Laure Martin : « l’inceste ne se dit pas ; l’inceste réécrit tout ». (Mes pieds nus frappent le sol)

Pourquoi ce qui anéantit échappe ? C’est dans ce paradoxe que le récit habite. S’armant de mots, Laure Martin écrit l’inceste alors qu’il « ne se dit pas », qu’il s’oublie avant de « tout réécrire ». C’est un livre à l’air raréfié, où une enfant de « six ou sept ans » décrit sa mémoire comme « une feuille de salade trouée par la limace », sauf que « la limace, c’est le zizi de Papi. » En donnant à lire l’inceste qu’elle a subi dans son enfance par son grand-père maternel, Laure Martin revient sur toutes les violences sexuelles que ce crime initial et ce traumatisme ont rendu possibles.

Morcelé en trois grandes parties, suivant le fil chronologique de sa vie – chambre rose / zone grise / purple wave –, le livre contient des chapitres aux prénoms masculins (excepté le tout dernier, au nom de Tehuacán le double de l’autrice, nom d’une ville mexicaine). Ce sont les pieds nus de Tehuacán qui frappent le sol, si l’on reprend le titre programmatique de l’ouvrage. C’est dans cette perspective que la parole de la narratrice oscille : entre impossibilité de se souvenir et menace de réécriture constante. Dans ce tremblement, les émotions apparaissent nuancées, sa colère essore peu à peu le texte : colère contre les violences qui s’acharnent, mais aussi contre les débuts de #Metoo dont elle se sent étrangement la victime, avant de trouver dans cette prise de parole l’urgence et l’apaisement.

Élevée dans un milieu bourgeois où tout n’est que théâtre, jusqu’au départ de son père, la narratrice est placée, à l’adolescence, en foyer à cause du comportement tyrannique de sa mère : « Je la haïssais. Je la haïssais de me haïr. Ma haine de Papa devenait la haine de Maman, et ma haine des hommes une haine des femmes qui s’enracinait dans le rejet de la faiblesse et de la méchanceté de ma mère. » Au fil du temps et des lieux (de Versailles au Mexique, de l’Inde au Brésil), le texte se gonfle de douleur et se tord chaque fois davantage qu’une nouvelle situation de violences, physique ou morale, contraint la narratrice. Le récit n’avance jamais masqué. C’est une tentative d’éclaircissement permanent grâce à une écriture hachée, reflétant aussi bien l’oubli post-traumatisme que la honte qui paralyse et engourdit. Car même en voyant venir le loup, la narratrice ne suit pas son instinct, comme une damnation sournoise. « J’apprends que les violences sexuelles concernent au moins trois enfants par classe de CM2. J’apprends que 40 % de ces victimes souffrent d’amnésie traumatique totale, 60 % d’amnésie traumatique partielle. 70 % vont subir d’autres violences sexuelles au cours de leur vie. La majorité vivra des situations prostitutionnelles. 98% traversent des épisodes dépressifs, 53% ont essayé de se suicider… 78% des victimes sont des femmes. »

Pourtant, même en écrivant ces chiffres, il demeure une occasion pour la narratrice de se broyer : « Je ne suis qu’un pourcentage, qu’une statistique. Un rien. Je ne suis rien. L’univers tout entier me renvoie en permanence à mon sexe faible. Je porte en moi l’histoire de la soumission des femmes. » Loin de toute emphase, Mes pieds nus frappent le sol est un texte momifié par les violences traumatiques d’une enfant, et sa vie adulte pour y survivre, dans les détails et les grandes lignes – travail, maternité, deuils, précarité.

Les mots n’ont pourtant pas la lame salvatrice des couteaux. Les mots ne sont que des mots, dans tout ce qu’ils recouvrent de tension, de densité, de flou aussi. Où étaient-ils quand la narratrice avait besoin d’eux ? Où s’étaient-ils évaporés ? Dans la chaleur d’une pinède, dans la tiédeur d’une cave, dans la vapeur d’une soirée arrosée ? Elle en a pourtant formulé quelques-uns. Alors, la question serait plutôt : où étaient les oreilles ? Où se cachaient les oreilles pour écouter cette sordide histoire et sauver l’enfant ? On peut s’interroger sur la silenciation médiatique de tels livres, silenciation qui permet la perpétuation de la culture du viol et de l’inceste, ce Berceau des dominations selon Dorothée Dussy. Car il y a autant de récits d’inceste que de personnes incestées. Ne laissons pas l’inceste dans l’angle mort des récits traumatiques.

Écrit d’une prose elle-même en post-traumatisme, le récit vit, meurt, et bondit, porté par le souffle des images telles que la convulsion de la narratrice lors d’un cours de SVT sur le système de reproduction, de son père malade qui « appuie sur le bouton de l’interphone comme s’il n’avait pas la force de retirer son doigt », une lumière qui l’accuse à la sortie du métro, son placenta et son lait envahis par les « images de Papi. » Finalement, c’est son enfance brisée qui frappe le sol de ses pieds nus. C’est son enfance rageuse qui bat les rues mexicaines lors de manifestations contre les violences faites aux femmes. C’est un autre continent et des femmes étrangères, qui savent transformer la colère en insurrection. Et l’injustice en rébellion.

Laure Martin, Mes pieds nus frappent le sol, éd. double ponctuation, Collection Guillemets, 248 p., 2025, 18€