean-Claude Grumberg, Quand la terre était plate, éditions du Seuil/Librairie du XXIe siècle, janvier 2025, 176 p., 19 €

En novembre 2024, a été republié le livre de Jean-Claude Grumberg, La plus précieuse des marchandises, augmenté de dessins inédits de Michel Hazanavicius, éditions du Seuil/Librairie du XXIe siècle, 132 p., 21 € 50 — Lire ici l’article de Dominique Bry