La scène est à Rome, sous le règne de Domitien. Lucretia exige de son mari, Publius Cornelius, dit Tacite, de rester à la maison. La situation est tendue, l’Empereur va faire tomber des têtes, et probablement la sienne. Lucretia a ses entrées au Palais, elle s’y rend pour plaider la clémence auprès d’un tyran qui « tue comme on éternue ». « Il n’y a plus que quelques heures entre eux et la mort ». La Nuit des orateurs d’Hédi Kadour n’est pas un péplum ni même une fresque historique mais bien la mise en récit d’une question si actuelle : que peut-on dire et faire sous un régime autoritaire ? Quelle place pour le verbe, ce pharmakon qui peut tuer autant que sauver ?
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Le 5 juin 1985, Gwendolyn Ann Turnbough est assassinée par son ex-mari. Trente ans après ce crime, sa fille Natasha Trethewey revient sur ce moment qui a « disloqué » sa vie et profondément marqué son écriture sans qu’elle parvienne encore à affronter directement ce déchaînement de violence qui, au-delà du drame privé, concentre les failles et déchirures états-uniennes, de la question raciale aux féminicides en passant par les traumas militaires. Memorial Drive sort en poche, chez Points, dans une traduction remarquable de Céline Leroy qui rend les souffles et les failles, les déchirures comme les pulsions de vie de Natasha Trethewey, sa quête d’une vérité intime au-delà d’une forme de réparation.
« Nous cherchons des mots, peut-être cherchons-nous aussi des oreilles » clamait lumineux de confiance Nietzsche dans Le Gai Savoir en une formule sans trêve qui pourrait tenir lieu de préambule à Mourir et puis sauter sur son cheval, le magistral roman de David Bosc, fiévreux récit de douleur, qui sort en poche chez Verdier.
Thésée, sa vie nouvelle de Camille de Toledo sort en poche chez Points. Ce roman conte, comme une traversée de la nuit et de la douleur, le destin de Thésée qui, après le suicide de son frère, plonge dans son histoire familiale. Magnifique et bouleversant, Thésée, sa vie nouvelle œuvre entre le poème, l’enquête et l’archive pour offrir une rare leçon de vie. C’est à l’occasion de la parution en grand format chez Verdier de ce remarquable livre, sans doute son meilleur à ce jour, que Diacritik avait choisi de rencontrer son auteur, pour un entretien que nous re-publions aujourd’hui.
Maître Susane, 42 ans, est une avocate qui vient de s’installer à son compte à Bordeaux lorsqu’elle reçoit Gilles Principaux, le 5 janvier 2019 : sa femme Marlyne a tué leurs trois enfants et il souhaite que Me Susane la défende. Ce pourrait être l’Affaire permettant à l’avocate de sauver son cabinet, ce sera surtout le début d’une descente aux enfers pour la jeune femme, persuadée de reconnaître Gilles Principaux mais ne parvenant pas à démêler le souvenir qui lui est associé. Que s’est-il passé dans la chambre du jeune garçon il y a des années de cela ? Elle avait 10 ans, lui 14, pourquoi ne semble-t-il pas s’en souvenir ? Et quelle sera cette vengeance annoncée par le titre énigmatique du livre de Marie NDiaye ?
Le livre de Jean-Michel Espitallier n’est pas une histoire du rock, de la pop, du punk. Le récit est une sorte d’autoportrait indirect, subjectif, à partir d’un rapport intense à la musique, aux musiques qui font plus qu’accompagner une vie – qui la façonnent, l’inspirent, la guident, l’intensifient : « J’écoute du rock depuis plus de cinquante ans. Il a construit ma vie, ma sensibilité, mon imaginaire, mon rapport au monde ».
Dans Le Grand Vertige de Pierre Ducrozet, tout est mouvement. « Mouvements » les grandes parties du livre, mouvements les départs incessants des personnages tout autour du globe pour enquêter ou même disparaître. Mais c’est surtout la grande loi du vivant qu’énonce l’un des personnages du livre, « tout est constamment en mouvement, ça vous paraît élémentaire mais ça ne l’est pas ».
« Sur le bateau nous étions presque toutes vierges » : « nous », ces femmes japonaises (« certaines n’avaient que quatorze ans et c’étaient encore des petites filles ») qui traversent le Pacifique vers la Californie où les attendent leurs « fiancés », des hommes qu’elles n’ont jamais rencontrés. On est au tout début du XXe siècle. Masayo, Mitsuyo, Nobuye, Kiyono (et tant d’autres rassemblées dans ce « nous ») rêvent de vies nouvelles et d’amour, les photos envoyées au Japon ont fait naître l’espoir. Julie Otsuka trame leurs voix, les mêle en un « nous » incantatoire. Elle suit ces femmes, dit des vies, en de courts chapitres qui construisent, peu à peu, un roman choral aussi puissant qu’il est court et sobre.
Un bref instant de splendeur, le premier roman du poète américain Ocean Vuong qui vient de paraître en poche chez Folio, est un livre de violence et d’amour. Violence sociale, raciste, hétérosexiste, culturelle, symbolique, physique. Violence également politique et militaire. Et l’amour n’est pas celui, fasciste, que nous éprouverions pour nos bourreaux (même si l’auteur parle de « miséricorde »). Il est l’amour qui est recherché contre la violence, pour s’en protéger et la combattre. Il est l’amour qui est recherché au sein de la situation violente, non pour justifier celle-ci mais pour sauver ce qui peut l’être, pour affirmer autre chose que la violence, autre chose de vital.
« On a besoin pour vivre d’un récit, je n’en ai plus »
Si l’impératif littéraire d’Emmanuel Carrère ne varie pas — la littérature est ce « lieu où on ne ment pas » —, l’écrivain, dans Yoga, sorti hier aux éditions Folio, place l’ensemble de ce qu’il écrit sous le signe de la négation. Il commence par tout effacer : il avait imaginé « un petit livre souriant et subtil sur le yoga ». Pour cela il était parti faire un stage Vipassana, manière de continuer ce qu’il savait faire, du reportage embarqué : observer ce qui se trame de l’intérieur, participer à ce qui se joue.
Avec Écologies déviantes, le militant et journaliste Cy Lecerf Maulpoix, nous offre un livre-parcours qui mêle récit de vie et de voyage, enquêtes historiques, lectures, interviews et réflexions politiques autour des tentatives passées, présentes et futures, d’articuler luttes écologistes et luttes queer. Un projet ambitieux et généreux sur le personnel, le collectif, la mémoire et les futurs possibles.
« C’est le mot qui me vient : que tout ici est simple » : cette phrase des Orages pourrait tout entière condenser Les Orages de Sylvain Prudhomme, qui s’offre en effet comme autant d’Histoires simples, récits de moments intimes et invisibles du dehors qui poursuit sa course indifférente.
Vient de paraître en poche le dernier tome de la trilogie Rosewater du Nigérian Tade Thompson. C’est l’occasion de revenir sur cette fresque épique où l’extraterrestre grignote nos certitudes concernant notre propre humanité.
En épigraphe de son premier roman, Conversations entre amis, Sally Rooney citait Frank O’Hara : « En temps de crise, nous devons tous à nouveau décider, encore et encore, qui nous aimons ». Lire Normal People, deuxième roman de la romancière irlandaise — le troisième, Où es-tu monde admirable ?, paraît en août aux éditions de l’Olivier, revient à comprendre combien cette citation s’offrait, sans doute, comme le programme même d’une œuvre à venir : être la romancière des crises intimes comme collectives, de nouveaux codes amoureux comme politiques et romanesques, de ce que serait l’incertaine « normalité » contemporaine.
« J’ai épinglé la carte — une carte en papier »
Quatorze lignes de mire (le titre original du livre, Sightlines), 14 récits au plus près de soi comme de la nature, tel est le Tour d’horizon que propose Kathleen Jamie, répondant au double programme des nouveaux récits écopoétiques : une manière renouvelée, ouverte, curieuse, patiente, d’observer le monde (ce qu’Anna Tsing nomme art of noticing), depuis l’apparent détail qui contient un univers ; un nouvel art du dialogue et de la conversation.